Chapitre 78
Adrian était toujours concentré sur l'énigme qu'il venait de découvrir lorsqu'il entendit l'avertissement du docteur. Son attention fut instantanément détournée dès que ce dernier prononça le mot « Mal ».
« C’est vrai, c’est le point central de tout cela. »
Bien qu’Adrian semblât calme et maître de lui, il n’avait en réalité aucune idée de la raison pour laquelle tout cela se produisait.
Il avait été soudainement perturbé par le mot « Mal » sans même en comprendre la cause. Puis, sa capacité d’Origine s’était mise à agir de son propre chef, et il s’était retrouvé aspiré dans cette vision du passé, ou quoi que ce fût.
Mais Adrian ne savait pas pourquoi sa capacité d’Origine lui montrait ce souvenir. Pour autant qu’il s’en souvienne, il ne s’agissait que d’une visite banale à la clinique qui n’avait laissé aucune trace émotionnelle en lui ; quel était donc l’intérêt de la revivre ?
Et lorsqu’il entendit le mot « Mal », sa confusion ne fit que croître.
Mais avant même qu’il ne puisse assimiler ce trouble, son monde bascula à nouveau. Les murs blancs de la clinique avaient disparu, et le docteur avec eux.
Des gens le croisaient dans les deux sens. Sur sa gauche, des voitures et des bus défilaient sur la route, le vacarme de leurs klaxons résonnant dans son esprit comme les coups répétés d’un marteau.
« ...Qu’est-ce que... ? »
Mais avant qu’il ne puisse appréhender ce changement de décor ou ce nouveau tournant, il ressentit soudain une force tyrannique l’entraîner vers l’avant, le forçant à avancer.
Ce n’est qu’alors que son regard se posa sur le jeune homme en costume de bureau noir qui marchait devant lui. Même de dos, Adrian reconnut son ancien moi.
Il cala son pas sur celui du jeune homme et le suivit.
...ce n’est pas comme s’il avait eu le choix, de toute façon.
***
Daniel avançait sur le trottoir, se faufilant parmi les groupes de passants avec une aisance acquise au fil des années passées à marcher au milieu de la foule.
Il faisait encore jour, bien qu’il ne pût voir le soleil, dissimulé par la pollution qui recouvrait le ciel tel un rideau gris. En consultant l’heure sur son smartphone, il vit qu’il était dix-sept heures, trois bonnes heures avant la tombée de la nuit.
Sans cette réunion impromptue du conseil d’administration, Daniel serait encore au bureau.
« J’ai eu de la chance aujourd’hui. Je devrais me préparer quelque chose à manger dès mon arrivée. Et après ça... »
...Il allait évidemment dormir comme une souche jusqu’au matin.
En tournant à gauche à un carrefour, il aperçut un aveugle tenant une casquette à l’envers, telle une écuelle, qu’il secouait devant les passants. En le remarquant, beaucoup s’arrêtaient pour y déposer quelques pièces.
Mais alors que Daniel n’était qu’à quelques pas, le mendiant aveugle heurta accidentellement un passant, perdant l’équilibre et chutant. Dans la manœuvre, toutes les pièces contenues dans la casquette furent projetées en l’air et retombèrent sur le sol comme une averse.
Pendant un instant, on aurait vraiment cru que des pièces pleuvaient du ciel.
Le mendiant aveugle tâtonna précipitamment le sol, cherchant sa casquette. Ce faisant, il ramassait chaque pièce que ses doigts errants rencontraient.
Témoins de la scène, les passants s’arrêtèrent tous et s’accroupirent pour ramasser les pièces éparpillées sur la chaussée. Quelqu’un ramassa la casquette et la rendit à l’aveugle.
Daniel, quant à lui, continua d’avancer en surveillant ses pas, veillant à ne pas marcher sur les pièces ou à ne pas les éjecter accidentellement.
En avançant, il sentit plusieurs regards peser sur son dos. Probablement ceux des gens qui ramassaient les pièces.
Il les ignora et poursuivit son chemin.
Tring~ Tring~
À cet instant, il entendit une sonnerie mélodieuse juste derrière lui. Cela ressemblait au tintement d’une sonnette de vélo.
Daniel n’y prêta pas attention.
Il marchait sur un trottoir ; il n’avait aucune raison de céder le passage à un cycliste.
Mais après avoir marché une centaine de mètres, il entendit à nouveau la sonnette juste derrière lui.
Tring~ Tring~
Il continua de marcher tout en sortant son téléphone de sa poche pour consulter ses dernières notifications.
Après une centaine de mètres supplémentaires, il tourna dans une rue différente, bien moins fréquentée. C’est alors qu’il entendit la sonnette du vélo pour la troisième fois.
Tring~ Tring~
« Est-ce intentionnel ? »
Il fut sur le point de s’arrêter, mais soupira et continua sa marche, faisant abstraction de tout ce qui l’entourait.
C’est alors qu’il vit une petite fille aux cheveux en couettes, montée sur un petit vélo à roulettes. Elle semblait caler sa vitesse sur la sienne, restant à ses côtés tandis qu’il avançait.
