Chapitre 1
Chapitre 1 — La vérité d’aujourd’hui
À douze ans, Nuru avait déjà compris une chose essentielle sur le monde.
Son grand-père était un voleur.
— Rends-le-moi.
Amani mâcha lentement.
Très lentement.
Puis il leva les yeux vers son petit-fils avec l’expression sereine d’un homme victime d’une terrible injustice.
— Rendre quoi ?
Nuru pointa un doigt vers sa barbe blanche.
— Mon gâteau.
Amani baissa les yeux vers ses mains vides.
Il regarda à droite.
Puis à gauche.
Enfin derrière lui.
— Je ne vois aucun gâteau.
— Parce que tu viens de le manger !
— Voilà une accusation grave.
— Tu as encore des miettes dans la barbe !
Amani passa tranquillement une main sur sa barbe.
Quelques miettes tombèrent sur sa tunique.
Il les observa.
— Troublant.
Nuru sentit sa paupière trembler.
Son père lui répétait qu’un cultivateur devait apprendre à maîtriser ses émotions.
Il soupçonnait de plus en plus Kael d’avoir confié son éducation à Amani précisément pour cette raison.
— Il n’y avait qu’un gâteau.
— Que tu aies vu.
— Grand-père…
Amani leva un doigt.
— Les mots ont du poids, Nuru. Une accusation sans preuve peut détruire une amitié, une famille… parfois même un royaume.
Nuru hésita.
Pendant une seconde, il crut qu’une véritable leçon allait suivre.
Amani ramassa une dernière miette dans sa barbe et la mangea.
— Il faut donc rester prudent.
Nuru lui lança une poignée d’eau.
Amani bougea légèrement un doigt.
L’eau s’arrêta en plein vol.
Nuru pâlit.
— Non.
Amani sourit.
— Grand-père, non.
L’eau repartit brutalement vers lui.
— Grand-p—
SPLASH.
Le rire d’Amani résonna le long de la rivière.
Le village de Taar se trouvait à l’extrémité orientale du royaume de Koush, là où les terres cultivées disparaissaient peu à peu sous le sable.
Quelques centaines de personnes y vivaient.
Des cultivateurs, il y en avait peu.
La majorité n’avait jamais dépassé le niveau 1.
Quelques adultes avaient atteint le niveau 2.
Et une seule personne avait officiellement franchi le niveau 3 :
Jabari, le chef du village.
Aux yeux de Nuru, un niveau 3 appartenait déjà au monde des monstres.
Trois ans plus tôt, une Bête avait attaqué un troupeau. Jabari l’avait tuée d’un seul coup.
Depuis ce jour, Nuru avait développé une certitude absolue :
Jabari était l’homme le plus puissant de Taar.
Il ignorait encore qu’une certitude pouvait mourir sans faire de bruit.
Au-delà des dernières maisons du village s’élevait une ligne de pierres noires plantées dans le sable.
Les enfants avaient interdiction de les dépasser.
Car derrière commençait le Désert Sans-Fin.
Une mer de dunes rougeâtres s’étendant jusqu’à l’horizon.
Les caravanes qui en revenaient parlaient de Bêtes, de ruines, de tombeaux, d’oasis de Flux et de régions entières avalées par des tempêtes qui duraient des semaines.
Personne à Taar n’en connaissait la fin.
C’était précisément pour cela qu’on l’appelait Sans-Fin.
Du moins…
c’était ce que Nuru croyait.
Une demi-heure plus tard, Nuru était assis sous un vieux tamarinier.
Trempé.
Amani était parfaitement sec.
Cette injustice serait retenue.
Entre eux se trouvaient trois récipients.
— Qu’est-ce que tu vois ? demanda Amani.
Nuru regarda.
— De l’eau.
— Impressionnant.
— Grand-père…
— À ton âge, je n’aurais probablement pas fait mieux.
Nuru soupira.
— Tu avais dit qu’on allait travailler ma cultivation.
— C’est exactement ce que nous faisons.
— On regarde de l’eau.
