Chapitre 1
NAGA
Naga contempla le trône ensanglanté qui lui faisait face, pantelante. Dessus, le cadavre du roi la fixait, sa couronne de travers, les yeux ronds et la bouche ouverte par la surprise, un carreau d'arbalète figé dans son front.
Elle l'avait fait. Elle avait tué le Roi.
Les lourdes portes de la salle du trône s'ouvrirent dans son dos. Elle lâcha l'arbalète qu'elle tenait et, souriante, envahie d'un bonheur pur, se retourna et courut dans les bras de son amant. Celui-ci lâcha son épée couverte d'hémoglobine et la serra contre lui en murmurant :
— On... on a réussi.
L'armée des rebelles entra à sa suite, sales, blessés, mais arborant tous un sourire radieux. Paulin, le général et bras droit de son amant, s'écria :
— Le tyran est mort !
La foule de révolutionnaires hurla sauvagement de joie.
— Votre attention, s'il vous plaît ! s'écria son amant. Aujourd'hui, le monstre qui nous oppressait est mort ! Moi, Arachnis, je vous le promets : nous n'aurons plus jamais à payer des taxes exorbitantes et à regarder nos filles, nos sœurs, nos mères être souillées par les soldats de ce déchet !
La foule cria en brandissant ses armes, puis Arachnis leva une main pour rétablir le silence.
— Certes, nous avons gagné cette guerre, mais il ne faut pas oublier tous ceux tombés au combat. L'un de mes premiers ordres, lorsque je serai couronné roi, sera d'offrir les plus belles sépultures à ceux qui nous ont quittés. (Il la serra un peu plus contre lui et attrapa délicatement son menton pour que la jeune femme le regarde dans les yeux.) Heureusement, nombre de vies ont pu être sauvées par notre excellente stratège, Naga !
Elle n'eut le droit qu'à quelques applaudissements dénués de conviction. Elle savait ce qu'ils pensaient d'elle : une femme devait attendre son mari à la maison et élever leurs enfants en silence. Les femmes n'avaient pas à être sur un champ de bataille, et encore moins à occuper un poste à responsabilité, comme le rôle de stratège.
Et celles liées à un serpent, l'animal maudit, encore plus.
Mais Naga s'en moquait. Tout ce qui lui importait, c'était l'amour qu'Arachnis lui portait. Qu'on lui crache dessus, qu'on la maudisse, qu'on la haïsse ; tant qu'il l'aimait, tout allait bien.
— Naga, ma chère et précieuse Naga, continua-t-il en lui adressant un sourire ravageur. Sans toi, nous ne serions pas là. Tu nous as guidés vers la victoire, tu nous as épaulés, tu as créé de nouvelles armes, plus puissantes, pour nous aider. Tu es celle sans qui toute cette guerre aurait été impossible. Alors, merci. Merci mille fois pour tout ce que tu as fait pour moi, pour nous, pour le peuple en nous libérant du tyran. Je pense pouvoir affirmer sans crainte de me tromper que nous ne pourrons jamais rembourser la dette que nous avons envers toi. Toutefois, déclara-t-il en prenant tendrement ses mains dans les siennes, j'aimerais que tu acceptes un modeste présent de ma part, et de celle de tous les révolutionnaires. Paulin, peux-tu t'avancer ?
Son bras droit s'exécuta et s'agenouilla devant le couple, la tête baissée.
— Naga, comme tu le sais, je vais être roi, déclara-t-il avec tendresse. En tant que tel, je dois avoir une femme parfaite à mes côtés, surpassant les autres en beauté, en grâce, en intelligence, mais surtout disposant d'une santé de fer et d'un animal-lié puissant. Une femme capable de porter à la fois mon héritier et le poids de la couronne. Et toi, Naga, tu remplis toutes les conditions. Tu as des yeux magnifiques, un charisme inné, un esprit de stratège, une excellente santé et un animal-lié d'une grande puissance. Tu avais tout pour être ma reine.
Naga fronça légèrement les sourcils. Arachnis venait-il de parler au passé ?
