Chapitre 1
Spectre
Chaque créature magique du continent possédait une couleur qui lui était propre.
On appelait cela le talent magique, le « Spectre ».
C’est pourquoi, avec la même quantité de mana, certains pouvaient contrôler un golem gros comme une maison, d’autres donner la vie, tandis que d’autres encore dépassaient à peine l’utilité d’un déchet…
Le Spectre était un facteur essentiel dans l’évaluation des capacités magiques. Ceux qui en avaient un minable faisaient donc pitié.
Comme moi, étalé dans cette usine abandonnée.
« Ah. Mon Spectre, c’est vraiment Bloc-notes, hein ? »
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Une fenêtre blanche et vide apparut sur ma rétine. Cette feuille vierge, que moi seul pouvais voir, consignait et conservait les phrases auxquelles je pensais. Une fois enregistrées, je pouvais les retrouver à tout moment, où que je sois.
En somme, c’était un « Bloc-notes ».
Voilà quel était mon Spectre.
Putain.
« Comme je ne pouvais rien en faire d’autre, j’ai écrit un journal ? Ce putain de Bloc-notes. Même en train de mourir, il ne me sert à rien. »
C’est à cause de ça que je mourais. Pour être précis, j’étais au seuil de la mort, mais ça revenait au même.
Je ne sentais plus rien sous le cou. J’avais le ventre ouvert et le sang jaillissait, mais je n’avais pas mal. Ma colonne cervicale était donc complètement sectionnée.
Au moins, j’avais la chance de ne pas souffrir ?
— Sale vermine.
Une voix grave, comme râpeuse, résonna dans l’usine déserte.
On aurait dit la voix d’un loup capable de parler. Et son apparence réelle était celle d’un homme-loup, avec un corps humain et des membres transformés en pattes de bête.
Le Spectre de ce salaud. « Bestialisation » ou quelque chose du genre.
« Tu attires beaucoup trop l’attention pour une vermine. »
Le mien, en revanche, c’était un « Bloc-notes ».
Je pouvais prendre des notes n’importe quand, n’importe où. Même au seuil de la mort, je pouvais écrire toutes sortes d’insultes sur ce salaud, pas vrai ?
De quoi être fier.
Je posai la question au loup.
« C’est la Présidente qui a ordonné ça ? »
— Ha. Tu crois que la Présidente se soucie de toi ? D’une vermine comme toi ?
« Un peu, j’imagine. Je connais bien Libra. J’en viens, moi aussi. »
Libra. La famille la plus prestigieuse du continent, et celle de l’actuelle Présidente.
La personne capable d’aplanir la chaîne de montagnes de Gert d’un seul mot était mon ennemie.
—… Shion Ascal. Tu te surestimes. Tu ne les connais même pas.
C’était une rancune personnelle.
Ils avaient fait de moi un orphelin. Ils avaient complètement détraqué ma vie.
« Comment ça, je ne les connais pas ? À part cette impotente, qui connaît Libra aussi bien que moi ? »
À ces mots, le loup se redressa. De la fourrure lui poussa sur tout le visage. Sa bouche s’allongea et ses pupilles virèrent au jaune.
Un véritable loup-garou.
— Ne te fais pas d’illusions. Tu n’as jamais été un ennemi pour Libra. Même pas une menace.
« Ah, bon, admettons. Après tout, je suis un malade. »
À neuf ans, j’avais eu une tumeur au cerveau, à laquelle j’avais réussi à survivre d’une manière ou d’une autre. À treize ans, j’avais eu une leucémie et m’en étais tiré par miracle. Et à dix-huit ans, j’avais même eu un cancer du noyau magique… Ma vie était un miracle à elle seule.
« Oh, au fait. Tu as déjà vu la Présidente ? »
—…
Silence.
Probablement un non.
« Jamais ? Tu la sers depuis sept ans et tu ne l’as jamais vue ? »
— Tais-toi.
« Eh bien, c’est une noble dont on peut compter les apparitions publiques sur les doigts d’une main. Moi, je l’ai vue trois fois. »
—… Trois fois ?
Le front du loup se plissa. Il avait l’air plutôt curieux.
« Ouais. Une fois, à la remise de mon diplôme de primaire. Une fois, le jour de son élection comme représentante. Et une fois, le jour de sa première séance à l’Assemblée. »
— À quoi ressemblait la Présidente ?
La langue du loup frémit. Ses yeux s’écarquillèrent légèrement et sa queue se mit à remuer.
Comme un chiot qui pensait à sa maîtresse.
« Hmm… »
Je me perdis un instant dans mes souvenirs.
Les jours où j’avais vu la Présidente. Les moments où j’avais fait face à la maîtresse de la famille que je haïssais de toutes mes forces.
« Eh bien… »
Éprouver de tels sentiments au seuil de la mort ressemblait trop à une défaite, mais je devais bien l’admettre.
