Chapitre 287
〈 Chevalier blanc (3) 〉
Dans la société moderne, Internet était le meilleur moyen de prendre le pouls de l’opinion publique en temps réel.
C’était particulièrement vrai en Corée, où la majorité des citoyens possédaient un smartphone.
Les gens s’empressaient de diffuser des nouvelles venues du monde entier en prenant des photos et des vidéos sur le vif, ce qui contribuait énormément à les faire circuler sur les réseaux sociaux et les forums.
Et depuis la veille, un sujet revenait sans cesse, au point de presque monopoliser les discussions jusqu’à la fin de la journée.
〈 Un chevalier blanc apparaît soudain et fait le tour des hôpitaux du pays 〉
Il s’agissait de la réapparition du mystérieux héros « Chevalier blanc », qui allait et venait comme le vent.
Comme il suscitait depuis peu un vif intérêt, non seulement en Corée, mais dans le monde entier, les citoyens ne pouvaient qu’être intrigués par ses actions soudaines.
— C’est vrai, ça ? Après t’être caché aussi longtemps, tu ressors d’un coup pour faire du bénévolat ?
— J’ai entendu dire qu’il était allé dans plusieurs endroits, pas juste un. On disait pourtant que le pouvoir sacré ne pouvait être utilisé qu’un nombre limité de fois, non ?
Certains exprimèrent leurs doutes, parfois avec de bonnes raisons, mais on leur présenta quantité de preuves recueillies en divers lieux.
Des images de vidéosurveillance, mais aussi des photos et des vidéos prises de près.
Les preuves étaient si nettes qu’il était impossible de les nier.
— Putain ; c’était vrai, en fait ?
— Il est où ? Ma mère est malade. S’il vous plaît, partagez l’adresse. ㅠㅠ
└ Trop tard. Il se cache de nouveau, maintenant.
— Ah, mais pourquoi rien n’est au point ?
└ C’est vrai. Ça fait réaliste, mais on le distingue à peine.
La réaction fut naturellement explosive.
Une chose déçut toutefois le public : à part les images de vidéosurveillance prises de loin, presque aucun document ne montrait correctement la scène.
— Oh, tiens-la correctement, ta caméra !
— ㅋㅋㅋ Il apparaît deux secondes au début et après, il filme le sol pendant toute la vidéo, mdr
— ㅅㅂ J’ai cliqué par curiosité et maintenant je suis encore plus curieux.
Mais à bien y réfléchir, on ne pouvait pas vraiment leur en vouloir.
La plupart de ceux qui avaient croisé le Chevalier blanc étaient des patients, leurs proches ou des membres du personnel hospitalier.
Or, qui aurait pu allumer calmement sa caméra, régler l’angle et braquer l’objectif alors qu’une immense puissance divine enveloppait les lieux et que des miracles s’accomplissaient sous ses yeux ?
Et tout cela dans un espace où personne n’osait bouger à la légère, paralysé par le charisme que dégageait naturellement une classe écrasante.
La plupart des vidéos où il apparaissait l’avaient donc capturé par hasard, alors qu’elles avaient été tournées pour d’autres raisons.
Mais entre-temps…
Une vidéo filmée dans ces circonstances fut publiée, et les communautés en ligne s’enflammèrent de nouveau.
— Putain, il est beau ;;
— Waouh… La mise au point est complètement à côté de la plaque, mais comment il peut être aussi beau ? On dirait qu’on lui a collé un filtre.
— Le prochain beau gosse après Oppa Fantôme♥
└ À ce stade, je commence sérieusement à me demander si le Masque Hahoe aussi est beau gosse. Masque Hahoe, à toi de jouer~ !
— Mais c’est un étranger ? Il a l’air asiatique… Enfin, ses traits sont un peu mélangés, non ? Il est métis ?
La vidéo avait capturé le moment où il retirait son casque et révélait son visage, dans l’hôpital pour enfants où il s’était rendu pour la première fois.
