Chapitre 313.
Ji-Woo lisait allongé sur son lit, le téléphone à quelques centimètres du visage. Dans le roman, le ciel venait de se déchirer au-dessus de la Terre et les cauchemars des humains commençaient à devenir réels. Il avait déjà lu ce passage deux fois. Il le relisait encore, parce que pendant qu'il lisait, il n'était plus lui.
Une bannière d'actualité glissa en haut de l'écran.
« Disparitions inexpliquées : des centaines de personnes introuvables à travers le monde, surtout aux États-Unis. Aucune trace d'effraction. Aucune demande de rançon. »
Il la balaya du pouce sans la lire en entier. Les gens disparaissaient tout le temps. Lui, personne ne le chercherait. Il n'avait même pas de colocataire pour s'apercevoir qu'il n'était pas rentré.
BLINGGUGIGUBLIG.
Une notification de Reddit. Il fronça les sourcils et lut le nom de l'expéditeur.
Gulligood.
— Hein ?!
Il se redressa si vite que le téléphone lui glissa des mains. Il le rattrapa sur la couverture.
La pièce était silencieuse. Un lit, un bureau trop petit, une fenêtre donnant sur le mur de l'immeuble voisin. Le seul bruit venait du frigo, qui s'arrêtait et reprenait comme quelqu'un qui n'arrive pas à dormir.
Gulligood n'était pas n'importe qui. C'était l'auteur de Ma vie est devenue un jeu vidéo, de Quand la fin affiche tes kilomètres, et surtout du Travail de réincarnation à partir de zéro, que Ji-Woo avait lu trois fois. Gulligood parlait de ses échecs, de sa dépression, de ses mauvais jours, alors que les autres auteurs ne montraient que leurs succès. Ji-Woo suivait chacune de ses publications, et plus d'une nuit, ces textes l'avaient empêché de faire une bêtise.
Et Gulligood venait de lui écrire à lui.
Il l'avait toujours considéré comme une sorte de grand frère, un grand frère qui ne savait pas qu'il existait.
Son pouce resta en l'air. Une erreur. Il s'est trompé de destinataire. C'était toujours une erreur, avec les gens comme lui. Il vérifia l'orthographe du pseudo, lettre après lettre. Il connaissait ce nom par cœur depuis des années, comme on retient le numéro d'un ami.
Park Ji-Woo avait grandi dans une famille si riche qu'un parc d'attractions portait son nom. Des jouets, des chevaux, un Transformer grandeur nature : tout ce qui s'achetait, il l'avait eu. Tout, sauf les gens. À onze ans, il avait supplié son père de le laisser aller dans une école publique, par curiosité, pour voir comment vivaient les autres. Son père avait fini par accepter, à contrecœur, avec cet avertissement : « Souvent, les choses qui nous semblent bonnes sont aussi celles qui peuvent nous tromper. »
Il avait compris à quinze ans. Il avait amené sa petite amie et son meilleur ami dans la grande maison de ses parents, où le personnel baissait la voix dès que son père rentrait, et il s'était senti fier. Trois mois plus tard, il avait poussé la porte des toilettes du lycée et les avait trouvés tous les deux avec ceux qui le frappaient depuis des semaines. Ils ne s'étaient même pas arrêtés. Ils l'avaient simplement regardé, comme on regarde un distributeur de billets qui vient de comprendre.
Il n'avait pas crié. Il n'avait pas pleuré. Il avait refermé la porte doucement, comme on sort d'une pièce où l'on n'a plus rien à faire, et il avait senti quelque chose se fêler à l'intérieur, sans bruit, sans douleur, comme un verre. Ce jour-là, il avait cessé de croire que quelqu'un pouvait l'aimer sans regarder son compte en banque.
Chez ses parents, il avait pris l'habitude de glisser une grosse somme aux employés que son père licenciait sur un caprice, pour qu'ils partent au moins sans avoir peur du lendemain. Personne ne l'avait jamais remercié, et il n'en avait jamais voulu. Il pensait à eux plus souvent qu'à ses anciens amis, qui n'avaient jamais été que des visages souriant à son argent.
Il vivait seul depuis deux ans dans un appartement ordinaire d'une ville ordinaire, avec très peu d'argent, parce qu'il avait refusé celui de sa famille. Il portait des cicatrices que personne ne voyait sous ses manches. Il baissait les yeux dans la rue. Vingt ans, et déjà l'impression d'en avoir soixante. Ses parents lui écrivaient parfois ; il répondait toujours que tout allait bien, et ils faisaient semblant de le croire. Les jours se ressemblaient tellement qu'il avait cessé de les compter. Il travaillait, dormait, et le reste du temps il lisait des webtoons et des webnovels sur KakaoPage, parce que dans les histoires, les gens les plus seuls finissaient toujours par trouver quelqu'un.
Il vérifia le profil de l'expéditeur. Biographie, historique, date de création : c'était bien lui. Il cliqua.
