Chapitre 1
Depuis le jour de ma naissance, mon destin était déjà gravé dans le marbre. Ou plutôt dans les registres poussiéreux de l’Académie des Héros. On m’avait collé une prophétie sur le front avant même que j’ouvre les yeux : « Celui qui vaincra le Mal, le plus grand héros de tous les temps. »
Moi, j’aurais préféré une prophétie du genre : « Celui qui découvrira le canapé le plus confortable du continent. »
Mais non. Dès que j’ai su tenir une épée (à trois ans, parce que mon père était un maniaque), on m’a jeté dans l’entraînement. Lever à l’aube, courses dans la montagne, sparring jusqu’à ce que mes bras deviennent des nouilles, études de magie jusqu’à minuit. Et le pire ? Les gens m’admiraient. « Quel courage ! » « Quelle détermination ! » Ils ne voyaient pas que chaque matin, je négociais avec mon oreiller pour cinq minutes de plus. Cinq minutes qui se transformaient souvent en une heure de grasse matinée secrète, cachée sous la couverture en faisant semblant de méditer.
Pendant quinze ans, j’ai joué le rôle. J’ai sauvé des villages, battu des seigneurs de guerre, souri aux journalistes magiques. Mais à l’intérieur, c’était toujours la même plainte : « Pourquoi le mal ne peut-il pas se battre tout seul ? Pourquoi faut-il que ce soit moi ? »
Puis est arrivé le donjon de Rang S.
Le Roi-Démon avait ouvert un portail juste devant la capitale. Des monstres de dix mètres, des flammes noires, des hurlements qui faisaient trembler les murs. Les autres héros étaient déjà morts ou en train de paniquer. Moi, j’étais arrivé en retard parce que j’avais raté mon réveil. Encore.
Je me suis planté au milieu du chaos, épée à la main, cape flottant dramatiquement… et j’ai eu une révélation.
« Et si… je baissais juste les armes ? »
Un monstre à six bras m’a chargé. J’ai esquivé mollement, presque par réflexe. Un autre a craché du feu. J’ai levé mon bouclier, mais sans conviction. Au fond de moi, une petite voix disait : « Allez. Lâche. Repose-toi enfin. »
Alors j’ai lâché.
L’épée est tombée. Le bouclier aussi. J’ai ouvert les bras, comme un type qui accepte enfin une sieste bien méritée. Le monstre m’a écrasé d’un coup de griffe. Douleur brève. Puis noir.
Enfin. Le repos éternel.
…
Sauf que non.
Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais allongé sur quelque chose de chaud et de moelleux. Pas un nuage. Pas un lit de fleurs. Un… coussin de velours noir, dans une pièce circulaire aux murs de pierre noire veinée de rouge. L’air sentait le soufre et… les biscuits ?
Je me suis redressé. Mes bras étaient trop fins. Mes mains trop petites. Et quand j’ai baissé les yeux…
Deux petites cornes noires.
Une queue fine qui s’agitait derrière moi.
Et une poitrine… euh… disproportionnée pour mon ancien corps d’homme de vingt-deux ans.
« Quoi. »
Ma voix était aiguë. Douce. Féminine.
J’ai touché mon visage. Peau lisse. Oreilles pointues. Cheveux longs et noirs qui tombaient jusqu’à ma taille.
« Non. Non non non. »
Une porte s’est ouverte en grinçant. Un démon grand comme une armoire, cornes tordues, armure d’os, est entré. Il s’est incliné profondément.
« Bienvenue, jeune maîtresse. Le Roi des Démons vous attend. Votre réincarnation a été un succès. »
Je l’ai regardé, encore à moitié assis sur mon coussin.
« Réincarnation ? »
« Oui. Vous étiez le Héros de la Prophétie. Votre âme pure a été capturée au moment de votre mort… et placée dans le corps d’une démone de haute lignée. Sa Majesté souhaite que vous dirigiez bientôt nos armées contre le monde humain. »
J’ai cligné des yeux. Une fois. Deux fois.
Puis j’ai souri. Un sourire fatigué, mais sincère.
« Ah. Non. »
Le démon a froncé les sourcils.
« Pardon ? »
« Non. Merci. Mais non. »
Je me suis allongée de nouveau sur le coussin, les bras croisés derrière la tête. La queue s’est enroulée confortablement autour de ma jambe.
« Écoutez, grand costaud. J’ai passé toute ma vie précédente à me battre. J’ai sauvé des gens. J’ai tué des monstres. J’ai souri alors que j’avais juste envie de dormir. Maintenant, j’ai des cornes et une queue. Parfait. Ça veut dire que je suis de l’autre côté. Et de l’autre côté, je refuse de recommencer. »
Le démon a cligné des yeux, perdu.
« Mais… le Roi des Démons… »
« Dites-lui que sa nouvelle générale préfère une sieste. Une très longue sieste. Si possible dans un endroit calme, sans cris de guerre, sans invasion, sans “massacre d’humains”. Massacrer, c’est fatiguant. Envahir, c’est encore pire. Marcher, c’est déjà trop. »
Il a ouvert la bouche, l’a refermée, puis a repris d’une voix hésitante :
« …Vous êtes gentille, maîtresse ? »
J’ai levé un doigt sans bouger le reste du corps.
« Gentille, oui. Paresseuse, encore plus. Et comique, parce que franchement, se réveiller en démone après avoir voulu mourir de flemme, c’est hilarant. »
Un petit silence. Puis j’ai ajouté, plus doucement :
« Dites aussi au Roi que s’il a besoin de quelqu’un pour garder un coin tranquille de l’Enfer… un endroit où personne ne passe, avec un bon matelas et zéro responsabilité… je suis volontaire. Sinon, laissez-moi juste… »
J’ai bâillé. Un vrai bâillement, long, bruyant, digne d’un héros qui a enfin le droit de lâcher prise.
« …dormir. »
Le démon est resté planté là, complètement désarmé. Moi, j’ai refermé les yeux.
Pour la première fois depuis très, très longtemps, personne ne me criait dessus pour que je me lève.
Et franchement ?
C’était le paradis.
Même si c’était l’enfer.