Chapitre 2
Je n’avais même pas eu le temps de reprendre une vraie sieste que la porte s’est rouverte avec un bruit digne d’un tremblement de terre.
Le démon costaud de tout à l’heure était revenu, accompagné cette fois de six autres soldats en armure d’os. Tous portaient la même expression : un mélange de respect forcé et de panique pure.
« Jeune maîtresse… Sa Majesté le Roi des Démons exige votre présence. Immédiatement. »
J’ai ouvert un seul œil.
« Immédiatement, c’est trop tôt. Proposez-moi “dans trois heures après mon deuxième somme” et on en reparle. »
Le démon a tressailli.
« Ce… ce n’est pas négociable. »
J’ai soupiré, longuement, dramatiquement, comme si on m’avait demandé de soulever une montagne. Puis je me suis levée. Lentement. Très lentement. Ma nouvelle queue balançait derrière moi comme un métronome fatigué. Mes petites cornes grattèrent légèrement le plafond bas de la pièce (apparemment, les architectes de l’Enfer n’avaient pas prévu que leur future générale serait une flemmard de taille moyenne).
« Très bien. Mais je préviens : si le trône n’est pas confortable, je m’allonge par terre. »
Le trajet jusqu’à la salle du trône fut un vrai calvaire. Des couloirs interminables, des escaliers en spirale, des ponts de lave où il fallait marcher sans tomber. Moi, je traînais les pieds. Littéralement. Un soldat a même proposé de me porter. J’ai accepté sans hésiter.
« Merci, mon grand. Tu as l’air solide. Essaie de ne pas me secouer trop, j’ai le sommeil fragile. »
Il m’a transportée comme un sac de farine royal jusqu’aux immenses portes d’obsidienne. Quand elles se sont ouvertes, j’ai enfin vu le Roi des Démons.
Il était… impressionnant. Trois mètres de haut, des ailes de chauve-souris déchirées, une couronne de flammes noires, et un regard capable de faire fondre l’acier. Autour de lui, des généraux démoniaques s’inclinaient jusqu’au sol. L’atmosphère était lourde, solennelle, terrifiante.
Moi, j’ai bâillé.
Le Roi a levé un sourcil.
« Ainsi… c’est toi. L’âme du Héros de la Prophétie, réincarnée dans le corps de ma plus pure lignée. Bienvenue, fille. Tu vas devenir l’arme ultime de l’Enfer. »
J’ai glissé hors des bras du soldat et me suis assise par terre, jambes croisées, queue enroulée confortablement autour de moi.
« Enchantée. Vraiment. Mais on va clarifier quelque chose tout de suite, Majesté. »
Un silence de mort est tombé sur la salle. Les généraux ont retenu leur souffle.
« Je ne vais massacrer personne.
Je ne vais envahir aucun monde.
Et je ne vais surtout pas diriger d’armée.
Mon unique objectif, depuis que j’ai ouvert les yeux dans ce corps adorable mais trop énergique, c’est de trouver le coin le plus calme de votre royaume et d’y dormir jusqu’à la fin des temps. Si possible avec un oreiller. Et des biscuits. J’ai cru sentir des biscuits tout à l’heure. »
Le Roi des Démons m’a fixée pendant un long moment. Puis il a éclaté d’un rire sourd qui a fait trembler les piliers.
« Tu plaisantes. »
« Pas du tout. J’ai passé toute ma vie précédente à sauver le monde. C’était épuisant. Maintenant que je suis de votre côté, je refuse de recommencer le même métier dans l’autre camp. Ce serait absurde. Et surtout, trop de travail. »
Un général à la peau grise s’est avancé, furieux.
« Insolente ! Tu oses refuser l’ordre du Roi ?! »
Je lui ai adressé mon plus doux sourire.
« Oh, je n’ose pas. Je le fais simplement. Avec politesse, même. Regardez : s’il vous plaît, laissez-moi vivre (ou mourir) en paix. Merci d’avance. »
Le Roi a levé une main pour calmer son général. Ses yeux brillaient d’un amusement dangereux.
« Intéressant… Très intéressant. Tu refuses le pouvoir, la gloire, la destruction… pour une sieste. »
« Exactement. Et si possible une sieste sans interruptions. Les interruptions, c’est mon ennemi juré maintenant. »
Il s’est levé de son trône et a descendu les marches. Chaque pas faisait craquer le sol. Quand il est arrivé devant moi, il s’est penché.
« Écoute-moi bien, petite flemmard. Tu as l’âme d’un héros et le corps d’une princesse démoniaque. Tu es la clé de la prochaine guerre. Je ne peux pas simplement te laisser dormir. »
J’ai penché la tête, toujours assise par terre.
« Alors… on peut négocier ? »
Le Roi a cligné des yeux.
« Négocier ? »
« Oui. Vous voulez que je fasse quelque chose d’utile, j’imagine. Moi, je veux juste la paix. Alors voilà mon offre : je reste ici, dans l’Enfer. Je ne m’échappe pas. Je ne trahis personne. En échange, vous me donnez un territoire tranquille un petit coin oublié, loin des armées, avec un lit décent et vous me laissez tranquille. Si un jour un vrai problème survient et que personne d’autre ne peut le résoudre… peut-être que je bougerai. Peut-être. Mais uniquement si j’ai bien dormi la veille. »
Les généraux murmuraient entre eux, scandalisés. Le Roi, lui, restait silencieux. Puis, lentement, un sourire tordu a étiré ses lèvres.
« Tu es soit la créature la plus stupide que j’aie jamais vue… soit la plus rusée. »
« Je suis surtout très fatiguée. »
Il a ri de nouveau, plus fort cette fois.
« Très bien. Je te donne une chance. Tu auras ton “coin tranquille”. Mais sache que l’Enfer n’est jamais vraiment calme. Les problèmes viennent toujours frapper à la porte de ceux qui tentent de les éviter. »
Je me suis relevée, ai secoué la poussière de ma robe (qui était d’ailleurs beaucoup trop élégante pour quelqu’un qui voulait juste ramper sous une couverture), et lui ai fait une petite révérence maladroite.
« Marché conclu. Merci, Majesté. Vous êtes plus compréhensif que tous les rois humains que j’ai connus. Eux, ils m’auraient forcée à m’entraîner dès le lendemain. »
Le Roi a fait un signe de la main. Deux soldats se sont avancés.
« Emmenez-la au Domaine des Brumes Oubliées. C’est le coin le plus isolé du royaume. Personne n’y va. Personne n’en revient. Parfait pour une sieste éternelle. »
J’ai souri, sincèrement cette fois.
« Vous êtes un ange. Enfin… un démon. Mais gentil. »
Alors qu’on m’emmenait hors de la salle, j’ai entendu le Roi murmurer à un de ses généraux :
« Surveillez-la. De près. Quelque chose me dit que cette petite flemmard va causer plus de chaos en dormant qu’en se battant. »
Moi, je n’ai rien dit.
Je pensais déjà à mon futur lit.
Et aux biscuits.
Surtout aux biscuits.