Chapitre 91
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Traducteur : Hydrogen B
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Chapitre 91 : Le jeu du harcèlement
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Le lieutenant-colonel Callis était une officière de l’État militaire.
Elle en était fière.
Après s’être distinguée dès l’école militaire intermédiaire, elle avait naturellement intégré l’académie supérieure des officiers. Grâce à ses excellents résultats, elle était devenue l’une des officières les plus estimées de l’État militaire.
À peine diplômée de l’académie des officiers, elle avait obtenu la citoyenneté de niveau trois. Quand son terminal biologique avait enregistré son nouveau statut, Callis avait pleuré pour la première fois, submergée par des années de chagrin refoulé.
Les citoyens de niveau trois jouissaient de nombreux privilèges, mais le plus important était le droit d’hériter.
À partir du niveau trois, les citoyens pouvaient hériter de biens.
La première chose que Callis avait faite après être devenue officier avait été de se rendre au Bureau des anciens combattants. Avant que les biens de son père ne soient incinérés, elle en avait hérité.
Une maison avec jardin, une vieille voiture automatisée luxueuse, une épée plaquée or et de l’équipement militaire spécialisé.
Si Callis ne les avait pas revendiqués, ils auraient été récupérés par le trésor public. Les souvenirs de son enfance auraient été déterrés sous les pelles des ingénieurs.
Callis était fière d’avoir tout préservé. De ses propres mains, grâce à ses propres capacités, elle avait sauvé des souvenirs qui auraient autrement été ensevelis sous le béton.
Je ne peux pas m’arrêter là.
Après avoir tant lutté pour en arriver là, ne devait-elle pas viser encore plus haut ?
Les citoyens de niveau quatre pouvaient utiliser sans restriction toutes les installations de l’État militaire. Ils pouvaient même posséder des terres, employer des domestiques privés et accorder temporairement la citoyenneté de niveau trois à leur conjoint après leur mariage.
Surtout, les citoyens de niveau trois n’avaient que le droit d’hériter… À partir du niveau quatre, ils pouvaient transmettre leurs biens à d’autres.
L’héritage de son père, ainsi que tous les biens qu’elle accumulerait à partir de là, pourraient être transmis intacts aux générations futures.
Laisser quelque chose derrière soi.
Rien que pour cela, le niveau quatre valait la peine qu’on se batte pour l’obtenir.
Pourtant, le talent seul ne suffisait pas à atteindre le niveau quatre. Il fallait une occasion en or, une bonne dose de chance et la capacité de saisir sa chance pour espérer parvenir à ce rang.
Même son père, qui avait été un excellent officier… n’avait atteint le niveau quatre que grâce à une promotion posthume de deux rangs, après avoir choisi le bon endroit pour mourir.
Si son père ne s’était pas trouvé près du quartier général au moment où celui-ci avait été menacé, si sa mort avait été un peu moins glorieuse, Callis n’aurait pas hérité de ses biens, quel que soit son propre niveau.
Heureusement, une occasion s’est présentée à moi aussi.
Une fois devenue officier, « ils » étaient venus la trouver. Elle était ambitieuse, mais manquait de courage pour se jeter dans le danger. Alors, pour se précipiter en enfer, elle leur avait tendu la main.
On l’avait affectée à des opérations téméraires, mais le lieutenant-colonel Callis avait su tirer pleinement parti de ses capacités et s’était distinguée au combat. Elle avait même reçu une médaille lors du discours du Nouvel An.
Après plusieurs missions de ce genre, elle était devenue lieutenant-colonel à un âge relativement jeune.
Puis, « ils » lui confièrent une nouvelle mission.
Infiltrer Tartare, dans l’Abîme, et évaluer la situation à l’intérieur.
Plus précisément…
Repérer tout ce qui pourrait entraver la capture du Roi des Chiens.
Tartare était un royaume démoniaque où nul ne devait jamais pénétrer… Mais la récente évasion avait considérablement réduit le danger. Même l’ouvrier envoyé en éclaireur avant elle — un petit criminel chargé de tâter le terrain, que l’État militaire appelait un « papier tournesol » — était toujours en vie, disait-on.
