Chapitre 249
Un doute soudain surgit au plus profond de lui.
Comme s’il avait vécu plusieurs décennies sans but précis et qu’un jour, il se mettait à s’interroger sur le sens de sa vie.
C’était la première fois que Garen y réfléchissait. Il s’était habitué à la passivité de son parcours, entraîné par les ennemis qui se dressaient devant lui jusqu’à ce qu’il gravisse le sommet.
Mais à présent qu’il se trouvait dans un monde différent, tout le monde était bien plus fort que lui. Il ne pouvait pas rattraper son retard du jour au lendemain, mais il ne pouvait pas non plus faire quoi que ce soit pour accélérer les choses.
Entre tous les combats qu’il avait livrés et ceux qu’il livrerait encore, il commença à s’interroger sur sa propre existence.
Ce doute ne dura qu’un instant avant qu’il ne le chasse.
Garen secoua la tête, amusé par cette soudaine aspiration.
« Je n’ai même pas encore réglé le danger qui me menace. Qui suis-je pour me poser des questions existentielles ? »
Riant de lui-même, il reprit son étude du manuel. En la combinant aux souvenirs qu’il avait consultés auparavant, il se mit à rassembler les détails et les informations concernant les Luminaristes.
La planète était dominée par les continents de l’Est et de l’Ouest ; le reste n’était constitué pour l’essentiel que d’océans et de glaciers. Tous les pays des deux continents étaient contrôlés par des Luminaristes et, à l’heure actuelle, la Société Obscuro et l’Alliance royale des Luminaristes étaient en conflit.
Profitant de la situation, la Société Terraflor, qui manquait de puissance, allait s’élever et devenir un syndicat aussi puissant que la Société Obscuro.
Voilà quel était le tableau d’ensemble. En dehors des trois camps qui tentaient de rafler la plus grosse part du gâteau, les autres n’étaient que de simples Luminaristes.
Le monde reposait sur cette vaste communauté de Luminaristes ; seule leur idéologie les distinguait. Il ne s’agissait pas d’une simple bataille, mais d’une guerre idéologique.
Garen rassembla tous les souvenirs qu’il avait consultés et se mit à relever les événements susceptibles de se produire dans un avenir proche, qu’il ordonna sur une chronologie pour pouvoir s’y reporter plus tard.
Le convoi s’arrêtait de temps à autre pour décharger et réapprovisionner ses marchandises, puis reprenait la route.
En longeant le Fleuve Rouge, ils passèrent près de plusieurs villages. Garen continuait à chercher une occasion de partir.
Le maître Emin séjournait dans la vallée du Fleuve Rouge, mais ce n’était pas là que se rendait le groupe. Les élites chargées de le protéger, Ulun et les deux autres chevaliers plus discrets ne le laisseraient pas partir seul. Il devait trouver une occasion de s’éclipser.
Une douzaine de jours plus tard, des brigands à cheval lancèrent un raid, obligeant les élites à intervenir. Dans la confusion, Garen quitta le groupe après avoir laissé un mot, puis poursuivit seul sa route, en suivant la carte que son maître lui avait laissée.
De l’autre côté du Fleuve Rouge, dans la petite ville de Vinker.
La ville s’étendait au pied d’une plaine vallonnée. Un océan de fleurs rouges s’épanouissait dans toute la plaine, entourant la ville et l’imprégnant de leur parfum.
Dans l’après-midi, Garen, couvert de poussière, se tenait au sommet d’une colline et observait la ville au loin. Celle-ci avait la forme de deux croix côte à côte. Elle était petite et ne pouvait accueillir que quelques centaines de personnes.
Elle était bien plus petite que les autres villes qui bordaient le fleuve.
Les maisons étaient faites de vieilles planches de bois, souvent mêlées à des briques d’argile.
Un mur de pierre délimitait la ville. Des entailles le marquaient, manifestement laissées par quelque chose qui l’avait percuté.
