Chapitre 227
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 227 : Allô ? Je suis la fée du sommeil
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Tyr, que je n’avais cessé de taquiner, accepta avec empressement la proposition dès qu’elle en trouva le prétexte.
[Oui. Cela fait assez longtemps que nous sommes ici. Changeons de place !]
L’obscurité me voila brièvement les yeux. Quand je recouvrai la vue, Azzy clignait des yeux en me regardant.
L’ordre était donc Ria, Tyr, Azzy, moi et Shei. Coincée au milieu, Azzy se tortilla, mal à l’aise, puis protesta :
« Ouaf ! Moi, dehors ! Veux sortir ! »
« Azzy. Ne raconte pas de bêtises. L’obscurité de Tyr peut nous dissimuler, mais les projecteurs de la police militaire repèrent les silhouettes humaines avec une précision incroyable. »
S’ils avaient mis au point des projecteurs aussi performants, c’était avant tout pour attraper ceux qui tentaient de s’évader. On ne pouvait pas imaginer plus absurde.
Le Cercle intérieur était à la fois la zone la plus développée de l’État militaire et son côté obscur, grouillant de gens exploités. Une terre secrète qui réunissait toute l’essence de l’État militaire en un seul endroit.
Voilà pourquoi nous devions avancer discrètement. Dehors, des gens trimaient nuit et jour dans des conditions épouvantables, tandis que des projecteurs surveillaient les environs au cas où ils tenteraient de fuir.
Mais alors…
« Ouaf ouaf ! C’est étouffant ! Aouuuuu ! Je réclame le respect de mes droits spatiaux ! »
« C’est bien d’être énergique : tu ne souffres pas du voyage. Mais, dans ce genre de situation, ce serait plus facile si tu aimais les espaces étroits comme un chat. »
Qu’est-ce que j’étais censé faire avec ça ?
Les Rois des Bêtes étaient des êtres conceptuels ; ils ne perdaient donc jamais leur nature fondamentale. Les chiens se comportaient comme des chiens, et les chats comme des chats.
Nabi adorait elle aussi l’herbe de mana à cataire, malgré toutes ses protestations. Elle se glissait dans des espaces étroits et ne faisait aucun quartier quand les choses tournaient mal, même si elle pouvait parler aux humains. Azzy avait aussi sa propre personnalité.
Nabi devait s’être réveillée, elle aussi, car un ronronnement satisfait s’éleva de la boîte à mes pieds.
« Miaou. Quel chien stupide, incapable de retrouver ses esprits sans bouger… Comme c’est pitoyable, miaou. Comme c’est triste, miaou. Garde ta dignité comme moi, miaou. »
« Ouaf ! Elle seule est à l’aise ! »
Au moins, c’était une bonne chose. Si Nabi s’y était mise elle aussi, nous n’aurions pas pu avancer aussi facilement. Mieux valait qu’Azzy se sente à l’étroit plutôt que tu piques une crise. Au moins, personne ne finirait en sang.
L’attitude de Nabi était trop mordante pour qu’on la qualifie d’amicale, mais… c’était Azzy qui était étrange, à ne pas faire de mal aux humains. Une bête qui s’approchait sans hésiter et cherchait aussitôt à nouer des liens avec quelqu’un, c’était presque comme si elle était déjà sa grande amie.
D’ordinaire, les bêtes s’enfuyaient si loin qu’on ne pouvait plus les voir, ou bien leur apparition annonçait une mort certaine.
Pourquoi les humains, ces prétendus seigneurs de la création, s’étaient-ils donné la peine de rassembler chiens et chats ? Parce qu’ils n’avaient pas le choix.
« Ouaf ! Chat violent, à l’aise ! Moi gentille, mal à l’aise ! Injuste ! Aouuuuu ! »
« Supporte encore un peu. Ce n’est que pour une nuit. »
« Aou ! Violence, considération ! Non-violence, négligence ! Ouaf ouaf ! »
« Argh. Arrête de faire un caprice. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »
« Œil pour œil, dent pour dent ! Réponse : démonstration de force ! »
« Attends. Ta conclusion est bizarre. »
Cette chienne s’entraînait tous les jours jusqu’à devenir militante ! Ça n’allait pas. Dans ce genre de situation, il me fallait un outil bien pratique !