Le bel homme aux cheveux argentés et aux yeux dorés, auréolé d’une aura mystérieuse à l’écran, fascina le public.
La scène où, avec un sourire bienveillant, il caressait doucement la tête d’un enfant suscita tout particulièrement un engouement presque inquiétant.
Des fan-clubs à sa gloire ne tardèrent naturellement pas à fleurir.
Les mots qu’il avait prononcés ce jour-là refirent surface et commencèrent à circuler parmi les internautes.
— Au fait, il a dit que sa confession s’appelait Outerica ? C’est la première fois que j’en entends parler. Quelqu’un sait quelque chose ?
— Premier jour de conversion à Outerica. Je ne connais pas leur doctrine, mais je commence par prier comme un idiot.
— J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom quelque part… mais
comme l’existence d’Outerica n’avait été révélée que quelques mois plus tôt, beaucoup ignoraient encore ce monde, à moins de s’y intéresser.
La Corée du Sud était toutefois réputée pour la rapidité avec laquelle l’information y circulait.
À l’image de leurs contemporains, ses habitants trouvèrent rapidement les renseignements pertinents et se mirent à les partager.
— Outerica, c’est le nom d’une dimension récente, enregistrée à l’Association des revenants il y a quelque temps. (Lien)
└ Oh ? Vraiment ? Et alors, quel est le rapport ?
└ Si t’as trouvé ça, tu peux chercher le reste tout seul ㅡㅡ
└ La flemme. « Fais-le »
— Waouh, je me demandais ce qui se passait tout à coup, mais c’est la dimension Outerica ? J’en viens.
Et l’affaire ayant pris une telle ampleur, quelqu’un directement mêlé à l’histoire finit par se manifester pour témoigner.
De toute façon, les informations sur une dimension en particulier n’étaient pas confidentielles. C’était même un sujet de conversation courant entre revenants, chaque fois qu’ils se retrouvaient, alors rien d’étonnant à cela.
— Oh ! Allez, raconte-nous. Qu’est-ce que tu sais ?
— Tu sais qui est le Chevalier blanc ? À ce niveau-là, il doit être assez célèbre. Je suis curieux de savoir qui il est.
— Euh, non. Il y avait une religion de renommée mondiale appelée l’Église principale, à Outerica. Mais il y a quelque chose qui cloche… Le Chevalier blanc vient de là-bas ?
Les revenants qui connaissaient bien la dimension d’« Outerica » ne pouvaient toutefois s’empêcher de s’interroger sur la tournure que prenaient les événements.
— Hein ? Non, c’est vrai ? Non, c’est impossible, pas vrai ? Pourquoi ? Quoi ? C’est vrai ? Sérieusement ?
└ Pourquoi il déconne ?
└ Garde pas ça pour toi, on va chercher ensemble.
└ Ça sent le troll, non ? C’est ça.
…
— Non, il y a quelqu’un qui correspond. Je ne l’ai jamais vu en personne, par contre. Mais c’est un guerrier, non ? Pourquoi il est ici alors qu’on se bat pour sauver le monde là-bas ? La bataille est terminée ?
└ ???
└ C’est quoi ces conneries ?
└ Hé, ce troll est original. Bon, arrête de raconter n’importe quoi et on en reste là.
Car la personne à laquelle ils pensaient n’aurait pas dû exister sur cette Terre.
Et cette confusion gagnait du terrain hors ligne, autant que sur Internet.
***
À première vue, le bureau n’avait rien de particulier.
« Alors, ce que M. Kang Tae-gyu a dit… »
Pourtant, les personnes présentes n’avaient rien d’ordinaires.
« Vous voulez dire que, selon toute vraisemblance, le Chevalier blanc serait un saint de la dimension d’Outerica ? »
Un agent du Bureau de gestion des capacités surnaturelles, l’organisme gouvernemental chargé de contrôler les personnes dotées de pouvoirs surnaturels.