Elle aurait de toute façon dû obéir à cet ordre, mais ce calcul expliquait également pourquoi le lieutenant-colonel Callis l’avait accepté si facilement. Si elle menait à bien la mission, « ils » ne pourraient pas se débarrasser d’elle.
Voyant là une occasion à saisir, Callis s’était portée volontaire comme inspectrice du ravitaillement et avait provoqué un accident pour tomber dans Tartare.
Les plans tournaient toujours au pire.
Comme si tout avait été écrit d’avance.
Après la chute de l’officière, je pris le temps de jouer avec Azzy chaque jour. Je soupirai en faisant rouler entre mes doigts de lourds disques.
« Ah… Avant, je pouvais jouer tranquillement avec toi. Maintenant que j’ai de la concurrence, impossible de souffler. »
La confiance que j’avais gagnée en trois mois était toujours là, mais cette petite chienne volage accourait vers le premier humain venu. Comment voulais-tu que je la quitte des yeux ?
Je lançai les disques. Azzy bondit.
Elle sauta pour en attraper un dans sa gueule, prit appui contre le mur pour en saisir un autre, puis se propulsa de toutes ses forces. Le corps d’Azzy fendit les airs.
On aurait dit qu’elle avait posé le pied dans le vide pour changer de direction.
Elle attrapa aussi le dernier disque, puis atterrit, les yeux brillants de joie.
« Ouaf ouaf ouaf ouaf ouaf ouaf ouaf ! »
« Trois disques, réussi ! »
« Ouaf ! »
Les défis difficiles, les tentatives répétées et l’exaltation de la réussite procuraient une immense satisfaction. Azzy sautilla quelques fois sur place, savourant sa joie.
Quand je lui retirai les disques de la gueule, elle poussa un cri, les yeux étincelants.
« Ouaf ! Concurrence, bien ! »
« Quelle concurrence ? La seule chose pour laquelle tu sais rivaliser, c’est la nourriture. »
Elle croyait qu’il lui suffisait de répéter des mots difficiles pour parler comme un être humain ? Pour s’exprimer comme une personne, il fallait d’abord en comprendre le sens.
Je ricanai. Azzy m’adressa un grand sourire.
« Monopole, mal ! Rend paresseux ! Comme toi ! »
« … Le monopole ? Où est-ce que tu as appris ce mot ? »
« Ouaf ouaf ! Balle ! Encore ! »
« Ce sont des disques… Enfin, maintenant qu’on en a fait trois, qu’est-ce qu’on pourrait essayer ? Voyons voir. »
Je me grattai le menton en réfléchissant, puis une idée me vint soudain. Je claquai des doigts.
Oh, attends. C’était le moment ? Le moment d’essayer, enfin ?
« Dis, Azzy. Tu as déjà pensé à attraper quatre disques ? »
« Ouaf ? Moi, aimer ! Mais pas pouvoir ! »
Azzy aimait que je lui lance des objets. C’était un jeu, après tout. Mais elle disait simplement que c’était impossible.
Son jugement était objectif. Azzy ne pouvait pas prendre appui sur l’air ; elle ne pouvait donc pas changer de direction en plein vol sans rien pousser.
« Mais si je te servais de point d’appui ? »
« Ouaf ? »
« Oui. Tu sautes pour en attraper un, tu prends appui sur moi pour le deuxième, tu rebondis contre le mur pour le troisième, puis tu gardes juste assez de force pour le dernier. Comme ça ! »
« Ouaf ! Moi, aimer ! Toi ? »
« On va essayer. »
Jusque-là, Azzy n’avait eu qu’à suivre mes mouvements. À partir de quatre disques, il nous faudrait agir de concert. Elle devrait surveiller ma position, puis se préparer à prendre appui sur moi et à bondir au bon moment.
Bon, alors.
Je posai un genou à terre et appuyai fermement un bras contre l’autre pour ne pas vaciller quand Azzy prendrait appui sur moi.
« Je vais les lancer un par un. Commence par le plus proche. »
« Ouaf ! »
« Allez, c’est parti ! »
Fff, fff, fff, fff.