[Bonjour. Je viens de publier un post sur le « shifting ». Cela m'a aidé à traverser ma dépression, mon travail, mon éditeur très dur, ma vie en général. Je pense que beaucoup de gens pourraient en avoir besoin. Jette un œil si tu veux. Bonne chance. On en a bien besoin.]
On en a bien besoin. Il relut cette phrase deux fois. Gulligood terminait chacun de ses posts par ces mots, comme si lui aussi faisait partie du lot. Alors Ji-Woo cliqua sur le lien.
BIP.
Des éclairs de lumière traversèrent l'écran. Au milieu, un titre apparut, en grosses lettres :
SHIFTER.
Puis, juste en dessous :
ÊTES-VOUS PRÊT À CHANGER ?
— C'est quoi, cette interface ?
Il faisait défiler la page, de plus en plus vite. Des images de Harry Potter, de Naruto, de Détective Conan, de Spider-Man, de Game of Thrones, et un texte qui expliquait que tous ces mondes pouvaient exister, à condition de les imaginer assez fort dans ses rêves. Le shifting, c'était se projeter dans une autre réalité. Voler, devenir Hokage, devenir roi, devenir n'importe qui.
Il n'avait jamais vu Reddit comme ça. Les couleurs, les animations, tout rappelait les grands événements que KakaoPage organisait pour ses séries les plus populaires.
— C'est une blague.
Mais Gulligood ne faisait pas de blagues sur ces sujets.
Il lança la vidéo. Des témoignages d'abord, des dizaines, des gens qui racontaient avoir vu Poudlard, Konoha ou Tokyo. Puis, à la fin, un visage que Ji-Woo n'avait jamais vu.
Gulligood n'avait jamais montré son visage. Il apparaissait dans une chemise blanche au col ouvert, une veste aux couleurs chaudes, les manches retroussées. Il souriait comme quelqu'un qui n'avait pas peur d'être regardé.
— Permettez-moi de me présenter à nouveau. C'est moi, Gulligood... ou plutôt, Candice.
Ji-Woo laissa échapper un petit rire.
— Candice... Ça lui va bien.
Candice parla pendant quelques minutes. Il disait qu'il avait des peurs, des envies, un isolement qui ne le quittait jamais. Qu'il n'avait presque plus d'amis. Que sa famille ne savait pas qu'il était Gulligood, et qu'il préférait qu'elle l'ignore, de peur qu'on profite de lui.
Ji-Woo ne bougea plus.
— Peut-être que vous pensez que tout ça n'est qu'un rêve, continua-t-il. Que se projeter dans une autre réalité n'est qu'une illusion. Pourtant, le shifting existe depuis des années, et depuis 2020, de plus en plus de gens en parlent. Beaucoup croient que le plus incroyable, c'est de pouvoir visiter n'importe quel monde. Pour moi, ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est ce que ça change en toi.
— Mais le shifting m'a permis de devenir la personne que j'ai toujours voulu être, dit Candice. Un dernier conseil avant de dormir : choisissez un repère. Moi, c'est un ballon rouge. Si je le vois flotter, je sais que je suis dedans, et que c'est moi qui tiens les commandes.
Il leva un doigt.
— Et mon seul conseil, c'est celui-ci. Shifter.
Un deuxième.
— Shifter.
Un troisième, en éclatant de rire.
— Et vas-y, shifter !
Ji-Woo sourit malgré lui.
— Je ne vous promets pas un monde parfait, dit Candice. Je vous promets une porte. Et vous êtes déjà quelqu'un d'extraordinaire, ajouta-t-il, plus doucement. Peut-être qu'il vous manque juste un petit... changement.
Il fit un clin d'œil. L'écran devint noir.
Ji-Woo resta immobile. Quelque chose lui serrait la poitrine, et il lui fallut un moment pour le nommer : de la jalousie. Candice avait dit qu'il était seul, et pourtant il avait l'air heureux. Ji-Woo, lui, n'était même pas capable de faire semblant.
Il avait pourtant essayé de changer. Trois semaines de salle de sport, des vêtements neufs, une coupe de cheveux qui avait coûté trop cher. Les regards n'avaient pas bougé. Alors, quand quelqu'un lui disait qu'on pouvait devenir autre chose en fermant les yeux, une part de lui voulait y croire, et l'autre avait déjà honte d'y croire.
Il fit défiler les commentaires. Des remerciements, des récits de gens qui avaient « enfin osé changer de vie », certains qui y étaient arrivés dès la première nuit, d'autres après des semaines. Au milieu, un seul message, sans majuscule, sans émoticône :
ne faites pas ça sans sortie.
Il le fixa une seconde. Il pensa aux disparus de la bannière, sans savoir pourquoi. Puis il passa au suivant.
Ce n'était pas ce qu'il cherchait. Il voulait de vrais amis. Il voulait être beau. Il voulait qu'on l'aime. Il voulait cesser d'être cet homme qui passait ses soirées seul, dans le noir, devant un écran.