— Toi, tu regardes de l’eau. Moi, je cultive ta patience.
Nuru fixa son grand-père.
Amani sourit.
Ses cheveux entièrement blancs étaient attachés derrière sa tête. Une barbe épaisse encadrait son visage sombre.
À première vue, rien ne le distinguait vraiment des autres anciens de Taar.
Il portait des vêtements simples.
Des sandales usées.
Il passait beaucoup trop de temps à manger.
Et lorsque quelqu’un lui demandait son niveau, il répondait généralement :
« Suffisant pour avoir mal au dos. »
Tout le village pensait qu’il avait dû atteindre le niveau 2 dans sa jeunesse.
Peut-être le niveau 3.
Seul Jabari connaissait la vérité.
— Aujourd’hui, annonça Amani, je vais t’apprendre une technique extrêmement puissante.
Nuru se redressa.
— De Foudre ?
— Plus importante.
Amani sortit du sable.
Puis des pierres.
Du charbon.
Et un morceau de tissu.
Le visage de Nuru se décomposa.
— C’est quoi ?
— Un filtre.
Silence.
— Tu te moques de moi.
— Jamais concernant l’eau potable.
— Père m’apprend à lancer la Foudre.
— Très mauvaise habitude.
— Pourquoi ?
— Après, tu voudras forcément la lancer sur quelqu’un.
— C’est le principe !
— Voilà précisément le problème.
Nuru inspira profondément.
— À quoi sert le filtre ?
Amani sourit.
— Bonne question.
Puis il se tut.
Nuru attendit.
Une seconde.
Deux.
Dix.
— Et la réponse ?
— Pourquoi me regardes-tu ?
— Parce que c’est toi qui enseignes !
— Mauvaise méthode.
Amani lui tendit le filtre.
— Essaie.
Nuru remplit un récipient avec l’eau légèrement trouble de la rivière.
Amani désigna le verre.
— Bois.
— Non.
— Pourquoi ?
— Elle est sale.
— Comment tu le sais ?
Nuru lui lança un regard méfiant.
Depuis l’histoire du gâteau, chaque question semblait cacher un piège.
— Parce que je vois des saletés dedans.
— Bien.
Amani plaça le filtre devant lui.
— Maintenant, verse.
Nuru s’exécuta.
L’eau traversa les pierres.
Le sable.
Le charbon.
Puis le tissu.
Elle tomba goutte après goutte dans le récipient inférieur.
Lorsqu’il eut terminé, elle semblait parfaitement transparente.
Amani plaça les deux récipients côte à côte.
— Laquelle boirais-tu ?
Nuru désigna la seconde.
— Celle-là.
— Pourquoi ?
— Elle est propre.
— Comment tu le sais ?
Nuru fronça les sourcils.
— Je viens de la filtrer.
— Donc filtrer quelque chose garantit qu’il est propre ?
Nuru hésita.
Amani sortit un petit sachet.
Il versa une pincée de sel dans l’eau claire.
Mélangea.
Puis tendit le récipient à Nuru.
— Et maintenant ?
— Elle est toujours transparente.
— Donc propre ?
Nuru goûta.
Il grimaça.
Amani sourit.
— Alors ?
Nuru regarda l’eau.
Puis le filtre.
— Je ne pouvais pas voir le sel.
— Et ?
— Quelque chose peut être présent même si je ne suis pas capable de le détecter.
Amani hocha légèrement la tête.
Nuru poursuivit :
— Donc quand j’ai dit que l’eau était propre…
— Tu mentais ?
— Non.
— Tu étais stupide ?
— Non.
— Alors ?
Nuru prit quelques secondes.
— Je me trompais avec les informations que j’avais.
Le sourire d’Amani devint plus large.
— Exactement.
Il récupéra le récipient.
— Souviens-toi de cette différence. Une personne intelligente peut avoir tort. Une personne honnête peut avoir tort. Mille personnes peuvent avoir tort ensemble.
— Alors comment savoir ce qui est vrai ?
— Très bonne question.
Nuru croisa les bras.
— Et tu vas encore refuser de répondre ?
