Chapitre 1 227
Damon était grave, et Sylvia aussi. Un silence régnait entre eux, incompréhensible pour tous ceux qui les entouraient. Damon n’était encore qu’une âme flottante, mais son aura puissante était profonde et oppressante. Les plus faibles ne pouvaient la supporter s’il ne la retenait pas.
Il resta pourtant grave en s’approchant d’une chambre. Il jeta un regard au Roi des Elfes, puis à Sylvia.
« Votre Majesté, si vous le permettez, j’aimerais parler seul à seul avec Sylvia. »
Kadelas fut un peu surpris par la manière dont Damon s’adressait à lui. Il était respectueux, sans la moindre trace de son sarcasme habituel, mais se contenta de hocher la tête. Il prit la main de sa femme et descendit le couloir avec elle.
Damon pouvait désormais le comprendre, d’une certaine façon. Après tout, lui aussi était père et, si quelqu’un avait fait à sa fille ce qu’il avait fait à Sylvia des années plus tôt, il ne lui aurait probablement jamais pardonné non plus.
Ce serait bien hypocrite de détester Kadelas parce qu’il aimait sa propre fille et voulait ce qu’il y avait de mieux pour elle.
« Bon sang, je me fais vieux. J’arrive pas à croire que je trouve Kadelas sympathique », souffla-t-il avec un soupir.
Sylvia se mordit la lèvre avant de lui lancer un regard noir.
« Alors arrête de reluquer le derrière de ma mère, espèce d’abruti insupportable. Je t’ai déjà dit que les vieilles elfes avaient une odeur de renfermé. »
Damon toussota, gêné. Il n’y avait pas pensé, mais sa mère était effectivement une très belle femme.
Il détourna vite les yeux, puis regarda de nouveau Sylvia. Il flotta dans le couloir, et elle le suivit. De plus en plus de carrosses de nobles apparaissaient dehors, et la réunion du conseil allait bientôt commencer. Vu le nombre de gens qui arrivaient, Damon était surpris de voir autant de nobles s’intéresser à l’affaire.
« On dirait que beaucoup de gens sont mécontents du Temple », remarqua Sylvia, constatant le nombre de nobles présents et l’importance que semblaient revêtir cette discussion ainsi que les mesures qu’ils prendraient ensuite.
« Ils ont toujours été mécontents de la foi. Ils n’ont simplement jamais eu l’occasion de la détruire. Maintenant, l’occasion se présente. Le Temple a perdu une grande partie de son prestige et de son pouvoir, la Ville Sainte a été détruite, et les nobles de ce monde sont plus puissants que jamais. »
Ils arrivèrent bientôt devant une vaste chambre gardée par des chevaliers portant les drapeaux et les bannières de la Maison Brightwater. Ceux-ci ouvrirent aussitôt la porte et, dès qu’ils entrèrent, ils aperçurent la Forme Astrale de Damon.
Damon flotta dans la pièce, puis se posa au-dessus d’une chaise et s’assit, bien qu’il ne fît en réalité que flotter juste au-dessus.
Sylvia ne dit rien. Elle se dirigea vers la fenêtre et contempla le soleil éclatant, tandis que Leona parlait avec le Grand Dragon, Aethergon.
« Qu’as-tu vu ? » demanda-t-elle sans le regarder.
Damon ne répondit pas. Il eut plutôt un petit rire.
« Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que toi, tu as fait. »
Il la regarda, mais Sylvia ne prit pas la peine de se retourner. Elle savait déjà quelle expression il affichait.
« Et qu’est-ce que tu crois que j’ai fait ? »
Damon ne sut pas quoi répondre. Sylvia avait changé. Elle était bien loin de la jeune fille naïve qu’il avait connue. Elle avait mûri d’une manière qu’il ne comprenait pas, et elle…
Il essaya de l’évaluer, mais toutes ses caractéristiques s’affichèrent sous forme de points d’interrogation. Ce n’était pas simplement parce qu’elle avait un rang supérieur au sien. Il y avait quelque chose dans sa puissance même qu’il ne parvenait pas à percer.
« Ne fais pas ça. Si tu veux que je me déshabille, demande-moi. Je le ferai. »
Elle se retourna vers lui, ses yeux étranges plongeant droit dans son âme.