Garen observait la ville en silence quand, soudain, il frappa le sol du pied droit.
Ploc !
Un mille-pattes rouge sortit de terre, se retourna et se recroquevilla, mort.
« Cet endroit est plutôt dangereux, on dirait… » marmonna Garen. Pour venir jusque-là, il avait emprunté la route des calèches qui longeait le Fleuve Rouge ; heureusement, elle n’était pas infestée de bandits. En revanche, des créatures comme celle-ci grouillaient sur la route, sans compter les loups et les chiens sauvages, qui se déplaçaient en meute.
Les chiens sauvages, surtout : chaque fois qu’ils apparaissaient, ils étaient des centaines. Garen ne faisait que les effrayer grâce à son aura intimidante. Pour n’importe qui d’autre, il aurait fallu du temps pour s’en débarrasser, même sans en avoir peur.
Dans un état pareil, les gens ordinaires, s’ils n’avaient pas suivi un entraînement particulier, ne pouvaient pas voyager. Ils finissaient tôt ou tard par se faire mordre par une foule d’insectes ou blesser par des hordes d’animaux, et étaient contraints de trouver un abri. Sans cela, une fois leurs réserves de nourriture épuisées, ils n’avaient plus aucun moyen de survivre dans la nature.
« J’ai enfin trouvé cet endroit, après deux jours ! » Garen sortit sa carte et la consulta pour vérifier qu’il était au bon endroit.
Il la rangea, puis sortit un sifflet, prêt à souffler dedans pour donner le signal.
Un bruit de pas inconnu lui parvint de la gauche.
Par réflexe, Garen se baissa et recula de quelques pas pour se cacher derrière le versant de la colline.
Sur la seule route qui menait à la ville, deux chevaux noirs fonçaient vers lui, montés par deux hommes en capes noires. Tous deux avaient une carrure imposante et portaient des vêtements raffinés ; des haches d’argent étaient accrochées dans leur dos.
Même à cette distance, Garen sentait l’aura puissante qu’ils dégageaient, dissimulée mais bien réelle. Grâce à sa détection des auras, ils brillaient comme des torches dans une nuit sans lune.
« Niveau gardien… » Garen plissa les yeux en remarquant les symboles sur leurs capes. Un dragon volant rouge au long cou, emblème de la famille royale de Kovitan.
« Encore eux… » Garen fronça les sourcils. « L’Alliance royale des Luminaristes a été partout sur ma route. Ils ont fouillé pratiquement les moindres recoins. Qu’est-ce qu’ils préparent ? »
Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ces gens. Il les avait aperçus de temps à autre en divers endroits : dans des forts, des villes et même des villages.
Ils semblaient enquêter sur quelque chose.
Garen ne resta qu’un moment caché derrière le versant. Les deux hommes quittèrent la ville peu après et disparurent sur leurs chevaux.
L’un d’eux sembla apercevoir Garen, mais n’y prêta pas davantage attention et pressa simplement son compagnon de repartir.
Garen se releva et regarda les deux chevaux noirs disparaître à l’horizon. Il prit son sifflet d’argent et souffla dedans de toutes ses forces.
Seul l’air s’échappait de l’autre extrémité du sifflet. On aurait dit qu’il était cassé.
Garen ne s’arrêta pas et continua de souffler dedans.
Bientôt, un autre « chevalier » sortit de la ville. C’était une jolie fille vêtue de blanc, montée sur une chèvre blanche sans barbe.
Bêêê !
La chèvre blanche fonça vers Garen.
La jeune fille en blanc poussa un cri enthousiaste.
« Hue ! Hue ! »
Garen baissa son sifflet et attendit qu’elle arrive devant lui et descende de sa chèvre.
« C’est ton sifflet ? » demanda-t-elle sans réfléchir, en désignant l’objet à côté de lui.
« Oui. »
« Grand-père Emin m’a demandé de t’emmener là-bas. Viens ! » lança-t-elle.