— Je commence à devenir prévisible.
— Grand-père.
Amani rit.
Puis il reprit :
— Tu observes. Tu testes. Tu compares. Tu cherches ce qui pourrait prouver que tu as tort. Ensuite, tu acceptes la meilleure réponse disponible.
— Donc elle devient vraie ?
Amani secoua la tête.
— Elle devient ta meilleure compréhension de la vérité.
Nuru regarda l’eau.
— Ce n’est pas pareil.
— Non.
Amani sourit.
— Et cette différence pourrait un jour te sauver la vie.
Une voix les interrompit.
— Tu compliques encore une leçon qui pourrait tenir en deux phrases.
Nuru se retourna.
Une fille descendait le petit sentier menant au village.
Elle avait son âge.
Douze ans.
Ses cheveux noirs étaient attachés en plusieurs longues tresses décorées de petites perles dorées, et elle portait une tunique claire serrée à la taille par une ceinture rouge sombre.
Elle avançait avec un petit sac de livres contre la poitrine.
Lune.
La fille de Jabari.
Et probablement la seule personne de leur âge capable d’énerver Nuru presque autant qu’Amani.
Presque.
Lune s’arrêta devant eux.
Ses yeux passèrent du filtre à Nuru trempé.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Nuru désigna Amani.
— Lui.
— Mensonge, répondit immédiatement le vieil homme.
— Il m’a renvoyé l’eau dessus !
Lune observa Amani.
Puis Nuru.
— Tu lui as lancé l’eau en premier ?
Silence.
— Ce n’est pas la question.
— Donc oui.
Amani acquiesça avec satisfaction.
— Petite intelligente.
Puis son visage s’illumina.
— Bonjour, ma petite belle-fille.
Lune se figea.
Ses joues prirent immédiatement une teinte rouge.
— A-Amani !
Nuru ferma les yeux.
— Grand-père…
— Quoi ?
— Arrête de l’appeler comme ça.
Amani regarda son petit-fils.
— Pourquoi ? Elle est intelligente, polie, et surtout suffisamment patiente pour supporter ton caractère.
— Je n’ai aucun caractère !
Lune toussa légèrement et détourna le regard.
— Ton père serait ravi d’apprendre ça.
Nuru se retourna vers elle.
— De quel côté tu es ?
— Du côté de ce qui est vrai.
Amani leva un doigt.
— Excellent choix.
Nuru soupira.
— Vous êtes deux maintenant.
Lune s’assit près d’eux.
Amani lui tendit le verre filtré.
— Bois.
Lune regarda le verre.
Puis Amani.
— Qu’est-ce que tu as mis dedans ?
Amani resta immobile quelques secondes.
Puis regarda Nuru.
— Tu vois ?
Nuru fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Voilà pourquoi je l’aime bien.
Lune rougit encore davantage.
— Amani !
Nuru désigna l’eau.
— Il y a du sel dedans.
— Ah.
Lune prit le récipient, le sentit puis le posa.
— Tu lui apprends que les sens ne suffisent pas pour déterminer la pureté.
Amani la regarda.
— Et toi, qui t’a autorisée à comprendre aussi vite ?
Lune haussa les épaules.
— C’était évident.
Nuru la fixa.
— Ça ne l’était pas.
— Pour toi.
— Je te déteste.
— Non.
— Pourquoi tu réponds à ma place ?
— Parce que tu mens mal.
Amani éclata de rire.
— Elle te connaît déjà parfaitement. Le mariage sera paisible.
— GRAND-PÈRE !
Lune devint rouge jusqu’aux oreilles.
— Mon père voulait vous parler !
Le silence revint brutalement.
Amani cligna des yeux.
Puis :
— À moi ?
— Non, au tamarinier.
Amani posa une main contre son cœur.
— Elle apprend l’ironie. Magnifique.
Lune souffla.
— Père m’a demandé de venir vous chercher. Il souhaite s’entretenir avec vous lorsqu’on aura terminé ici.
Amani regarda brièvement vers le village.
Nuru remarqua quelque chose.
