Chapitre 1
Kenzo se tient debout et chante. Sa voix se perd dans celle de milliers d'autres citoyens rassemblés sur la place publique. Ce jour-là — le 17 septembre —, le pays entier rend hommage à ses morts. Dix ans plus tôt, jour pour jour, sept ministres ont été assassinés par l'État du Mandor, ennemi juré de la nation.
Kenzo chante l'hymne de manière presque automatique, les yeux fixés sur le drapeau flottant au-dessus de l'estrade. Ses pensées vagabondent. Il regarde la foule compacte et soudée par le deuil et se sent terriblement seul. Il n'a pas d'amis. Pourtant, il ne veut pas en avoir. Cette sensation étrange le hante. Dès qu'il pense à se faire des amis, il est pris d'une terreur immense, comme si le fait d'avoir des amis était quelque chose de dangereux.
Au loin, il remarque un garçon de son âge qui ne chante pas l'hymne.
« Pourquoi ne chante-t-il pas ? » se demande-t-il.
Cela ne demande pourtant aucun effort. Mais après tout, personne ne lui prête attention. Cela ne doit donc pas être si étrange.
À la fin de l'hymne, tous les élèves sont autorisés à s'en aller. Tout le monde va retrouver ses amis pour rentrer ensemble. Néanmoins, Kenzo remarque que le garçon de tout à l'heure a disparu. Comment a-t-il fait pour s'éclipser aussi vite ?
Il se met à pleuvoir, mais Kenzo décide de se balader en ville malgré la pluie. Il aime sentir les gouttes lui ruisseler dessus.
La pluie ruisselle sur le visage de Kenzo. Soudain, une douleur lui traverse le ventre. Il porte la main à sa bouche, mais ne peut retenir son vomissement. Ses jambes fléchissent. Quelques instants plus tard, tout devient noir. Il entend des voix lui chuchoter :
« Tobor régnera, Mandor mourra. »
Dans son rêve, il contemple son reflet dans le miroir. Une silhouette dont il ne parvient pas à distinguer le visage se tient à côté de lui.
Lorsqu'il se réveille, sa vision est trouble. Il entend une voix féminine lui demander :
« Tu es réveillé, Kenzo ? »
Il se retourne et reconnaît la jeune fille. C'est Anna, une fille de sa classe.
« Je t'ai retrouvé inconscient dans la rue. Tu avais une fièvre de cheval. Je t'ai ramené chez moi. Mon frère va rentrer tard, tu peux encore rester un peu si tu le souhaites. »
Elle l'observe un instant, puis dit :
« Tu ressembles à une personne qui vient de commettre un meurtre. »
Elle éclate de rire. La plaisanterie ne fait pas rire Kenzo du tout. Elle le déstabilise même. Malgré tout, Anna est l'une des rares personnes à qui Kenzo peut parler sans se sentir en danger.
« Je t'ai vu pendant la cérémonie. Tu n'avais pas l'air très concentré. Je te comprends, cette cérémonie est d'un ennui pas possible. »
Kenzo tressaille.
Anna se met à tripoter une corde posée sur la table de chevet.
Il a l'impression d'être observé. Il lui dit qu'il doit vite rentrer chez lui, car ses parents vont s'inquiéter pour lui. S'inquiéter est un bien grand mot : les parents de Kenzo ne sont pas du genre à s'inquiéter pour leur fils.
Alors qu'il s'apprête à franchir le pas de la porte, elle lui dit :
« Merci pour hier. Et n'oublie pas l'interrogation de la semaine prochaine ! »
En marchant pour rentrer chez lui, Kenzo essaie de se rappeler pourquoi elle le remercie. Mais rien ne lui vient. Il se dit que cela doit être un stylo qu'il a dû lui prêter. En tout cas, rien de bien important.
Il franchit le portail et remarque que la porte de sa maison est entrouverte.
« Étrange », se dit-il.
Ses parents n'ont pas l'habitude de laisser la porte ouverte.
Il pousse la porte, qui se met à grincer. Un couloir conduit au salon. Il le traverse. La maison est anormalement calme.
— Maman !
Aucune réponse.
Lorsqu'il atteint le salon, il a une vision d'horreur. Ses deux parents gisent au sol, chacun avec un trou dans le crâne.
Kenzo a un mouvement de recul, puis esquisse un léger sourire et se met à pleurer. Il ne comprend pas pourquoi il réagit ainsi.
Il s'approche de la scène de crime et remarque que ses parents sont disposés côte à côte devant un miroir.
« C'est le miroir de mon rêve », pense Kenzo.
Il s'approche, soulève le corps de sa mère et la serre dans ses bras. Il n'a aucun souvenir d'elle le serrant dans ses bras.
Peut-être ne l'a-t-elle jamais fait.
Il repose le corps inerte de sa mère et se relève.
Il fixe le miroir. Une sensation glaciale lui parcourt l'échine. Il veut détourner les yeux, mais son regard reste accroché à son reflet.
À côté du corps de ses parents, il aperçoit un papier. Il le prend et y découvre une suite de lettres :
Il ne comprend pas le sens de ces lettres. Il met le papier dans sa poche et regarde son reflet dans le miroir. Celui-ci le fascine autant qu'il le terrifie.
Soudain, il entend une voix derrière lui :
« C'est arrivé encore une fois. »
Il se retourne et voit le garçon de ce matin.
Il sourit et joue avec une pièce de monnaie.
Le garçon lui dit :
« Appelle moi TEL. »