Chapitre 1 275
Damon ne partirait jamais. Peut-être était-ce mieux ainsi. Si tous ceux qu’il aimait étaient morts, à quoi bon vivre ? Quel sens sa vie avait-elle encore ?
Kadelas semblait avoir prononcé quelques mots, mais Damon ne l’entendait pas vraiment. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était regarder son monde natal se couvrir d’innombrables cicatrices.
Sur les lignes telluriques du monde, une magie lunaire éclatante inondait les terres.
« C’est fini », murmura Damon.
« Hahahaha ! » Orbitus éclata de rire au cœur de la folie, tandis que de longues lignes sombres apparaissaient à travers le monde. Aetherus avait été réduit à la forme d’un enfant, et de profondes crevasses éventraient le monde.
Damon tourna la tête vers l’endroit où s’affrontaient le Destin funeste et l’Inconnu. Peu à peu, leur combat atteignait des sommets qu’il ne pouvait même pas imaginer.
…..
L’Inconnu restait immobile tandis que le Destin funeste déchaînait une rafale d’attaques invisibles à l’œil nu. Les mortels avaient du mal à le concevoir, mais elle attaquait depuis au moins neuf dimensions de l’existence, et l’Inconnu lui résistait sur tous les plans.
Il fit un pas en arrière, le sang coulant de la commissure des lèvres de Ranar sous l’effet de l’effort.
Il n’avait pas besoin de bouger, car le Destin funeste ne pouvait pas lui faire de mal.
Chacune de ses attaques se heurtait à la même chose : une frontière infranchissable.
« Tu ne peux pas employer des attaques de ce niveau pour percer mon autorité et, à ce que je vois, ta création, Aetherus, est sur le point de mourir. »
Le Destin funeste ne répondit pas aux provocations de l’Inconnu.
Puis il leva la main.
« Tu n’as cessé d’attaquer, et pour une raison ou une autre, tu te retiens. Laisse-moi remédier à ça. »
Il abattit alors la main.
« Chute d’étoiles malveillante ! »
Le visage de la déesse demeura impassible.
« Tu lancerais un sort d’une telle puissance ? »
L’Inconnu la regarda et écarta les cheveux dorés de Ranar.
Au-dessus d’eux, une lueur rougeâtre embrasa le ciel tandis qu’une chose approchait de l’atmosphère.
« Je sais parfaitement que tu n’as jamais utilisé l’autorité de l’Épouse du Dieu Démon. J’en ai tenu compte en fixant les règles, et je sais que tu ne le feras jamais. Tu es trop fière. Tu ne veux pas qu’on t’appelle l’Épouse du Dieu Démon. »
Puis il sourit, une lueur sinistre dans ses yeux sombres.
« Tu es une déesse, absolue et puissante, mais tu n’as pas échappé à cette petite fille pleurnicharde qui craignait les Anciens et cherchait désespérément à fuir son destin. Et où cela t’a-t-il menée ? Jusqu’à moi. »
Il ouvrit grand les bras tandis qu’une météorite capable de détruire tout le continent descendait du ciel.
La déesse resta silencieuse, puis laissa échapper un petit rire.
Elle claqua des doigts et lança : « Autorité : Créatrice du Vide ! »
Le néant engloutit la météorite avant qu’elle ne puisse détruire le continent.
Le Destin funeste jeta un regard à l’Inconnu, qui restait bouche bée.
Puis elle serra le poing, un sourire radieux et magnifique s’étalant sur son visage.
« Tu t’es trompé. Peut-être aurais-tu eu raison autrefois, mais les choses ont changé. Je ne suis plus la déesse que j’étais il y a des années. Et toi, tu n’es plus cet Archonte innocent qui ne pensait qu’à ses livres. Tu es devenu exactement le dieu cruel et malveillant que je savais que tu deviendrais. C’était inévitable. Sinon, quel genre de monstre aurait laissé quelqu’un comme moi venir au monde ? »
« Autorité : Créatrice du Vide », marmonna l’Inconnu en la regardant employer coup sur coup deux de ses autorités.
Avant que cette enveloppe mortelle ait pu réagir, elle avait utilisé la Créatrice du Vide pour briser la frontière qu’il avait établie entre lui et le monde.
La frontière qu’il avait créée reposait sur un principe simple : il instaurait un espace infini entre lui et toute autre chose. Mais cela ne servait à rien si elle employait la Créatrice du Vide.
Soudain, elle lui saisit le cou. Le corps qu’il occupait était celui d’un Ranar de dix ans, tandis qu’elle se trouvait dans le corps d’une Luna adulte. Pour faire simple, l’Inconnu était désavantagé.
Elle le souleva par le cou et il posa les mains sur celles qui l’étranglaient.
« Minerva, ma chérie, on peut s’arranger. »
« Tu veux discuter, maintenant ? Disparais ! »
« Créatrice du Vide ! »
L’Inconnu ne disparut pas. Au contraire, il sourit en fermant un œil.
« Hum, c’était moins une. Mais tu ne croyais tout de même pas que je n’aurais aucun moyen de contrer mes propres autorités ? »
Sa main tomba au sol, sectionnée au niveau de la frontière entre ses cellules et sa chair, malgré sa puissance.
Elle baissa les yeux vers sa main et murmura le nom d’une autre de ses autorités.
Sa main se régénéra, et celle qui avait été tranchée se transforma en une autre version d’elle-même.