« Bon, d’accord ! Prends tes parts ou je ne sais quoi, mais calme-toi ! »
« Ouaf ! Dix pour cent ! »
« Très bien, prends-les ! »
« Ouaf, d’accord ! »
Azzy baissa alors les oreilles et pinça les lèvres d’un air docile, comme si de rien n’était. Je penchai la tête.
« J’ai l’impression de m’être fait avoir par des manipulateurs boursiers. »
« Ouaf ! Non ! Compensation équitable ! »
« Qu’est-ce que tu as fait pour mériter une compensation équitable… Cela dit, tu as quand même fait pas mal de choses. Hmm. »
À bien y réfléchir, j’avais aussi profité de la nature d’Azzy pour soumettre Historia par l’intermédiaire de Nabi. Réussir à la rallier à moi plutôt qu’à Historia était déjà un exploit considérable.
Bon. Donnons à une chienne des parts inutiles, sans valeur pratique. Même après avoir conclu un pacte avec l’État militaire, Azzy n’avait causé qu’un peu de grabuge quand ils avaient annoncé leur défaut de paiement. Même si je refusais de payer et lui disais : « Éventre-moi si tu veux », elle ne le ferait pas vraiment. Je mourrais, moi.
Il n’avait jamais été difficile de remonter le moral d’Azzy, mais recevoir une carotte gratuite faisait toujours plaisir.
« Ouaf ! Ouaf ! Ouaf ! »
Sans se douter de ce que je pensais, Azzy s’agita avec entrain. Ah, attends. Ça me faisait mal quand elle bougeait comme ça dans un espace aussi étroit…
[…Roi des Chiens. Arrête de remuer la queue. Ses mouvements me déconcentrent.]
« Ouaf ouaf ? »
[Non, laisse tomber. Je vais simplement prendre les choses en main.]
Frouf.
L’obscurité me voila les yeux. J’eus un instant l’impression que mon corps était emporté quelque part. Quand je recouvrai la vue, je ne vis plus que la paroi du cercueil devant moi.
L’ordre était désormais Azzy, Tyr, Ria, Shei et moi. La queue d’Azzy pointait vers le bord du cercueil.
[Le Roi des Chiens aurait dû être placé au bord dès le début. Elle est bien trop bruyante…]
C’était un choix raisonnable, mais Shei et Historia se retrouvaient allongées face à face. De toutes les combinaisons possibles… À force de nous mélanger ainsi, on finissait par créer toutes sortes de situations.
Historia mâchouilla son herbe de mana et prit la parole.
« Progénitrice, je vous suis reconnaissante de nous avoir déplacées, mais là, c’est un peu trop. Ce ne serait pas trop stimulant pour la petite ? »
« Quel genre de stimulation ? »
Comme elle venait de le dire, Historia avait toujours les deux bras ligotés. Elle était entravée dans le cercueil, sans même avoir la place de bouger, et ne portait qu’une chemise : nous lui avions retiré ses vêtements de dessus pour habiller la poupée-leurre.
Elle pouvait enlever des vêtements malgré ses liens, mais pas les remettre. Elle était donc incapable de s’habiller seule.
Elle n’avait pas l’air à l’aise. Avec son énergie interne, elle ne risquait pas de se blesser, mais même Historia devait souffrir d’être ligotée aussi serré.
Shei réduisit aussitôt ses plaintes au silence.
« Hmph. Tu n’avais qu’à partir quand on t’a proposé de te laisser filer. On t’a dit qu’on te renverrait sans te faire de mal, mais tu nous as demandé de t’emmener. »
« Mieux vaut être prisonnière qu’appât. Au moins, je ne ralentirai pas mes alliés. »
« Le cheval rouge, c’est l’appât. Le code que tu as utilisé. Tu n’appelles pas ça ralentir tes alliés ? »
Historia se tut.
Le cheval rouge, c’est l’appât. Un code militaire en braille qu’elle avait elle-même tapé du bout des doigts.
C’était un indice, mais aussi une information diabolique, destinée à restreindre la réflexion de l’adversaire. Il était évident que l’État militaire y verrait un indice décisif et réagirait en conséquence. Pourtant, Historia avait tapé ce message sans la moindre hésitation.
Persuadée de l’avoir acculée, Shei la provoqua d’un air satisfait.