Un responsable de l’Association des revenants, qui défendait les intérêts des éveillés et s’unissait à eux pour faire valoir leurs droits.
Des prêtres du Panthéon, une alliance religieuse d’un autre monde, dépêchés pour recruter le Chevalier blanc.
L’atmosphère n’avait rien de particulièrement intimidant, mais l’homme assis face à eux leur révéla néanmoins, avec un sourire gêné, tout ce qu’il savait.
« Oui, oui. C’est bien ça. Sans doute à cause de sa position, il était très célèbre. Heinrich Landguard. Même si ça n’a rien à voir directement avec moi, je ne peux pas oublier son nom complet. »
« Hmm… »
Les personnes réunies dans le bureau échangèrent des regards, l’air songeur.
Les revenants n’étaient pas encore très nombreux, mais quatre personnes originaires d’Outerica étaient heureusement enregistrées en Corée.
Et celui qui témoignait devant eux en faisait partie.
« Vous êtes sûr que c’est bien la personne sur cette vidéo ? »
L’agent du Bureau de gestion des capacités, qui se caressait le menton en silence, toucha de nouveau la tablette posée à côté de lui.
La version montée de la vidéo du Chevalier blanc y tournait en boucle.
« Eh bien, je n’en suis pas sûr… Comme je vous l’ai dit, je ne l’ai jamais vu en personne, puisque je n’ai aucun lien particulier avec lui. Je me contentais de travailler modestement, dans les régions périphériques de l’empire. À moins d’avoir beaucoup de chance ou d’occuper un poste très élevé, il est difficile de rencontrer des gens importants comme les saints. »
« … C’est vrai, en effet. »
« Mais c’est probablement lui. Les cheveux argentés et les yeux dorés étaient connus comme l’un des traits distinctifs des saints. Et saint Heinrich était un paladin, alors… je pense que cette épée doit être l’Épée sacrée. »
À ce stade, on pouvait presque tenir pour certain que le Chevalier blanc était Heinrich.
Pourtant, même alors, tous ceux qui se trouvaient dans cette pièce semblaient mal à l’aise.
Non seulement les enquêteurs réunis ici, mais aussi le témoin, sollicité et amené par l’Association des revenants.
« Mais pourquoi diable une telle personne se trouve-t-elle ici… ? »
Oui, c’était bien là le problème.
« Même s’il est possible qu’il soit originaire de la Terre… En ce moment, Outerica est en guerre contre le Roi démon… Vous aviez dit qu’il affrontait le Roi immortel, non ? »
« J’ai entendu dire que la situation était assez dangereuse. L’Association avait également estimé le niveau de risque à “considérablement élevé, prudence requise”. »
« Mais le héros qui était censé se trouver au front aurait déserté pour venir sur Terre… C’est un peu… Et si c’est vrai, ça veut dire qu’il s’est enfui avec une Épée sacrée ? Même s’il est un saint, je doute que Dieu lui accorde une telle puissance divine. »
Objectivement, tout semblait indiquer que le Chevalier blanc était Heinrich Landguard, guerrier d’Outerica et saint de l’Église principale.
Mais il était difficile de l’accepter sans se poser de questions.
« Au fait, l’Association mondiale des revenants a-t-elle transmis d’autres nouvelles au sujet d’Outerica ? Le saint a soudainement disparu de là-bas. »
« … Je n’ai rien entendu de particulier, mais… je vais me renseigner, par précaution. »
À vrai dire, il s’agissait d’une autre dimension et ce n’était pas leur affaire.
Il existait ainsi plus d’un monde qui, plongé dans une crise, avait fini par subir des dégâts menant à sa destruction et était devenu une « dimension close ».
Pourtant, ceux qui s’efforçaient de recruter le Chevalier blanc en priorité ne pouvaient s’empêcher de trouver les circonstances troublantes à bien des égards.