La fillette se tourna vers lui, les joues gonflées et la bouche en cul-de-poule. Comme si elle cherchait délibérément à lui montrer son mécontentement.
« Alors c’était cette petite fille qui faisait tinter sa sonnette derrière moi. Et qu’est-ce que c’est que cette tête ? Est-elle en colère parce que je l’ai ignorée jusqu’ici ? »
Elle pointa un petit doigt vers lui et parla d’un ton enfantin.
« Monsieur, vous êtes une mauvaise personne, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas aidé cet aveugle. »
Il croisa le regard de la petite fille et lui répondit sur son ton habituel.
« Est-ce qu’on se connaît, petite ? »
Au lieu de répondre, la fillette demanda en retour.
« Est-ce que ça a de l’importance ? »
Il secoua la tête.
« Pas vraiment. »
Il repensa alors à l’accusation de la fillette. Elle prétendait qu’il était une mauvaise personne parce qu’il ne s’était pas arrêté pour aider le mendiant aveugle. Il était certain que ceux qui s’étaient arrêtés pensaient la même chose en le voyant s’éloigner.
Puis, il se souvint soudain de ce que le docteur lui avait dit lors de sa visite à la clinique, une semaine plus tôt.
« Je pourrais involontairement emprunter le chemin du mal, c’était ça ? Non, peut-être était-ce autre chose... »
Quoi qu’il en soit, il était d’accord avec le docteur sur ce point.
Daniel reporta son attention sur la fillette et demanda :
« Qu’est-ce qu’une mauvaise personne, au juste ? Et qu’est-ce qu’une bonne personne ? »
La petite fille le regarda étrangement, son expression criant presque : « Tu ne sais même pas ça ? »
« Monsieur, vous êtes vraiment stupide. Une mauvaise personne est évidemment quelqu’un qui fait de mauvaises choses, tandis qu’une bonne personne est celle qui fait de bonnes choses. »
Il la regarda sans expression, et elle le fixa innocemment. Il ouvrit lentement la bouche.
« Alors pourquoi m’as-tu traité de mauvaise personne ? Après tout, je n’ai rien fait de mal. »
La fillette cligna des yeux à plusieurs reprises face à sa question, puis plissa les yeux.
« Mais tu n’as pas aidé cet aveugle comme les autres, donc tu n’es pas une bonne personne. Et puisque tu n’es pas une bonne personne, tu ne peux être qu’une mauvaise personne ! »
Daniel fronça les sourcils.
« Quel genre de raisonnement est-ce là ? »
« Cela n’a aucun sens. Selon ta logique, puisque je n’ai rien fait de mal, je ne suis pas une mauvaise personne. Et puisque je ne suis pas une mauvaise personne, je ne peux être qu’une bonne personne. Ne serais-tu pas d’accord, petite ? »
La fillette ouvrit la bouche, comme pour répliquer, mais aucun mot ne sortit. Lentement, elle pencha la tête, confuse.
Daniel ferma les yeux et se remémora la scène du mendiant aveugle ramassant désespérément les pièces éparpillées sur la route.
Il se posa une seule question. Ressentait-il de la pitié pour cet homme ?
« Pas vraiment. »
Il n’en ressentait aucune. Et puisqu’il n’en ressentait pas, il n’avait aucune raison de l’aider.
La petite fille n’était pas assez mûre pour gagner une dispute contre lui, mais quelqu’un d’autre aurait probablement affirmé qu’ignorer la souffrance d’autrui et laisser celle-ci se produire n’était pas différent de l’infliger, et que les deux étaient tout aussi mauvais.
Mais là encore, ce n’était qu’une opinion qui n’avait pas grand sens à ses yeux.
Plus jeune, Daniel aurait peut-être cru que tous ceux qui s’étaient arrêtés pour aider l’aveugle le faisaient par pure bonté de cœur, mais il savait désormais qu’il n’en était rien.
Grâce à l’expérience acquise dans la gestion des employés du monde de l’entreprise, il était devenu conscient de la psychologie des foules et connaissait donc la vérité.
La plupart de ces gens se souciaient aussi peu du mendiant que lui, ou étaient trop absorbés par leurs propres problèmes. Pourtant, ils s’étaient arrêtés pour aider, non par moralité, mais par pression sociale et par peur des critiques auxquelles ils s’exposeraient s’ils ne le faisaient pas.
Regardant devant lui, il posa une dernière question à la fillette.
« Si je ne fais ni de bonnes ni de mauvaises choses, alors que suis-je ? Une bonne ou une mauvaise personne ? »
La fillette fut une fois de plus incapable de répondre, le regardant avec confusion.
Daniel resta silencieux quelques instants, fixant le vide. Puis, il répondit à sa propre question. Une réponse simple, mais vraie pour lui. C’était sa boussole.
« Je suis juste une personne. Quelqu’un qui lutte pour vivre, se souciant peu des étiquettes que les autres m’attribuent. Mais je connais la limite, je la vois, et je suis assez avisé pour ne pas la franchir. Car, au bout du compte, les actes ont des conséquences. »