Il serra le poing. « Un jour, je serai comme lui. » Puis il se corrigea aussitôt. « Non. Je n'ai pas besoin d'être comme lui. J'ai besoin que quelque chose change. » Il avait une vie qu'il détestait. Tout cela avait l'air ridicule, mais si c'était vrai, ça pourrait lui apporter tout ce qu'il n'avait jamais eu.
Une nouvelle notification apparut.
Gulligood vous a envoyé un message.
Son visage s'illumina malgré lui. Encore ? Il se retint de sourire. Peut-être qu'on pouvait être déjà ami avec quelqu'un sans jamais lui avoir parlé.
[Voici la méthode complète. Suis-la à la lettre. Bonne chance. Tu en auras besoin.]
Un document était joint. Quatre pages, numérotées en haut : page 1, page 2, page 4.
Ji-Woo les parcourut en diagonale. Se détendre. Visualiser le lieu. Se réveiller brièvement, se pincer trois fois. Se rendormir en gardant l'image en tête. Tout correspondait à la vidéo. Le numéro de page ne retint pas son attention. Sans doute une erreur de mise en page.
Il le relut une fois, par habitude. Puis il se dit qu'il pouvait s'arrêter à tout moment. Au pire, il perdrait une heure. Et il n'avait, honnêtement, rien d'autre à faire.
Il tapa un « Merci ». Le message passa en « vu » à la seconde même. Aucune réponse n'arriva.
Il posa son téléphone sur la table de chevet, écran vers le bas. Il vérifia deux fois que la porte était verrouillée, par habitude. Puis il programma une alarme pour dans huit heures, au cas où. Elle ne servirait à rien, mais ça le rassura.
Il éteignit la lumière et s'allongea.
Il détendit ses bras, ses jambes, ses épaules. Il ralentit sa respiration. Il essaya de ne plus penser à l'appartement, ni à son travail, ni à ceux qui l'avaient abandonné. Il pensa au monde qu'il connaissait depuis toujours, celui des livres qu'il relisait quand il n'allait pas bien.
Il avait lu que certains sentaient leur corps flotter, que d'autres se voyaient allongés sur leur lit comme depuis le plafond, que d'autres encore s'endormaient simplement et se réveillaient ailleurs. Il existait mille façons de vérifier qu'on rêvait : se pincer, regarder ses mains, relire un texte qui change. Celle de Candice, le ballon rouge, lui semblait la plus simple. Et surtout, ce que Ji-Woo voulait, ce n'était pas seulement rêver. Il voulait être là-bas.
Poudlard.
Les couloirs de pierre, les escaliers qui bougent, les chandelles qui flottent. Gryffondor, c'était évidemment la maison la plus célèbre, mais Serpentard l'attirait davantage, sans qu'il sache pourquoi. Le côté mystérieux, peut-être. Oui, s'il devait choisir, il serait à Serpentard.
Il se vit dans la Grande Salle, sous le plafond étoilé, entre les longues tables et les robes vertes et noires, et personne pour lui demander d'où il venait ni combien il valait. Juste un garçon parmi les autres, avec une baguette et un avenir.
Et près de son oreiller, dans son imagination, il fit apparaître une petite sphère rouge, immobile, qui attendait.
Il sombra à moitié, puis se réveilla brièvement, comme dans la méthode. Il se pinça le bras.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Puis il referma les yeux et laissa le sommeil le reprendre, plus profondément, en gardant l'image de Poudlard dans la tête.
Un tremblement lui traversa les doigts, puis les jambes. Bientôt, tout son corps trembla. Qu'est-ce qui m'arrive ? Il eut peur, mais il se rappela la vidéo. C'est normal. C'est le signe que ça commence. Alors il ne bougea pas.
Il aurait dû avoir peur, il le savait. Mais sa vie était si grise, si vide, que la peur n'avait presque plus de place pour s'y installer. Une chose était sûre : il voulait aller jusqu'au bout.
Une seconde passa. Puis dix. Rien.
Il commençait à croire que ça ne marcherait pas, que c'était encore une fausse promesse, comme toutes les autres. Puis son cœur se mit à battre d'une façon étrange. Pas douloureuse, mais lourde, comme un tambour.
Boum. Boum. Boum.
Derrière ses paupières, une petite lumière blanche apparut, très loin. Elle grossit. Elle se rapprocha. Son corps devint léger, si léger qu'il eut l'impression de flotter au-dessus du matelas.
Il entendit sa propre respiration, très loin, comme celle de quelqu'un d'autre. Au bout de ce couloir, il y avait peut-être Poudlard. Ou peut-être rien du tout. Il serra le drap entre ses doigts, comme pour se retenir à ce monde-ci.
Puis plus rien. Un noir complet, silencieux, sans murs et sans fond.
Ji-Woo ouvrit les yeux.