« Exactement. Tu n’as pas menti. C’était bien un appât. Mais… tu sais comme moi qu’après avoir lu ça, l’État militaire va naturellement penser que nous sommes toujours dans la Ceinture, non ? »
« …Je vois. Je ne le savais pas. »
« Ah, tu ne le savais pas. C’est ce que tu vas prétendre ? »
Historia ne répondit pas et détourna les yeux. Oh. Shei. Était-ce ta première victoire dans une dispute cette saison ?
« Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Pourquoi l’une des Six Généraux de l’État militaire nous suivrait-elle, puis se montrerait-elle aussi passive ? »
« …Qu’en penses-tu ? »
« Tu veux que je devine ? »
Comme je le pensais, c’est certain. Cette femme n’est pas loyale à l’État militaire. Les autres Six Généraux lui sont presque tous loyaux, à l’exception de la Lance absolue, mais elle fait simplement semblant d’être plus appliquée que tout le monde, tout en se tenant prête à abandonner l’État militaire à tout moment…
Shei inclina légèrement la tête et me jeta un coup d’œil.
Peut-être que l’incident de Hamelin et ce type l’ont influencée ? Hamelin était un événement énorme, mais ça ne peut pas être tout. Quelle influence a-t-il eue ? Je sais qu’ils étaient proches, mais… ne me dites pas que…
Heu, attends. J’avais l’impression que ses pensées s’emballaient encore toutes seules. Shei, arrête de réfléchir un instant…
Avant que je puisse agir, une idée soudaine fit baisser la voix de Shei. Elle posa sa question avec une discrétion toute relative :
« Ne me dis pas que… toi et ce type, vous sortiez ensemble ? »
Si c’était un talent, alors c’en était un. Le talent de changer l’ambiance d’une seule phrase.
Le silence s’installa dans le cercueil. À l’origine, un cercueil était destiné aux morts, et les morts ne parlaient pas. Peut-être ne faisions-nous que respecter l’ordre naturel des choses.
Historia cligna simplement des yeux devant cette question inattendue, cherchant à comprendre ce que Shei voulait dire.
Mais Shei affichait une curiosité parfaitement sincère. Enfin, c’était plutôt sa manie habituelle de recueillir des informations en vue du prochain cycle.
Est-ce que c’est vraiment possible ? Même quand la Résistance s’est soulevée et a fondé une république, cette femme, à elle seule, est restée étrangement passive. C’était pareil quand un autre pays a détruit l’État militaire et qu’un nouveau royaume a été établi… Ah, non. Ce serait à cause d’un homme ?
Ce n’était pas entièrement à cause de moi. Je lui avais tout de même donné le déclic.
Historia n’était pas exactement une personne bienveillante non plus. Avec un sourire mystérieux et les yeux baissés, elle répondit :
« …Je suppose. J’avais tant de regrets que j’ai même trahi mon pays pour le rejoindre. »
« Heu, vraiment ? C’est vrai ? »
« Aurais-je une raison de mentir ? »
Cette façon de parler signifiait qu’elle ne mentait pas. Je le savais bien, puisque je l’avais souvent employée.
C’était vrai qu’elle avait des regrets, mais pas parce que nous étions sortis ensemble ! Les regrets d’Historia n’avaient rien à voir avec ça !
Hein ? Vraiment ? C’était vrai ? Ouah, ouah ! Maintenant que j’y pense, je n’ai jamais entendu dire que la Tireuse avait eu une aventure avec quelqu’un ! Alors, c’était ça ?!
Shei elle-même ne s’était pas attendue à une telle réponse après avoir posé la question. Les yeux brillants de curiosité, elle demanda :
« Vous sortiez ensemble ? Depuis Hamelin ? Vous étiez en quelle année ? »
« Je ne peux pas te donner de réponse exacte. Nous avons été si proches si longtemps que je ne saurais pas dire quand notre relation a pris cette tournure. »
« Ouah, ah… »
Cette calomnie avait assez duré, Historia. Avant que la situation ne dégénère, j’intervins.
« Hé ! Arrête de faire passer une personne parfaitement normale pour quelqu’un de bizarre ! On ne savait pas parce que notre relation n’a jamais eu ce genre de tournure ! »
À mon cri, Shei tourna la tête et me cria à son tour :
« Le cercueil résonne ! Tu fais trop de bruit, alors que quelqu’un qui n’est pas concerné devrait se taire ! »
« Pardon ? C’est de moi qu’on parle et c’est moi qui ne suis pas concerné ? »
Quoi qu’il en soit, Shei se désintéressa de moi et se concentra uniquement sur Historia. Qu’est-ce que c’était que ça ? On aurait dit qu’elle ne me croyait pas… Je l’avais tellement taquinée que mes paroles n’avaient plus aucun effet ?