Paulin tira soudainement son épée de son fourreau et la planta dans le ventre de la jeune femme, qui lâcha d'une voix incrédule :
— Paulin ?
— Il ne fait qu'exécuter mes ordres, fit le futur roi en reculant de quelques pas. Vois-tu, ma chère, il y a un problème : ton animal-lié est un maudit serpent. Un animal puissant, certes, mais qui a une lourde histoire. Je dois reconnaître que tu as été plutôt utile durant la révolte : tes plans étaient parfaits, et le fait que tu sois une femme m'a permit de profiter de certains plaisirs en attendant de rejoindre celle qui m'était destinée. Ma reine.
Un filet de sang s'échappa des lèvres entrouvertes de la jeune femme lorsqu'elle demanda :
— M'as-tu un jour véritablement aimée ?
— Oui, je t'ai aimé, souffla-t-il doucement. Mais seulement avant de découvrir ta véritable nature de femme-serpent, ajouta-t-il, brisant net les derniers espoirs de Naga.
Une larme roula sur la joue de Naga. Elle aurait dû être reine ! Pourtant, le seul remerciement qu'on lui adressait était une invitation pour rejoindre le royaume des morts.
— Alors, pourquoi ? murmura-t-elle. Pourquoi veux-tu me tuer ?
— Je ne veux pas te tuer, je dois le faire, nuance, sourit-il. Je ne laisserais pas de menace à l'encontre de mon trône rester en vie. J'enverrais également le fils illégitime de l'ancien roi te rejoindre dès que je l'aurais trouvé. Maintenant, crève, Naga, comme la misérable femme-serpent que tu es.
— Le peuple se soulèvera contre toi dès que tu le contrarieras, prédit-t-elle en posant un genoux au sol, gagnée par la faiblesse.
— Ah, vraiment ? Quel futile espoir. Il ne s'est pas soulevé contre l'ancien tyran, pourtant. Crois-tu réellement que tu seras vengée ? rit Arachnis. Ah, que les femmes sont idiotes. Toi, néanmoins, tu as été assez intelligente pour mener mes troupes contre celles de feu le roi. Il faut croire que je plaçais de trop grands espoirs en toi ! (Il se baissa pour se mettre au même niveau que Naga et susurrer à son oreille.) En amour, visiblement, tu es la plus stupide des femmes. Dire qu'il ne m'a fallu que quelques mots doux pour te convaincre de tout abandonner pour moi ! Je ne m'étais jamais glissé aussi facilement dans le lit d'une femme.
Le cou de l'homme frôlait presque les lèvres de la femme-serpent. Elle pouvait à tout moment le mordre et lui injecter son venin mortel, mais la pensée ne lui effleura pas l'esprit. Elle l'aimait encore, à la folie, jusque dans la mort. Malgré sa trahison, Naga ne pouvait effacer les années d'amour qu'elle lui avait portées. Elle n'était pas capable de le tuer, mais elle allait semer les graines du doute dans son esprit.
— Tu n'as aucune goutte de sang royal, et aucune légitimité à gouverner. N'importe qui pourra convoiter ton trône, rit-elle doucement, le souffle de plus en plus court. Tu devras toujours craindre qu'on te plante un poignard dans le dos – ou une épée, comme tu viens de me le faire.
— Oh, tu me maudis ? s'esclaffa-t-il. J'ai une confiance absolue en Paulin et en celle qui deviendra ma reine à ta place.
La fureur consuma violemment Naga tandis que le brouillard envahissait son esprit. Le trône était à elle ! Elle planta ses crochets dans la chair tendre de ses propres lèvres et s'injecta son venin.
— Adieu, saleté de femme-serpent. J'espère que ton sang sera vite nettoyé, car il serait dommage de souiller ainsi ma salle du trône.
Le cœur de Naga s'arrêta de battre. Son corps inerte tomba en avant et heurta brutalement le sol en marbre. Ses yeux ouverts ne fixaient plus rien.
Elle était morte.