« D’accord. »
Garen répondit sans hésiter. La petite fille devant lui n’avait rien d’étrange. Ses capacités physiques lui semblaient moyennes. Il jeta un coup d’œil à ses mains, rugueuses et couvertes de callosités.
« Ce n’est pas non plus une disciple luminariste. Elle doit être ordinaire. »
Il suivit la petite fille dans la ville. La plupart des habitants étaient des femmes et des enfants, à l’exception de quelques hommes qui semblaient tout juste sortis du lit. De la fumée s’échappait des cheminées de quelques maisons.
Les chiens aboyaient et les coqs chantaient.
La petite fille conduisit Garen jusqu’à une maison en bois, à la lisière de la ville.
« C’est ici. Tu es l’élève de grand-père Emin ? Tu es si jeune ! »
« Oui », répondit Garen en hochant la tête. « Je m’appelle Garen. Et toi ? »
« Je m’appelle Nicol, j’habite à côté. Parfois, je viens balayer le sol et apprendre quelques mots. » répondit la fillette. « Vite, entre. Grand-père Emin t’attend. »
« D’accord. » Garen sortit une petite pièce de cuivre. « Tiens, c’est pour toi. » Il la tendit à Nicol.
« Tu es très généreux ! » Les yeux de Nicol brillèrent et elle faillit arracher la pièce de la main de Garen. Elle la renifla. « C’est bien de l’argent ! »
« Amuse-toi bien, je te laisse. » Garen sourit et la laissa à ses occupations. Il ouvrit le portail et pénétra dans la cour de la maison.
Après quelques pas, la porte de la maison s’ouvrit lentement de l’intérieur. Un vieil homme aux cheveux d’un blanc de neige apparut sur le seuil. Il portait une robe blanche et son visage était sillonné de rides. La seule chose que Garen reconnaissait chez lui, c’était son regard scrutateur.
« Maître… Emin ? » demanda Garen avec hésitation en posant les yeux sur l’homme aux cheveux gris. « Comment… comment se fait-il que vous… ? » À son aura, Garen était certain qu’il s’agissait d’Emin, le Luminariste qui avait l’apparence d’un homme d’âge mûr.
Emin sourit paisiblement.
« Entre, je t’expliquerai dans un instant. » Il se retourna et s’engagea dans le couloir faiblement éclairé.
Garen entra dans la maison à grandes enjambées et referma la porte.
L’air de la maison, plongée dans la pénombre, était humide et imprégné d’une odeur de cuir brûlé.
Un rayon de lumière tombait de la lucarne sur le sol, seule source de lumière dans tout le bâtiment.
Emin était assis sur un canapé, juste à l’extérieur du rayon lumineux. Il tenait une tasse d’eau tiède dont il buvait de temps à autre une gorgée. Voyant Garen entrer, il lui désigna le canapé en face de lui.
Garen s’approcha et s’assit, droit et posé. Son regard s’attarda sur les cheveux et la barbe d’Emin.
« Sers-toi si tu as soif. » Emin désigna une cruche poussiéreuse.
« Oui, monsieur. » Garen hocha la tête. « Maître, je suis venu pour… »
« S’il y a quelque chose, dis-le. C’est à propos des Gardes noirs ? Si c’est le cas et que tu veux que j’intervienne, je ne te devrai plus rien. Réfléchis bien. » Emin parla calmement.
« Les Gardes noirs ? » Garen le dévisagea, stupéfait. « Quels Gardes noirs ? »
« Hein ? » Emin parut tout aussi surpris. « Tu n’es pas venu à cause des Gardes noirs ? »
« Bien sûr que non. » Garen était complètement perdu, jusqu’à ce qu’il se souvienne des deux hommes en capes noires.
« Si tu n’es pas venu pour les Gardes noirs, que me veux-tu à cette heure ? » Emin fronça les sourcils.
« Je suis venu recevoir la suite de ma leçon », déclara Garen sans détour.