Et elle écoutait l’histoire d’Historia, entre toutes. Mauvais choix.
« E-et alors ? Comment vous êtes-vous rencontrés ? »
« Nous sommes entrés à l’école dans la même promotion. Nous nous connaissions depuis le début. Lankart, Hui et moi étions tous réputés pour être des génies dès notre arrivée, alors… en secret, nous nous considérions comme des rivaux. »
Quels rivaux ? J’étais largement premier. Le nom de celui qui arrivait deuxième dépendait de la situation politique et des critères d’évaluation, mais personne n’avait jamais contesté ma première place.
« Qui était premier ? »
« C’était serré, mais Hui a toujours été premier. J’étais toujours deuxième. »
« Tch, c’était donc vrai ? »
J’espérais que ce ne soit qu’un bluff !
Tes pensées étaient impures, diplômée de primaire. J’avais trompé ton jugement, pas tes informations. Je n’avais pas besoin de fausses informations pour te duper.
« À force d’essayer de surpasser Hui, de me concentrer sur lui, de l’étudier… j’ai fini par me laisser attirer, je suppose. »
« O-ouah. »
Tu vois ? Ce n’était pas la peine. Elle se laissait simplement happer par l’histoire parce qu’on l’avait eue. Ça n’allait pas. Je ne savais pas si ça marcherait, mais je devais essayer de l’arrêter.
« Heu, monsieur Shei. »
« J’ai dit de te taire ! »
« Je parlais doucement… »
Tss. Très bien. Continue de la cuisiner autant que tu veux. Je me moquerai bien du nombre de fois où tu te feras avoir…
Hmm. Les histoires d’autrefois de Hughes… Quelqu’un comme Hughes a dû recevoir les avances de bien des gens… C’est étrange, mais je devrais écouter pour l’instant.
Est-ce que je pouvais vraiment m’en désintéresser ? Le cercueil était déjà trop étroit pour qu’on puisse bouger, et ce serait problématique si des rumeurs bizarres se répandaient en plus !
Personne ne remarqua mon inquiétude, et Shei continua de questionner Historia.
« …M-mais c’était une académie militaire intermédiaire. Vous viviez au même endroit et les instructeurs vous surveillaient. Comment pouviez-vous sortir ensemble ? »
« Il y avait bien des moyens, si on le voulait. Pendant les combats d’entraînement libres, nous nous choisissions comme adversaires. Nous nous battions jusqu’à être trempés de sueur, et c’est ainsi que nous apprenions à nous connaître. »
« Ouah… »
C’est… plutôt romantique.
Romantique ? Ton cerveau aussi était fait de muscles ? La romance, c’était donc devenu une relation où l’un des deux passait l’autre à tabac ?
« Parfois, nous partagions l’herbe de mana que l’un de nous fumait… »
« Hein ? On fume l’herbe de mana en la gardant dans la bouche, non ? »
« Hmm. Oui. À ton avis, comment faisions-nous ? »
« Ç-ça veut dire que… indirectement… »
Ouah. Ça me fait un peu battre le cœur…
Ça n’allait pas. Shei était tombée dans son propre piège et avait quelque peu changé de mode. Où était passée la régresseuse, froide et occupée à chercher des informations pour le prochain cycle ? Elle avait cru à une histoire inventée ?
C’était vraiment vrai… ! Ils partageaient l’herbe de mana qu’ils fumaient déjà !
Une énergie sombre afflua de l’autre côté. C’était Tyr.
Ah, une autre personne avait cru à cette histoire inventée. Mais qu’est-ce qui la contrariait tant dans le fait de partager de l’herbe de mana ?
Il ne me donnerait pas même une goutte de sang. Il ferait tout un plat de la moindre blessure ! Quelle langue bien pendue !
Tout en faisant semblant de ne pas s’en soucier et en écoutant attentivement, Tyr me lança ses reproches blessés.
Qu’est-ce que ça avait à voir avec ça ? Tous les fluides corporels n’étaient pas du sang, tu sais ? Je ne me servais pas du sang comme de salive, à la manière des vampires. Pourquoi me traiter de grande gueule pour ça ?