« Les mots ne suffisent pas à la décrire. »
Elle possédait quelque chose qui dépassait la beauté… une aura mystérieuse, comme si elle incarnait une valeur sacrée.
« On aurait dit une divinité. Je comprends donc un peu pourquoi vous lui êtes fidèles à ce point, jusqu’au fanatisme. »
—… Tu as dû avoir une vie satisfaisante.
« Arrête de débiter des conneries. »
J’ouvris de grands yeux devant les absurdités du loup.
Satisfaisante, mon cul. Bien sûr que non.
J’avais vécu comme un porteur de maladies plutôt que comme un être humain, passant toute ma vie à lutter contre les maladies et les épreuves. Comment aurais-je pu trouver de la satisfaction dans une vie qui s’éteignait peu à peu ?
Si Dieu existait vraiment, je le maudirais jusqu’à mon dernier souffle.
Le loup renifla.
— Au bout du compte, tu t’es accroché à une tâche impossible. Une vermine comme toi s’en est prise à la montagne.
«…»
Il avait peut-être raison.
Tous mes efforts, toutes mes tentatives pour déterrer la corruption de Libra et révéler ses crimes…
Ce n’était que le vacarme d’un ivrogne.
Le public oubliait vite les voix baignées de sang de ceux que Libra avait tués. Il ne cherchait même pas à s’en souvenir, et mes compagnons m’avaient tourné le dos.
Depuis le début, je savais que c’était un combat que je ne pouvais pas gagner.
«…Mais au bout du compte, j’ai quand même obtenu quelque chose d’utile. »
— Tu n’as toujours pas retrouvé tes esprits. Je t’ai dit de ne pas te faire d’illusions. Ta mort est la volonté de la Présidente. Pour elle, tu n’es qu’un grain de poussière…
« Ouais, ouais. »
Je rejetai la tête en arrière et l’appuyai contre le mur de béton froid.
Un vent étrangement vide s’engouffra par la fenêtre brisée de l’usine.
Puis je souris, les dents découvertes.
« Tu vois ça ? »
—…
Le cristal blanc était fiché dans ma dent de devant. Le loup plissa les yeux en le regardant.
C’était un prototype du nouveau composé magique mis au point par Libra : le « Périon ».
La source et le cœur du tonique corporel de mana de qualité supérieure qui serait bientôt produit en masse.
— Qu’est-ce que tu comptes en faire, maintenant ?
« Reconnais-moi au moins ça. J’ai dû en baver pour le voler. »
À vrai dire, c’était à cause de ça que je mourais ici.
Si j’étais resté tranquille, j’aurais pu vivre un mois de plus, à peu près.
Autrement dit, ma vie n’aurait duré qu’un mois tout au plus.
Le cancer qui me rongeait avait déjà commencé à me détruire.
« Alors, ce nouveau composé magique, le Périon, qui renforce aussi l’essence, hein ? C’est utile pour explorer les donjons ? Vous en faites une publicité d’enfer, mais combien de personnes avez-vous tuées pour le fabriquer ? Vous avez même utilisé des sans-abri et des orphelins pour vos essais cliniques, bande d’enfoirés. »
Ah !
Je mordis dans le Périon.
Croque ! Croque !
Je le mâchai avec ostentation, puis l’avalai.
Je ne sentais rien qui se déchaînait en moi, alors que c’était censé être un stimulant. Pourtant, c’était clairement une dose mortelle ; mon corps se réchauffa légèrement et ma vue se mit à tourner.
Ah, c’était peut-être parce que tous mes nerfs étaient sectionnés.
Je lui crachai dessus.
« Pfft ! Salaud. Ça fait perdre un milliard de Ren à Libra. »
—… Nous avons des prototypes de Périon dans chaque succursale du continent. Autrement dit, nous en avons fabriqué dix autres identiques.
«…»
— Nous ne sommes pas comme toi.
Je fixai le loup d’un air absent. Il me regardait en retour.
Un soupir monta en moi.
« Ah~ Merde. Vous êtes vraiment les pires. »
Au bout du compte, je n’avais rien pu faire.
Je n’avais même pas réussi à les égratigner, encore moins à me venger. Comme l’avait dit ce salaud de loup, je n’étais qu’une vermine légèrement agaçante et irritante.
Rien de plus.
—…
« Qu’est-ce que tu regardes ? Tue-moi, bon sang. Je commence à bafouiller. »
Criss… Il leva sa griffe. Le clair de lune se glissa sur sa pointe acérée.
« Hé. Espèce de salaud. Si tu croises la Présidente, transmets-lui ça de ma part. »
Je souris en silence.
« J’espère… que tu vivras bien dans ce monde de merde. »
Son doigt fendit l’air sous mes yeux.
Il me transperça la gorge.
Espèce de salaud.