Je lançai rapidement quatre disques, en laissant un court intervalle entre chacun, du plus proche au plus éloigné. Puis, voyant Azzy foncer vers moi, je raidis tout mon corps.
… Une seconde. Azzy était le Roi des Chiens, mais là, elle avait forme humaine. Son poids devait donc être à peu près de…
Hein.
« Attends, tu… »
Je n’eus pas le temps de finir : Azzy bondit droit sur moi.
L’impact fut comme une collision avec une voiture.
Tyr me vit rouler sur le béton et me réprimanda aussitôt.
« Voilà pourquoi tu aurais dû faire plus attention ! »
« Ça va. Tout a déjà guéri, non ? »
Je lui montrai mes bras et mes jambes. Les écorchures que le béton m’avait infligées un peu plus tôt avaient complètement disparu.
L’un des pouvoirs du Roi des Bêtes consistait à soigner en léchant. Être conceptuel, le Roi des Bêtes pouvait guérir avec sa langue, et Azzy usait de ce pouvoir sans réserve sur moi.
Tyr vit mes blessures entièrement guéries et soupira.
« … Je n’aime pas ça, mais la présence du Roi des Bêtes est une chance. Guérir les blessures… en les léchant… »
« Pourquoi ça te déplaît ? »
« Comment pourrais-je être proche du Roi des Chiens ? Nous étions jadis ennemis jurés. »
« Azzy est le Roi des Chiens de cette génération. Celui que tu as affronté remonte sûrement à des dizaines de générations. »
« Et alors ? Son essence est la même que celle de mon adversaire, n’est-ce pas ? Ce malaise ne disparaît pas. Et puis… »
Toc. Tyr me tapota l’épaule de deux doigts. Son regard boudeur se posa sur moi, plein de reproches.
« Des dizaines de générations ? Quelle cruauté. Cela ne remonte qu’à quelques centaines d’années. »
« Je ne comprends pas pourquoi tu dis “ne… que” pour parler de quelques centaines d’années, mais c’est sans doute vrai. Le Roi des Chiens a une espérance de vie relativement courte. »
« Le Roi des Chiens ? Ne prend-elle pas forme humaine et ne vieillit-elle pas aux côtés des humains ? Comment une souveraine aussi insouciante pourrait-elle avoir une espérance de vie courte ? »
« Elle se bat contre le Roi des Loups un jour sur deux. »
« Le Roi des Loups ? »
« Attends, tu ne connais pas cette histoire ? Elle revient souvent dans les livres pour enfants. »
Tyr oublia un instant son inquiétude et me regarda avec avidité. Ses yeux rouge sang étincelaient.
Pour la Progenitrice, qui raffolait des histoires, je récitai un conte dont je me souvenais.
Le Roi des Chiens et le Roi des Loups.
À l’origine, c’étaient deux frères-bêtes qui s’entendaient à merveille. Ces deux animaux, qui aimaient vivre en meute, travaillaient ensemble pour acculer leurs proies, puis leur mordaient le cou afin de les tuer.
Le petit chien agile rabattait généralement la proie, tandis que le loup aux dents acérées lui portait le coup fatal. Rusés, rapides et parfaitement coordonnés, les deux compères s’entraidaient et vivaient paisiblement de la chasse.
Un jour, un berger arriva dans leur région avec un troupeau de moutons aussi blancs que des nuages.
Il cherchait des pâturages pour ses moutons. En regardant autour de lui, il aperçut un chien parti en éclaireur et l’interpella.
« Hé, petit loup ! Tu pourrais m’indiquer un terrain couvert d’herbes sauvages ? Si tu le fais, je te donnerai quelque chose de délicieux. »
Les herbes sauvages n’avaient aucune valeur pour le chien. Il guida donc le berger jusqu’à une colline couverte d’herbe. En voyant la verdure s’étendre sur le vaste coteau, le berger fut ravi.
« Quel gentil loup tu fais ! Merci ! Tiens, je vais te donner un os avec de la viande dessus ! »
Le chien s’était contenté de lui indiquer une étendue d’herbe qu’il ne pouvait même pas manger et avait reçu un délicieux os en récompense. Fou de joie, il le prit dans sa gueule et courut annoncer la nouvelle au loup.