Pendant une fraction de seconde, le vieil homme n’avait plus l’air amusé.
Puis son sourire revint.
— Il a dit pourquoi ?
Lune secoua la tête.
— Seulement que c’était important.
Nuru fronça les sourcils.
Jabari et Amani se parlaient régulièrement.
Mais quelque chose dans la manière dont Lune avait prononcé le mot important lui déplut.
— Je viendrai, répondit Amani.
Puis il tapa sur le sol.
— Assieds-toi. Puisque tu es là, tu peux aussi apprendre.
Lune regarda Nuru.
— Il accepte ?
— Personne ne m’a demandé mon avis.
— C’est rassurant.
— Pourquoi ?
— Ça signifie que nous sommes d’accord.
Nuru la fixa.
Amani sourit.
— Magnifique couple.
— GRAND-PÈRE !
Amani sortit trois morceaux de tissu.
— Lequel est le meilleur filtre ?
Nuru allait répondre.
Lune parla avant lui.
— Il manque des informations.
Amani leva lentement un sourcil.
Nuru se tourna vers elle.
— Pourquoi ?
— Meilleur pour quoi ?
Elle désigna les tissus.
— Retenir de grosses particules ? Filtrer rapidement ? Obtenir l’eau la plus pure possible ?
Amani resta silencieux.
Lune le regarda.
— Quoi ?
— J’essaie de décider lequel de vous deux je préfère.
— Grand-père.
Amani désigna Lune.
— Pour l’instant, elle gagne.
Nuru se pencha vers lui.
— Elle n’est même pas de notre famille !
Amani prit une expression extrêmement sérieuse.
— Pas encore.
Lune cacha son visage dans ses mains.
— Je vais repartir.
Amani rit si fort qu’un oiseau s’envola du tamarinier.
Après quelques minutes, ils reprirent l’exercice.
Nuru choisit le filtre le plus fin.
Il versa l’eau.
Une goutte.
Puis rien.
Une autre goutte.
— Trop lent, dit-il.
Amani hocha la tête.
— Pourtant il filtre mieux.
Lune regarda l’eau.
— La qualité du filtre ne suffit pas. Il faut considérer le débit.
Nuru tourna la tête.
Il avait pensé exactement la même chose.
Seulement quelques secondes plus tard.
Ce détail l’agaça plus qu’il ne souhaitait l’admettre.
Amani saisit brusquement tout le récipient.
— Qu’est-ce que tu—
Il renversa l’eau.
Le filtre déborda immédiatement.
Nuru recula.
Lune également.
— Amani !
— Expérience scientifique.
— Tu pouvais prévenir !
— L’expérience aurait été moins réaliste.
Nuru regarda le filtre débordant.
Puis son expression changea.
— Même un bon filtre devient inutile si trop de choses arrivent en même temps.
Amani ne répondit pas.
Lune regarda Nuru.
Elle comprit également.
— Le Flux.
Nuru hocha la tête.
— Si j’absorbe plus vite que je filtre…
— Les impuretés passent, termina Lune.
Amani les observa tous les deux.
— Voilà.
Puis il se pencha vers Nuru.
— Tu vois pourquoi elle ferait une excellente belle-fille ?
— Je vais te jeter dans la rivière.
— Menace contre un ancien. Très mauvais début de cultivation.
Lune essayait manifestement de ne pas rire.
Elle échoua.
Nuru commença ensuite à cultiver.
Il ferma les yeux.
Le monde sembla s’éloigner.
La rivière.
Le vent.
Les oiseaux.
Puis le Flux apparut dans sa perception.
Présent partout.
Il ouvrit légèrement son Noyau.
Une petite quantité entra.
Il la fit circuler.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Une portion lui sembla différente.
Plus lourde.
Il la repoussa.
Amani demanda :
— Pourquoi ?
— Elle est impure.
— Comment le sais-tu ?
Nuru soupira intérieurement.
Il recommença.
Plus lentement.
— Elle résiste davantage dans le troisième circuit.
Amani ne répondit pas.