L’Inconnu demeura parfaitement calme.
« Eh bien, tu n’as visiblement aucune fierté, ni comme déesse ni même comme femme. Comme tu es tombée bas. Puisque tu t’es abaissée à ce point, autant que j’utilise ceci. »
Un livre flotta devant lui.
Lorsque ses pages s’ouvrirent, des runes si complexes qu’elles en semblaient incompréhensibles envahirent l’air et encerclèrent Minerva.
« Autorité : Créateur de Frontières. »
Elle fut déchiquetée et réduite à une brume de sang.
« J’ai compris comment fonctionne l’autorité de l’Épouse du Dieu Démon. C’est assez intéressant. Elle change de nature pour correspondre à l’une de mes autorités à la fois. Le seul problème, c’est qu’elle ne peut en imiter qu’une seule. Et comme tu es paranoïaque, tu ne te limiteras pas à une seule de mes autorités. Alors tu passes de l’une à l’autre. Pendant ce bref instant, tu te retrouves complètement privée d’autorité. »
La brume de sang se rassembla, puis se condensa lentement pour reprendre la forme de la Déesse du Destin funeste.
« Je suppose que c’est ce que tu espérais, non ? » demanda-t-elle calmement.
« Oui. Je me suis dit qu’en te poussant assez loin, tu finirais par renoncer à ta fierté et par utiliser mon pouvoir contre moi. Mais tu sembles oublier que je suis mon pire ennemi. J’ai déjà réfléchi à la manière de contrer mes propres autorités si elles étaient utilisées contre moi. »
« Ça ne m’impressionne pas que tu aies réussi à me blesser. Après tout, je cogne dur. »
Sa silhouette disparut et il abattit son poing sur la déesse. Pourtant, même si la moitié du continent derrière elle et tout ce qui s’étendait au-delà furent engloutis par une immense crevasse longue de plusieurs kilomètres, elle ne bougea pas d’un pouce.
« Créateur de Lois. »
« Pour l’instant, j’édicte cette loi : l’Inconnu doit obéir aux règles de mon monde comme s’il était né avec elles. »
Le Créateur de Lois était lui aussi l’une des autorités de l’Inconnu, et il pouvait imposer absolument n’importe quelle loi, aussi cruelle, tyrannique, impossible ou psychédélique fût-elle. Tout était possible.
Il pouvait décréter que tout humain prononçant le mot « dieu » deviendrait un dieu, et cette loi s’appliquerait sans faute.
Après tout, il était omnipotent. Cela dit, ses autorités étaient limitées par son rang actuel ; mais même en septième classe, le Destin funeste savait qu’il pouvait établir une règle pareille.
Pourtant, lorsqu’elle le fit, la langue de Luna explosa. Quand elle se régénéra, une rune y apparut et l’alourdit. Utiliser ce pouvoir dans le corps d’une mortelle avait des conséquences.
En fait, toutes les autorités employées à travers ces corps avaient des conséquences.
L’Inconnu sourit.
Puis il leva de nouveau la main.
« Soit. »
Une lumière dorée emplit ses mains, et des runes se répandirent sur le champ de bataille, atteignant même le massacre chaotique qui faisait rage au-dessus d’eux.
« L’attribut auquel je suis le plus accordé est celui des étoiles, mais savais-tu que le soleil est lui aussi une étoile ? Et ce corps est fait de soleil, conçu uniquement pour mon usage. »
« Maintenant, je vais mettre fin à cette bataille. »
« Tombe, Soleil. Explosion solaire ! »
On peut empêcher une minuscule météorite de tomber, mais moi, je viens d’attirer le soleil vers cette planète. À vrai dire, il aurait été plus facile de déplacer la planète vers le soleil.
Le Destin funeste leva la main pour l’arrêter, mais dès qu’elle le fit, l’Inconnu bondit vers elle et ils se téléportèrent.
Une fois dans le ciel, il la saisit par le cou et l’enserra de ses bras.
« Tu t’es encore fait avoir. Je ne visais pas le monde. Je visais cette barrière. »
La barrière qu’elle avait dressée autour du monde pour le protéger. En réalité, l’Inconnu cherchait à la détruire.
Les yeux du Destin funeste étincelèrent et elle fonça à travers la barrière, les entraînant tous deux à l’extérieur.
À peine l’eut-elle franchie qu’elle ressentit soudain un picotement.
Ah, enfin, nous sommes débarrassés de cette barrière étouffante. Maintenant, je peux déployer librement ma puissance.
Un vortex l’entoura et commença à s’étendre.
Le Destin funeste plissa les yeux.
« Très bien. Moi aussi, alors. »
D’un geste désinvolte, elle agita la main. Le soleil, une étoile immense, des millions de fois plus grande que le monde d’Aetherus, se réduisit à une bille et s’immobilisa au bout de son doigt.
Elle le pointa vers lui comme un pistolet et murmura : « Pan. »
Dans le vide spatial, où ni l’air ni le son n’existaient, le projectile fila vers l’Inconnu. Celui-ci ne bougea même pas. Il l’attrapa comme une luciole.
« Je suis encore plus puissant dans l’Abysse. Et le vide de l’espace ne pourrait-il pas être considéré comme un abysse ? »
« Je ne suis pas dans ton domaine, Minerva. C’est toi qui es dans le mien. »
« Et j’ai gagné. »