Et puis ! Elle avait pris l’herbe de mana et l’avait fumée sans me demander mon avis, alors je n’avais pas pu résister ! Ce n’était pas juste !
Shei avait complètement oublié qu’elle voulait recueillir des informations sur son adversaire. Elle s’était désormais sincèrement plongée dans l’histoire et continuait de poser des questions.
« J’ai entendu dire qu’à l’école militaire, votre emploi du temps était réglé dès le réveil jusqu’au coucher. Aviez-vous seulement le temps de vous voir ? »
« Hui et moi avions des programmes spéciaux. Nous étions dispensés de plusieurs matières et avions beaucoup de temps libre. Nous le passions ensemble. »
« Ouah… »
Ensemble ?
Quand j’avais essayé d’obtenir des matinées libres pour pouvoir dormir, elle était intervenue aussitôt et avait tout modifié à sa guise, en disant qu’il fallait faire de l’exercice après les repas ! J’avais fini par faire du sport après chaque repas et par souffrir de maux d’estomac !
Shei, ne prends pas ces absurdités au pied de la lettre !
Si j’étais entrée au collège, moi aussi… Hé hé. Dans un passé si lointain que je ne m’en souvenais même plus, j’admirais le collège. Je m’émerveillais en apprenant que la Tireuse, qui n’avait que quelques années de plus que moi, était devenue l’une des Six Généraux… Et maintenant, elle est ma prisonnière, ligotée juste devant moi. Elle raconte même des souvenirs ordinaires de ses années d’école.
Ça n’allait pas. Elle en était arrivée à faire le lien avec ses propres souvenirs. À ce rythme, elle ne pourrait pas s’échapper toute seule… de ce trou noir de bavardages en pyjama !
Shei sourit avec autodérision en se remémorant des souvenirs qui ne reviendraient jamais, puis une question lui vint soudain à l’esprit.
« Hein ? Attends. Alors, pourquoi essayais-tu d’attraper ce type ? »
« Pourquoi ? Je te l’ai dit : j’avais des regrets. »
« Non, tu n’avais pas besoin d’amener une armée. »
Cette question fit réfléchir Historia un instant. Shei avait touché à ses véritables sentiments.
Mais, à la fin, Historia se rappela que j’étais également à l’écoute dans ce cercueil et me répondit par l’intermédiaire de Shei.
« …À Hamelin, Hui s’était déjà enfui tout seul, sans se soucier de rien. J’aurais pu le perdre de nouveau si j’étais venue seule et, en plus… il fallait l’interroger. »
« Tu parles de l’affaire où il est tombé dans la rivière avec les élèves ? C’était grave, mais on a déjà tout entendu. C’est l’État militaire qui les a tués, alors pourquoi voulais-tu l’interroger là-dessus ? »
« C’était… »
Historia s’interrompit au milieu de sa réponse et mâchouilla son herbe de mana. Non allumée, elle n’offrait qu’un goût âcre et brûlé.
Mais le goût, c’était la mémoire. Parfois, on recherchait une saveur enfouie dans ses souvenirs ; d’autres fois, une saveur faisait ressurgir des souvenirs. Pour Historia, l’herbe de mana évoquait cette époque.
« Cent soixante-deux personnes ont disparu d’un seul coup. À part quelques-uns qui avaient pris du retard ou choisi un autre chemin en route, toute ma promotion s’est volatilisée. La remise des diplômes est devenue l’occasion de se souvenir des places vides. Les enfants avec qui j’avais partagé des souvenirs et imaginé l’avenir ont sombré dans la rivière. Parfois, quand je me tourne vers la rivière qui coule au loin, j’ai l’impression d’y sombrer à mon tour. »
Bien qu’elle n’eût pas fumé l’herbe de mana, le regard d’Historia se brouilla un instant. Comme si elle regardait très loin, ailleurs qu’ici.
« Ils ne peuvent pas mourir comme ça. Pas un ou deux d’entre eux. Tous ces enfants… mourir sans même avoir essayé de vivre, ce n’est pas normal. Si l’État militaire les avait tués à leur place… j’aurais peut-être fini par être déçue par lui. Mais cela n’aurait jamais dû se passer ainsi. »
Historia n’avait pas voulu que ses camarades de classe meurent. Elle était différente de Nicholas et de Lankart.