— Et elle perturbe légèrement mon Flux quand je la rapproche du Noyau.
— Donc ?
— Je pense qu’elle contient des impuretés.
— Mieux.
Nuru allait la rejeter.
Puis il s’arrêta.
Lune le remarqua.
— Quoi ?
Nuru ouvrit les yeux.
— Et si ce que je considère comme impur ne l’est pas réellement ?
Lune fronça légèrement les sourcils.
Amani, lui, sourit.
Nuru poursuivit :
— Je le rejette parce qu’il ne ressemble pas au Flux que j’ai appris à considérer comme propre.
Lune comprit immédiatement.
— Différent ne veut pas forcément dire mauvais.
— Exactement.
Amani prit une poignée de sable.
— Lorsque les Hommes découvrent une réponse qui fonctionne, ils aiment beaucoup arrêter de chercher.
Les grains coulèrent entre ses doigts.
— Une réponse devient une habitude.
Encore quelques grains.
— L’habitude devient une tradition.
Puis :
— La tradition devient une règle.
Il ouvrit la main.
— Et parfois, des siècles plus tard, quelqu’un demande pourquoi… et personne ne s’en souvient.
Lune regardait attentivement.
Nuru demanda :
— Donc il faut toujours remettre tout en question ?
— Non.
Amani répondit immédiatement.
Nuru fut surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que contredire pour le plaisir de contredire est aussi idiot que croire pour le plaisir d’obéir.
Il pointa le front de Nuru.
— Observe.
Puis celui de Lune.
— Réfléchis.
Enfin, il désigna le monde.
— Et laisse toujours une place à la possibilité que le monde sache quelque chose que toi tu ignores.
Lune sourit légèrement.
— Donc une vérité peut être vraie aujourd’hui et fausse demain ?
Amani secoua doucement la tête.
— Plus précisément : ce que nous appelons vérité aujourd’hui peut n’être qu’une compréhension incomplète.
Nuru regarda le Désert Sans-Fin.
— Comme le désert.
Amani suivit son regard.
— Explique.
Nuru pointa les dunes.
— Tout le monde dit qu’il est infini.
— Oui.
— Mais personne n’a trouvé sa fin.
— Oui.
— Ce n’est pas la même chose que prouver qu’il n’en a aucune.
Amani sourit.
Lune aussi.
Nuru plissa les yeux.
— Pourquoi tu souris ?
— Parce que c’était intelligent.
Nuru se redressa légèrement.
— Ah.
Lune ajouta :
— Pour toi.
Nuru se retourna.
— Je retire ce que je viens de penser.
Amani observa quelques secondes le désert.
Puis :
— Tu veux voir quelque chose, Nuru ?
— Ça dépend.
Amani éclata de rire.
— Voilà que mes propres armes se retournent contre moi.
Lune les regarda.
— Voir quoi ?
Amani hésita.
Son regard se posa sur elle.
Puis sur le village.
— Quelque chose que ton père connaît déjà.
Lune fronça les sourcils.
Nuru aussi.
Amani posa deux doigts dans son dos.
— Ferme les yeux.
Nuru obéit.
— Et ne cherche surtout pas à saisir mon Flux.
— Je sais.
Le monde disparut.
Nuru vit un soleil.
Son souffle se bloqua.
Le Noyau d’Amani apparut dans sa perception.
Immense.
Dense.
Des quantités absurdes de Flux tournaient lentement autour de lui.
Puis—
CRACK.
Un éclair traversa l’obscurité.
La même Affinité que Nuru.
La Foudre.
Mais comparer les deux revenait à comparer une étincelle à un orage.
Puis il ressentit le poids.
Le Flux d’Amani possédait une présence presque physique.
Une montagne.
Une mer suspendue au-dessus de lui.
Et ensuite…
la Boue.
Filaments noirs.
Dépôts.
Plaques sombres incrustées dans les parois.
Certaines semblaient tellement anciennes que le Noyau avait grandi autour d’elles.
La vision disparut.
Nuru inspira brutalement.
La rivière revint.
Le désert.
Lune.
