Chapitre 5
Chapitre 5 — Celui qui venait de demain
Le ciel rougeoyait au-dessus de l'observatoire.
Neuvillette ne pouvait plus bouger.
La Lune semblait beaucoup plus grande qu'elle ne l'était quelques minutes auparavant.
Pas parce qu'elle se rapprochait réellement.
Parce que quelque chose derrière elle avait disparu.
Les étoiles.
Toutes les étoiles.
Il ne restait qu'un immense cercle blanc suspendu dans le ciel rouge.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Neuvillette.
L'homme qui prétendait être lui ne répondit pas immédiatement.
Il regardait la Lune avec une expression étrange.
Pas de peur.
De la fatigue.
— Combien de temps ?
La jeune femme consulta sa montre.
— Quatre minutes.
— Alors nous sommes déjà en retard.
Elle se tourna vers Neuvillette.
— Viens.
— Où ?
— En bas.
— Pourquoi ?
— Parce que si la Lune te voit ici, elle saura que tu es réveillé.
Neuvillette fronça les sourcils.
— Réveillé ?
L'homme plus âgé eut un petit rire.
— Voilà le mot qu'ils utilisent maintenant.
Il regarda Neuvillette.
— Mais ce n'est pas vraiment ça.
— Alors qu'est-ce que c'est ?
— Un souvenir.
Neuvillette resta silencieux.
L'homme s'approcha.
Il avait exactement la même voix que lui.
Mais quelque chose était différent.
Sa voix semblait avoir traversé trop d'années.
— Tu crois être né en 2008.
Neuvillette sentit son cœur accélérer.
— Je suis né en 2008.
— Non.
— Ma mère possède mon acte de naissance.
— Un faux.
— Les médecins m'ont vu naître.
— Des médecins payés pour ne poser aucune question.
Neuvillette serra les poings.
— Alors dites-moi la vérité.
L'homme le fixa.
— La vérité ?
Il sourit tristement.
— La vérité est que je ne sais plus quelle version de notre histoire est la bonne.
Un grondement traversa l'observatoire.
Les instruments se mirent à vibrer.
Une poussière fine tomba du plafond.
La jeune femme attrapa Neuvillette par le bras.
— On descend.
Cette fois, il la suivit.
Sous l'observatoire se trouvait une salle dont Neuvillette ignorait l'existence.
Les murs étaient couverts de symboles.
Des centaines.
Certains ressemblaient à des constellations.
D'autres à des yeux.
Au centre se trouvait un bassin circulaire rempli d'une eau parfaitement immobile.
La jeune femme s'arrêta.
— C'est ici qu'ils t'ont retrouvé.
Neuvillette s'approcha.
— Il n'y avait pas de bassin dans les plans de l'observatoire.
— Parce qu'il n'était pas là avant.
Elle posa sa main sur la pierre.
— Cette salle est apparue le jour où tu as disparu.
Neuvillette regarda l'eau.
Son reflet apparut.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Le premier avait dix-huit ans.
Le deuxième semblait avoir trente ans.
Le troisième…
était vieux.
Tous le regardaient.
Le vieux Neuvillette leva la main.
Les deux autres firent de même.
Neuvillette recula.
— Qu'est-ce que c'est ?
L'homme du futur répondit :
— Des possibilités.
— Des futurs ?
— Non.
Il secoua la tête.
— Des vies que tu as déjà vécues.
Neuvillette sentit une douleur traverser son crâne.
Des images apparurent.
Une ville sous la neige.
Une guerre.
Un enfant qu'il ne connaissait pas.
Une femme pleurant devant une tombe.
Une gigantesque mer noire.
Puis une porte.
Toujours la même porte.
Et derrière elle…
la Lune.
Neuvillette tomba à genoux.
— Arrêtez !
L'eau du bassin se mit soudain à bouillir.
Les symboles sur les murs s'illuminèrent.
L'homme du futur recula.
— Non…
La jeune femme sortit son arme.
— Quoi ?
— Elle l'a retrouvé.
— Qui ?
Il regarda Neuvillette.
— La chose qui était derrière la porte.
Le bassin explosa.
Une vague noire envahit la salle.
Neuvillette fut projeté contre le mur.
Au milieu de l'eau apparut une silhouette.
Elle ressemblait à une femme.
Grande.
Très mince.
Son corps semblait composé de lumière blanche.
Elle n'avait pas de visage.
Seulement une fissure verticale à l'endroit où auraient dû se trouver ses yeux.
Elle regarda Neuvillette.
Et parla.
Sa voix résonna directement dans son esprit.
« Tu as oublié ton nom. »
Neuvillette trembla.
— Je m'appelle Neuvillette.
La créature inclina la tête.
« Ce n'est pas ton nom. »
Les symboles s'éteignirent.
Le monde sembla retenir son souffle.
Puis elle prononça un mot.
Un seul.
Un mot que Neuvillette comprit sans l'avoir jamais appris.
« Aster. »
À cet instant, une douleur insupportable traversa son corps.
Quelque chose s'ouvrit dans sa poitrine.
Pas une blessure.
Une lumière.
Une petite lune noire apparut sous sa peau.
L'homme du futur pâlit.
— Non…
La jeune femme se retourna.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il répondit d'une voix presque inaudible :
— C'est ce que nous avons essayé de détruire pendant cinquante-sept ans.
La créature disparut.
L'eau retomba.
Neuvillette resta immobile.
La lune noire brillait encore dans sa poitrine.
L'homme du futur s'approcha lentement.
— Maintenant, ils vont tous venir pour toi.
— Qui ?
Il regarda le plafond.
— Les royaumes.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n'es pas celui qui doit sauver le monde.
Il posa une main sur son épaule.
— Tu es celui qui décidera s'il mérite de continuer à exister.
Un bruit retentit à la surface.
Puis un autre.
Des dizaines.
La jeune femme regarda vers l'escalier.
— Ils sont là.
— Qui ?
Elle chargea son arme.
— Tout le monde.
Et pour la première fois, Neuvillette comprit que son problème n'était plus de découvrir qui il était.
C'était de comprendre pourquoi plusieurs nations semblaient déjà connaître son nom.
Au-dessus d'eux, la Lune rouge continuait de descendre.