Nicholas considérait les élèves comme des éléments de l’État militaire, qu’on pouvait « traiter » comme on se coupait les cheveux ou les ongles. Il trouvait tout naturel d’utiliser les élèves comme bon lui semblait.
Lankart, lui, ne leur accordait aucune valeur. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire si une pierre au bord d’un lac était emportée par la rivière ? Qu’ils vivent, meurent ou luttent ne le concernait pas.
Moi, je m’étais contenté d’être avec eux. Et comme il ne pouvait pas se résoudre à traiter d’idiot quelqu’un de plus intelligent que lui — ou qui en avait l’air —, il avait simplement voulu me mettre à l’épreuve à sa manière si particulière.
« Mais… je ne sais pas. Peut-être que je pense ainsi aujourd’hui parce que cette scène m’a fait quelque chose. »
Contrairement à eux, Historia cherchait des êtres avec qui partager son cœur.
Autrement dit, elle était seule. Elle voulait que ceux qui lui étaient inférieurs la suivent d’assez près pour se tenir à ses côtés. Même s’ils manquaient de talent et de force, elle voulait les voir s’efforcer désespérément de la rattraper.
…Ses attentes étaient simplement trop élevées, et elle avait été déçue encore et encore.
« Pourtant, ce n’était pas bien. Ce plan n’aurait jamais dû être conçu. S’il m’en avait parlé avant… »
Elle ne pouvait même pas affirmer avec assurance que quelque chose aurait changé. Avant que cela n’arrive, j’avais demandé de l’aide à Historia, et elle était venue droit vers moi.
Elle s’était détournée parce qu’elle ne voulait pas ruiner ses camarades de classe, cet exercice de terrain pour la remise des diplômes, ou quoi que ce soit d’autre.
Un regret terrible, qui ne pouvait même pas se permettre d’imaginer un « si ».
Si j’avais su tout ce qui s’était passé avant et après. Si j’avais su cela… les aurais-je quand même aidés ? Moi, qui étais née et avais grandi dans l’État militaire, aurais-je fait le même choix qu’aujourd’hui ?
Alors que ces paroles si sincères s’échangeaient entre nous, Shei remarqua quelque chose et prit un air étrange.
« Hmm ? Tu parles comme si tu avais vu cette scène toi-même. »
« Ah. »
Historia sortit de ses pensées. L’herbe de mana dans la bouche, elle parvint tant bien que mal à se tourner malgré sa position inconfortable et marmonna :
« …Ça suffit. Je ne suis qu’une prisonnière. Pensez ce que vous voulez du reste. »
« Hein ? Attends ! On n’a pas fini… ! »
Les questions s’éternisaient. Ça n’allait pas. Il fallait employer les grands moyens. Je devais mettre fin à cette conversation.
Je me penchai vers l’oreille de Shei et lui soufflai aussi doucement que possible :
« Bonne nuit, monsieur Shei. »
« Hiiit ?! »
Waouh. Je n’avais fait que lui envoyer ma voix, pourtant elle se cambra et se mit à trembler de tout son corps. La régresseuse, une fois stimulée, était-elle si sensible ?
« T-toi, qu’est-ce que tu es ?! »
« Comment ça, qu’est-ce que je suis ? Je suis la fée du sommeil. Une autre journée difficile nous attend demain, alors salue-toi comme il se doit et dis-toi que tu as bien travaillé aujourd’hui. Allez, tout le monde au lit. La séance est levée ! »
[Je n’ai pas particulièrement besoin de dormir.]
« Tyr, tu es l’adulte ici. Qu’est-ce que tu faisais pendant que les enfants veillaient si tard ? Tu devrais réfléchir à ton comportement ! Tu dois aussi veiller à ce qu’ils dorment ! Ce n’est pas parce que tu ne dors pas la nuit que tu peux garder les enfants éveillés ! »
Je grondai tout le monde sans prévenir, afin de mettre un terme à la conversation. Shei protesta ici, Tyr protesta là, mais je les ignorai et éteignis les lumières de force. Je couvris de mon doigt la petite source lumineuse près de ma tête et l’obscurité nous enveloppa.
Tu ressors encore les phrases que tu utilisais quand tu étais délégué de classe… Tu n’as pas tellement changé, Hui.
Je commençais moi aussi à me sentir bizarre. Historia, avais-tu vraiment été mon ex-petite amie ?
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