Amani.
Le vieux cultivateur était toujours assis devant lui, l’air aussi inoffensif que quelques secondes auparavant.
Nuru fixa son grand-père.
— Quel niveau ?
— Deux.
Nuru plissa les yeux.
— Amani.
— Oh. Maintenant je suis Amani ?
— Quel niveau ?
— Deux très avancé.
— GRAND-PÈRE.
Amani soupira.
— Six.
Nuru resta immobile.
Lune, elle, ne réagit presque pas.
Nuru se tourna immédiatement vers elle.
— Tu savais ?!
Elle hésita.
— Pas exactement.
Amani leva un sourcil.
Lune soupira.
— Père m’avait interdit d’en parler.
Nuru regarda Amani.
Puis Lune.
Puis de nouveau Amani.
— Donc tout le monde me cache des choses ?
— Bienvenue dans le monde des adultes, répondit Amani.
— Mais Jabari est niveau 3 !
— Oui.
— Tout le monde dit qu’il est le plus fort du village !
Amani hocha la tête.
— C’est une conclusion parfaitement raisonnable.
Nuru s’arrêta.
Puis comprit.
Encore.
La leçon.
Il regarda vers Taar.
Hier encore, « Jabari est le plus puissant de Taar » lui semblait être un fait.
Aujourd’hui, une information supplémentaire venait de le rendre faux.
— Une nouvelle révélation, murmura-t-il.
— Et une ancienne vérité doit être corrigée, répondit Amani.
Lune regarda le vieil homme.
— C’était prévu ?
Amani sourit.
— Certaines leçons aiment arriver toutes seules.
— Pourquoi seuls mon père et moi savons ? demanda Lune.
— Ton père sait, répondit Amani. Toi, tu savais seulement que je cachais quelque chose.
Lune ne nia pas.
Nuru la regarda.
— Tu le soupçonnais ?
— Oui.
— Comment ?
Elle observa Amani.
— Il fait trop d’efforts pour paraître faible.
Amani resta silencieux.
Puis :
— Je retire tout ce que j’ai dit sur la belle-fille.
Lune éclata de rire.
Nuru aussi.
— Enfin !
Amani se pencha vers Nuru.
— Je plaisante.
Lune rougit immédiatement.
— AMANI !
Nuru reprit son sérieux.
— Pourquoi tu caches réellement ta puissance ?
Amani haussa les épaules.
— À ton avis ?
Nuru réfléchit.
— Les gens te respecteraient.
— Certains.
— Les clans viendraient.
— Probablement.
— Des cultivateurs voudraient tes techniques.
— Oui.
Lune ajouta :
— Des gens pourraient essayer de te recruter… ou de t’éliminer.
Amani désigna la jeune fille.
— Voilà pourquoi je voulais la garder.
— Grand-père.
Nuru regarda Taar.
— Le village changerait.
Amani hocha la tête.
— Et j’aime ce village comme il est.
Simple.
Nuru comprit.
Lune aussi.
— Et la Boue dans ton Noyau ? demanda Nuru.
Amani ramassa un peu de terre humide.
— Comment l’enlèverais-tu ?
— Avec la Foudre.
— Comment ?
— Je la brûlerais.
Lune secoua déjà la tête.
— Mauvaise idée.
Nuru se tourna vers elle.
— Pourquoi ?
— Si elle est incrustée, il risque d’endommager ce qui se trouve autour.
Amani regarda Nuru.
— Elle gagne encore.
— Arrête.
Nuru regarda la terre collée à la pierre.
— Donc il faut séparer la Boue du Noyau avant de l’expulser.
Amani sourit légèrement.
— Et comment ?
Nuru resta silencieux.
Lune également.
Amani finit par dire :
— Voilà une question que beaucoup de personnes plus intelligentes et plus puissantes que vous ont posée.
— Et elles ont trouvé ?
— Certaines ont essayé.
Son ton avait changé.
— Plusieurs sont mortes.
Nuru regarda son grand-père.
Amani lui montra brièvement la petite fissure présente dans son Noyau.