Alors que des personnes de différents horizons discutaient des divers éléments en leur possession…
« Évidemment, le plus simple serait de lui demander directement. Il n’y a vraiment aucun moyen de communiquer ? »
Kang Tae-san, nouvel agent du Bureau de gestion des capacités, qui assistait à la réunion aux côtés de son supérieur, s’était mis à l’écart et s’était adossé au mur. Il se lécha les babines.
Il estimait devoir sa sécurité, ainsi que celle de sa grand-mère et de ses amis, au Chevalier blanc. Aussi désapprouvait-il ceux qui se perdaient en conjectures absurdes sur des faits incertains.
« Bon, qu’est-ce que je peux y faire ? S’il faut tirer les vers du nez de quelqu’un, autant le faire. »
Ravalant sa frustration, il sortit rapidement son smartphone pour surveiller les réseaux.
Les communautés étaient moins agitées que la veille, quand le sujet avait mis le feu aux poudres, mais le Chevalier blanc faisait encore beaucoup parler de lui.
« Hein ? »
Mais ce moment de calme fut de courte durée.
Il fronça un instant les sourcils en voyant le trafic grimper soudainement, comme si cela annonçait quelque chose.
« Monsieur Seo ! C’est… ! »
Il comprit bientôt ce qui se passait et poussa un cri étranglé.
Et au même instant…
Bip, bip, bip !
Dring !
Les divers appareils des personnes présentes dans le bureau se mirent à sonner.
Comme pour annoncer qu’un événement majeur venait de commencer.
***
Je continuai à me creuser la tête.
Comment révéler au mieux l’existence de Heinrich ?
Pour détourner l’attention de l’équipe d’enquête et échapper à ses filets, il ne faisait aucun doute que le mieux était que Heinrich se présente en personne.
Mais les possibilités étaient nombreuses. La question était de savoir laquelle choisir.
« Je peux agir en dissimulant mon identité, comme Hans au Masque Hahoe, et fabriquer un alibi pour mon corps principal. Ou bien me créer une fausse identité crédible, comme Phantom Heinz II, et faire semblant de la cacher pour semer la confusion dans l’enquête. »
Chacune de ces méthodes avait ses avantages et ses inconvénients, mais aucune n’était infaillible.
De plus, maintenant que j’avais compris que la Buncheonhoe était mêlée à cette affaire, il fallait que je me mette en avant pour contrer activement leurs manigances, quelles qu’elles soient.
Je choisis donc la méthode suivante.
« Très bien, autant tout dévoiler. »
Qu’il était un saint de la dimension d’Outerica.
Bien sûr, je ne pouvais pas révéler absolument toute la vérité ; il fallait donc forcément retoucher un peu les détails.
En réalité, peu importait ce qui arriverait tant que l’identité de mon corps principal restait secrète. Mais puisqu’il existait une meilleure façon de faire, autant la choisir, non ?
Et puis…
« Alors, le Chevalier blanc, c’est… enfin, je veux dire… »
« Heinrich Landguard. »
« Oui, oui. Alors, ce que Heinrich Landguard a dit… »
Je compris que je pouvais exploiter de bien d’autres façons cet intérêt démesuré et toute cette attention braquée sur moi.
Dans la société moderne, l’intérêt et le soutien du public étaient une force.
Si je savais en tirer parti, je pourrais orienter mes projets futurs dans une direction bien plus commode.
Pourquoi m’en priver ?
« Oui, je viens de ce que vous appelez la dimension d’Outerica. Plus précisément… »
Heinrich regarda la caméra que tenait l’homme, l’air très nerveux…
« … On pourrait dire que je viens d’un autre monde, et non de la Terre. »
Avec un doux sourire, il lâcha tranquillement sa bombe.
« Conformément à la volonté du Seigneur, pour éradiquer le mal qui menace toutes les dimensions, y compris notre Outerica. »
Très bien.
De toute façon, j’avais pris l’habitude de mentir.
À bien y réfléchir, ce n’était pas si faux.
« Un petit coup d’œil. »
Une auréole de bon augure tourbillonna autour de tout le corps de Heinrich.