Il se vanta de la viande délicieuse que lui avaient offerte les humains qui gardaient les moutons, puis partagea sa récompense.
À peine l’histoire entendue, le loup courut vers le troupeau et planta ses crocs dans le cou d’un jeune agneau qui broutait sur le bord. Si le berger furieux ne l’avait pas frappé avec son bâton, il ne se serait pas arrêté là.
Touché dans le dos, le loup saisit l’agneau inerte et prit rapidement la fuite.
La chasse avait réussi, mais ni le chien ni le loup n’étaient satisfaits. Un seul petit agneau ne suffisait pas à les nourrir tous les deux.
Le chien convoitait l’os couvert de viande, tandis que le loup redoutait le lourd bâton de bois.
Le loup voulait que le chien l’aide lors de la prochaine chasse. Il lui ordonna de détourner l’attention du berger pendant qu’il s’attaquerait au plus gros mouton.
Puis, prétendant devoir soigner ses blessures, il avala d’une seule bouchée le jeune agneau qu’il avait capturé.
Le chien, lui, ne reçut qu’un os dégarni de la moindre miette de viande.
Le lendemain, comme convenu, les deux compagnons se séparèrent pour approcher le troupeau. Le Roi des Chiens, chargé d’attirer l’attention en premier, se montra au berger.
Le berger aperçut le chien qui rôdait dans les parages et se leva, appuyé sur un solide bâton de bois. Pourtant, au lieu de le brandir, il agita largement la main et dit :
« Gentil loup, dis-moi où se cache celui qui m’a volé un mouton la dernière fois. En échange, je te donnerai un os couvert de viande. »
Le berger lui proposait un os couvert de viande. Le loup, lui, lui avait donné un os sans la moindre trace de chair.
Après avoir réfléchi un instant, le chien accepta l’offre du berger. Il le conduisit vers l’endroit d’où le loup devait surgir. Caché non loin, celui-ci se fit rouer de coups et chasser du pâturage.
À partir de ce jour, le chien vécut avec les humains, tandis que le loup hurlait chaque fois que la pleine lune se levait, se remémorant la douleur et la trahison de ce jour-là…
« … Tu ne connais pas l’histoire selon laquelle le Roi des Chiens et le Roi des Loups ont commencé à se battre à cause de ça ? Le Roi des Loups devait déjà exister à l’époque. »
Tyr m’écouta, captivée. Après s’être totalement laissé emporter par le récit, elle revint à elle et leva légèrement les yeux, perdue dans un vieux souvenir.
« Un loup… Ah. Je vois. J’avais oublié. Celui qui avait mené les chiens sauvages et s’était rué sur nous. »
« C’est logique. Pour les vampires, le Roi des Chiens et le Roi des Loups devaient se ressembler. Qu’il s’agisse d’un chien, ami des humains, ou d’un loup accourant à l’odeur du sang. »
« Quoi qu’il en soit, c’est une histoire intéressante. C’est la première fois que je l’entends. »
« Elle vient d’un livre pour enfants. »
« Il n’y avait personne à mes côtés pour me raconter ce genre d’histoires… Mais ce n’est plus le cas. »
Tyr claqua des doigts. Une ombre se dressa à côté de moi et prit la forme d’un fauteuil ancien. Elle s’y assit, puis leva vers moi un regard inquiet.
« Quoi qu’il arrive, ne te blesse pas. Si tu es blessé, qui me racontera des histoires et fera battre mon cœur ? »
« Ce n’était qu’un peu de sang. Je vais me dire que le sang que j’ai versé était un cadeau pour toi, Tyr. »
« Ne dis pas de sottises. »
Sa petite main me tapa sur le bras droit. Cela ne me fit pas mal du tout.
Puis elle saisit mon bras droit de cette même main et me souffla d’une voix empreinte d’un désespoir que je ne lui avais jamais connu :
« Ton sang n’a pas bon goût. Alors garde-le bien à l’intérieur de ton corps. N’en verse pas une seule goutte. »
Tyr était si inquiète que je dus la rassurer encore et encore en lui répétant que j’avais compris.
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