— Moi compris.
Lorsque la vision disparut, Nuru sentit une gêne dans sa poitrine.
— Tu as failli mourir.
— Oui.
— Pourquoi tu as essayé ?
Amani regarda longtemps la rivière.
— Parce que j’étais persuadé que si je comprenais suffisamment quelque chose, je pouvais forcément le contrôler.
— Et ?
Amani sourit tristement.
— Le monde m’a corrigé.
Pendant un instant, Nuru pensa à sa grand-mère.
Elle était morte trois ans plus tôt.
Il avait neuf ans.
Il se souvenait encore d’Amani devant sa tombe.
Silencieux.
Presque immobile.
Pendant des semaines, son grand-père avait perdu une partie de son rire.
Nuru l’avait entendu murmurer une nuit :
J’aurais dû pouvoir te protéger.
À l’époque, il n’avait pas compris comment un homme aussi calme pouvait sembler porter autant de douleur.
Maintenant qu’il avait vu son Noyau…
il comprenait encore moins.
Un niveau 6.
Un homme qui aurait probablement pu écraser seul tout le village.
Et pourtant, même lui n’avait pas pu sauver la personne qu’il aimait.
Amani remarqua son regard.
— Quoi ?
— Rien.
— Mauvaise réponse.
Nuru hésita.
— Tu penses encore à grand-mère ?
Le sourire d’Amani s’effaça très légèrement.
Lune baissa les yeux.
Le silence dura quelques secondes.
Puis Amani répondit :
— Tous les jours.
— Ça fait toujours mal ?
— Oui.
— Alors pourquoi tu souris autant ?
Amani resta silencieux un moment.
Puis il regarda Nuru.
— Parce que souffrir ne lui rendra pas la vie.
Il regarda ensuite le village.
— Et parce qu’il me reste encore des gens avec qui rire.
Lune releva les yeux.
Amani ajouta :
— J’ai passé une partie de ma jeunesse à croire que souffrir longtemps prouvait que j’aimais profondément.
Il secoua la tête.
— J’avais tort.
— Encore ? demanda Nuru.
Amani le regarda.
Puis éclata de rire.
— Tu vois ? Voilà exactement ce que je t’apprends.
Lune se leva finalement.
— Je dois vraiment vous rappeler que père attend.
Amani soupira.
— Les chefs de village sont exigeants.
— Il a seulement dit que c’était important.
Cette fois, Amani ne plaisanta pas immédiatement.
— Il a reçu quelque chose ?
Lune hésita.
— Une caravane est arrivée ce matin.
Le regard d’Amani changea.
Très légèrement.
Mais Nuru le remarqua.
— D’où ?
— Du désert.
Silence.
Nuru regarda Amani.
Puis Lune.
— Quoi ?
Amani se leva.
— Rien.
— Tu mens.
Amani sourit.
— Tu apprends trop vite.
Il épousseta sa tunique.
— Nous allons voir Jabari.
Nuru se leva immédiatement.
— Je viens.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je l’ai décidé.
Nuru croisa les bras.
Amani soupira.
— D’accord. Mauvaise réponse.
Lune étouffa un rire.
Amani recommença :
— Pourquoi penses-tu que tu devrais venir ?
Nuru réfléchit.
— Parce que si ça concerne le désert, je veux savoir.
— Mauvaise raison.
— Pourquoi ?
— Ton envie ne crée pas automatiquement ton droit.
Nuru se tut.
Lune regardait l’échange avec attention.
Nuru essaya encore.
— Si quelque chose menace le village, ça me concerne aussi.
Amani hocha légèrement la tête.
— Mieux.
— Donc je viens ?
— Non.
— Mais—
— Une bonne question ne garantit pas la réponse que tu veux.
Lune éclata de rire.
Nuru la fusilla du regard.
Amani se pencha vers elle.
— Tu vois, ma petite belle-fille ? Il apprend.
Elle rougit violemment.
— JE VAIS VOUS LAISSER TOUS LES DEUX !
Amani partit en riant vers Taar.
Nuru et Lune restèrent quelques secondes derrière lui.
