Chapitre 1 229
La faible sensation de tomber et celle de monter en même temps lui donnaient l’impression d’être étirée et tirée dans toutes les directions. Un rire creux lui remonta dans la gorge, puis s’y éteignit.
L’angoisse et la joie existaient ici, dans ce monde, dans cet enfer, dans ce paradis. Seras avait vu de nombreuses possibilités. Elle avait vécu de nombreuses vies. Certaines avaient été heureuses, d’autres horribles. À présent, elle ne savait plus ce qui était réel et ce qui ne l’était pas.
Seras regarda autour d’elle et découvrit qu’elle était revenue au point de départ.
« Oh », souffla-t-elle, presque comme si elle n’avait pas été renvoyée au tout début de son périple, comme si tous les efforts qu’elle avait fournis et toutes les horreurs qu’elle avait endurées n’avaient jamais compté.
Son regard se posa sur un jeune Chevalier. La moitié de son visage avait été arrachée par l’explosion, ses organes pendaient hors de son corps, et pourtant, il était toujours en vie, comme si avoir les entrailles à l’air libre était l’état naturel de l’être humain et que c’étaient eux qui se trompaient en pensant le contraire.
Il était bel et bien vivant. En fait, il n’était même pas blessé.
C’était simplement son état.
Elle ne se souvenait pas de son nom. C’était parce qu’elle ne le lui avait jamais demandé. Seras ne voulait connaître aucun de leurs noms : s’ils en avaient un, les voir mourir lui pèserait davantage.
Mais qu’est-ce que ça changeait ?
La mort ne régnait pas ici.
L’Abysse, si.
Les morts revenaient chaque jour, tout comme les vivants s’en allaient.
Cet endroit l’avait fait hurler, pleurer et supplier qu’on la tue un nombre incalculable de fois, et pourtant, à chaque fois, il lui avait rendu la volonté de continuer.
Il était bienveillant, mais plus cruel qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer.
Pour tous ceux qui cherchaient des miracles, c’était l’endroit idéal. Ceux qui rejetaient le monde et sa cruauté, mais qui continuaient à se révolter parce qu’ils voulaient autre chose, eh bien, c’était dans l’Abysse qu’ils devaient se trouver.
L’Abysse n’était pas cruel par dessein. Elle le savait. Il ne faisait rien délibérément.
Ce n’était qu’un œil.
Cet œil permettait à une entité d’observer le monde, l’omnivers ; et dans cet œil se reflétaient l’omnivers et tout ce qu’il contenait.
Les yeux étaient les fenêtres de l’âme. Alors, ce qu’on ressentait ici, c’étaient les émotions de l’entité à qui appartenait cet œil.
Cet œil voulait contempler la beauté, mais l’omnivers était si empli de laideur que seule celle-ci aveuglait le regard.
Cet œil avait vu des souffrances infinies, des tragédies infinies, et il voulait, ne serait-ce qu’une fois, que la joie l’emporte.
Il voulait que le bien l’emporte.
C’était pour cela qu’il se déchaînait.
Parce qu’il espérait encore.
Mais l’espoir était éphémère, et bientôt, il l’avait accepté.
Malgré tout, il se déchaînait.
Si la vie n’était que souffrance, puis mort, pourquoi naissions-nous pour connaître une joie si fugace et si passagère ?
Seras était certaine d’avoir perdu la raison depuis longtemps. Pourquoi, sinon, aurait-elle essayé d’interpréter ce chaos, cette folie, autrement que comme une force cosmique dépassant son entendement ?
Les bruits des monstres qui rampaient sous le Continent du Ciel résonnaient dans les environs. Puis venaient les sons des troupes qui les combattaient, mêlés au grondement de la bataille et aux cris des soldats qui luttaient pour survivre.
Seras resta immobile un instant.
Puis elle reprit son épée.
Elle allait répéter le cycle.
Le Tombeau des Dieux Mineurs était proche. Elle en avait presque le goût sur la langue.
Elle se retourna vers le monstre derrière elle, et son épée racla contre une créature qui semblait entièrement faite de cheveux. Ses yeux étaient rouges, leurs pupilles étroites comme celles des serpents. Elle avait les lèvres d’un singe, tandis qu’une large bouche, semblable à celle d’une femme, s’ouvrait sur son ventre.
Crac !
Une déferlante de magie meurtrière explosa autour de Seras.
Elle bondit en avant.
Son poing s’écrasa sur le visage de la créature avec assez de force pour en déformer les traits, avant qu’elle ne la projette au sol. Ses bottes s’enfoncèrent dans la terre tandis qu’elle plaquait le monstre sous elle. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, elle leva son épée et en enfonça la lame droit dans la bouche de son ventre.
La créature convulsa une fois.
Puis elle cessa de bouger.
Seras respirait lourdement tandis qu’elle retirait lentement son épée. Du sang et d’étranges fluides noirs s’écoulaient de la lame. Elle releva la tête et contempla les ténèbres de l’Abysse, où la lumière ne faisait que voyager avant d’être dévorée, brillant de mille feux puis disparaissant dans l’obscurité sans fin.
C’est alors qu’elle la vit.
Ou plutôt, elle vit ce visage familier.
Émergeant de la lumière.
À cette vue, Seras se figea un instant.
Une silhouette sortit de la radiance.
C’était une femme aux cheveux cendrés striés de rouge. Elle portait la même armure que Seras et tenait la même épée à la main.
Seras se regardait elle-même.
L’autre Seras fronça les sourcils.
Elle prononça exactement les mots que Seras avait en tête.
« C’est un imitateur ou un sosie ? »
À peine ces mots eurent-ils franchi les lèvres de l’autre femme que les yeux de Seras brillèrent.
Elle s’accroupit aussitôt en position de combat, son épée fermement brandie devant elle.
L’autre Seras réagit exactement de la même façon.
Elle s’accroupit dans la même posture et dévisagea la femme en face d’elle.
« Qu’est-ce que tu es ? »
« Qu’est-ce que je suis ? Je suis Seras Blade. C’est à moi de te poser la question. »
Seras ne savait pas ce qu’était cette chose.
« Tu crois que tu es moi… ? »
L’autre Seras semblait perplexe, mais sa voix trahissait une inquiétude sous-jacente.
Sans attendre de réponse, elle balança son épée.
Seras para l’attaque de plein fouet.
Leurs épées s’entrechoquèrent dans un claquement métallique, et aucune des deux femmes ne céda un pouce de terrain. Elles tendirent toutes deux la main au même instant pour saisir les cheveux de l’autre, réagissant exactement de la même manière parce qu’elles avaient les mêmes pensées.
Elles étaient la même personne.
Les mêmes instincts.
Les mêmes réactions.
Les deux femmes furent repoussées, leurs pieds raclant le sol tandis qu’elles s’écartaient.
À cet instant, le combat contre le monstre prit fin.
Seras jeta un coup d’œil à ses hommes.
« Rassemblez-vous ! »
« Rassemblez-vous ! »
Les deux Seras donnèrent l’ordre exactement au même moment.
En entendant l’autre parler, leurs expressions se glacèrent.
« Attention. Il y a un sosie ici. »
« Attention. Il y a un sosie ici. »
Elles prononcèrent les mêmes mots ensemble.
Seras marqua une pause