« Je sais ce que tu as fait, Sylvia. »
À ces mots, elle sourit, traversée par une étrange impression de déjà-vu.
« J’ai l’impression qu’on a déjà eu cette conversation, autrefois, hein ? Mais impossible de me rappeler où. »
« Tu essaies d’esquiver, Sylvia ? Tu fais ça quand tu caches quelque chose. Dis-moi ce que tu as fait », exigea Damon.
« Je n’ai rien fait. Pas encore, du moins. »
Son expression se durcit tandis qu’elle parlait.
« Alors qu’as-tu sacrifié à ce maudit livre ? Qu’est-il arrivé à tes yeux ? »
Elle leva une main, la posa sur l’un de ses yeux, puis inspira profondément.
« Ça va. »
« Non, Sylvia. Ça ne va pas. Est-ce que tu as donné des morceaux de toi-même à ce livre répugnant ? » demanda Damon, d’une voix plus grave. « C’est bien ce que tu as fait, non ? »
Sylvia baissa lentement la main.
« Je comprends, Damon. La vie est comme un livre. Plus on en sait, moins on la vit… »
Elle serra les dents et, un instant, sa voix vacilla.
« L’Inconnu semble représenter l’abîme sous l’existence, mais sa philosophie va au-delà de la simple idée que tout devrait mourir. »
Les mots semblaient l’étouffer. Son visage restait glacé malgré l’angoisse qui perçait dans sa voix.
« Il contemple l’existence et n’y voit qu’une cruauté fondamentale. Personne ne choisit de naître. Le bonheur est éphémère. La souffrance est inévitable. L’amour ouvre la voie à la perte. La Connaissance révèle des vérités capables de détruire la paix intérieure. »
Ses doigts se recroquevillèrent lentement sur le tissu de sa manche.
« La vie donne aux gens des désirs, puis crée des circonstances qui rendent leur accomplissement impossible. »
Elle s’interrompit, le regard baissé.
« Même la personne la plus heureuse finit par tout perdre dans la mort. »
« Tout est dénué de sens. Les choses qui nous sont chères… » Sa voix s’assourdit. « Tu crois que je ne le sais pas ? Avec le recul, il a raison. »
Damon ne voyait presque aucune émotion sur son visage, mais l’angoisse dans sa voix la trahissait.
« On pourrait croire que, si j’étais ton numéro un, tu m’aimerais. Mais ce n’est pas le cas. Et j’ai compris que ce n’était pas grave, parce que je t’aime assez pour nous deux. Peut-être que ça fait de moi une faible, parce que je crois qu’en faisant assez de sacrifices, mon amour finira par porter ses fruits. »
Ses lèvres tremblèrent légèrement, puis elle se força à poursuivre.
« Ce ne sera pas le cas. Je le savais depuis l’instant où je t’ai embrassé dans les profondeurs sombres et humides de Lysithara. »
Elle le fixa, ses yeux gris reflétant la lumière du soleil derrière elle.
« Je l’avais vu, à ce moment-là. Mais même en le sachant, je m’en fiche, maintenant. »
Elle s’avança lentement vers Damon.
« Oui, la vie est douloureuse. »
« Oui, je n’ai jamais demandé à naître. »
« Oui, j’ai souffert. »
« Mais souffrir ne te donne pas le droit de décider que mon amour n’a aucune valeur. »
Elle s’arrêta devant Damon et plongea son regard dans sa Forme Astrale.
« Parce qu’il m’appartient. C’est mon choix. Et je le referais sans hésiter. »
La Forme Astrale de Damon trembla. Il tendit lentement la main et la posa sur l’épaule de Sylvia.
« Alors ton amour est mon tourment. Il nourrit ma souffrance et, à chaque larme que tu verses, je continue de souffrir. »
Sylvia le regarda longuement, puis un léger sourire apparut sur ses lèvres.
« C’est pour ça que je t’aime. Pour qu’on puisse souffrir ensemble. »
Avant que Damon puisse répondre, la porte s’ouvrit et Lilith et Renata entrèrent.
« On vous dérange ? » demanda Renata en posant une main sur sa hanche.