Puis Lune murmura :
— Il fait ça exprès.
— Évidemment qu’il fait ça exprès.
— Avec toi aussi ?
— Tout le temps.
Elle sourit.
Nuru la regarda.
Elle remarqua.
— Quoi ?
— Rien.
— Mauvaise réponse.
Nuru soupira.
Amani avait déjà contaminé tout le village.
Ils rejoignirent le vieil homme.
Le soleil commençait à descendre.
Devant eux, Taar semblait minuscule face à l’immensité du désert.
Nuru marcha quelques instants en silence.
Puis :
— Grand-père.
— Hmm ?
— Si un jour je découvre que quelque chose que tu m’as appris est faux…
Amani tourna légèrement la tête.
— Oui ?
— Je dois faire quoi ?
— Me le prouver.
— Et si j’y arrive ?
Amani sourit.
— Je serai fier.
— Tu ne seras pas vexé ?
— Pourquoi ?
— Parce que tu aurais eu tort.
Amani éclata de rire.
— Nuru, j’ai vécu suffisamment longtemps pour avoir eu tort sur énormément de choses.
Il passa une main dans les cheveux de son petit-fils.
— Quand j’étais jeune, je croyais que reconnaître une erreur me rendait moins intelligent.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je trouve beaucoup plus stupide de conserver une erreur uniquement parce qu’elle m’appartient.
Lune acquiesça doucement.
Amani regarda les deux enfants.
— Retenez ça.
Ils se turent.
— Une vérité n’est pas sacrée simplement parce qu’elle a survécu jusqu’à aujourd’hui.
Il désigna le Désert Sans-Fin.
— Peut-être qu’un jour quelqu’un trouvera sa limite.
Puis son propre torse.
— Peut-être qu’un jour quelqu’un découvrira comment retirer une Boue que nous croyons impossible à enlever.
Enfin, il regarda Nuru et Lune.
— Et peut-être que dans cent ans, des enfants riront de certaines choses que nous considérons aujourd’hui comme évidentes.
Nuru réfléchit.
— Alors il ne faut croire en rien ?
— Non.
Amani secoua la tête.
— Il faut avoir le courage de croire ce que les preuves rendent raisonnable aujourd’hui…
Puis il sourit.
— …et l’humilité de changer d’avis lorsque demain en apporte de meilleures.
Lune regarda le désert.
Nuru aussi.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Puis Amani claqua des mains.
— Bon.
Nuru sursauta.
— Quoi ?
— La question la plus importante de la journée.
— Laquelle ?
— Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
Nuru le fixa.
Lune éclata de rire.
— Tu gâches toujours tes meilleurs moments, dit Nuru.
Amani haussa les épaules.
— C’est volontaire. Sinon vous pourriez commencer à croire que je suis sage.
Ils reprirent le chemin de Taar.
Derrière eux, le Désert Sans-Fin prenait la couleur du feu.
À cette époque, Nuru croyait encore beaucoup de choses.
Il croyait que Jabari était l’homme le plus puissant du village.
Il avait découvert ce jour-là qu’il avait tort.
Il croyait que le Désert Sans-Fin était réellement infini.
Il n’en savait rien.
Il croyait que certaines impuretés incrustées dans un Noyau ne pouvaient jamais être retirées.
Le monde entier semblait lui donner raison.
Avec ce qu’il savait alors.
Des années plus tard, lorsqu’il se retrouverait devant une vérité que des royaumes entiers considéraient comme absolue, Nuru ne se souviendrait ni d’un roi, ni d’un grand maître.
Il se souviendrait d’une rivière.
D’un verre d’eau.
D’un gâteau volé.
D’une fille qui rougissait chaque fois qu’on l’appelait « petite belle-fille ».
Et surtout d’un vieux cultivateur aux cheveux blancs qui lui avait appris quelque chose de plus précieux qu’une technique.
La vérité d’aujourd’hui n’est pas forcément celle de demain.
Et parfois, le premier pas vers une nouvelle vérité consistait simplement à poser une question de plus.