Chapitre 1
À vingt ans, Haley avait tout de l’étudiante à qui l’on promettait un bel avenir. Ses professeures la citaient en exemple, ses camarades lui confiaient leurs problèmes et on venait volontiers lui demander un service. Elle savait écouter, rassurer et garder pour elle ce qu’on lui racontait. Même lorsqu’elle était fatiguée, elle trouvait encore la patience de s’intéresser aux autres. On lui répétait qu’elle irait loin ; elle remerciait avec un sourire, sans trop savoir ce qu’elle était censée répondre à ça. Si quelqu’un avait appris à quoi elle occupait certaines de ses soirées, les compliments auraient vite cessé.
Après les cours, elle s’arrêtait dans un petit café à l’écart des rues fréquentées. Il y avait peu de tables, une vitrine étroite et, derrière le comptoir, un garçon de son âge qui travaillait toujours seul. Haley avait d’abord apprécié de n’y croiser personne de son école. Depuis, elle avait pris l’habitude d’y rester, parfois bien plus longtemps qu’elle ne l’avait prévu, sans chercher d’autre raison à ses visites.
— Salut, lança-t-elle en poussant la porte. La clochette tinta au-dessus de sa tête tandis qu’elle gagnait le comptoir, où elle laissa tomber son sac avant de s’asseoir.
— Bonjour, Haley. Tu as passé une bonne journée ? demanda le garçon en reposant son torchon.
— Contente-toi de me servir mon cappuccino. J’ai déjà assez entendu parler les gens aujourd’hui, répondit-elle. Sois un bon garçon et laisse-moi souffler.
Il prit une tasse sans insister. Haley dénoua son écharpe et la posa sur son sac, soulagée de pouvoir enfin rester assise sans avoir à écouter quelqu’un. Elle avait été sèche, elle le savait. Il avait pourtant l’air de prendre sa commande comme n’importe quel autre soir, et elle préféra le laisser faire plutôt que de revenir là-dessus.
Elle ne savait presque rien de lui. Il ouvrait tôt, fermait tard et ne parlait jamais beaucoup de ce qu’il faisait entre les deux. Le café était devenu la propriété d’Haley depuis qu’ils avaient signé leur contrat, mais c’était toujours lui qui s’en occupait. Elle n’avait eu qu’à mettre son nom sur les documents ; une fois les papiers rangés, il lui avait demandé si elle voulait boire quelque chose.
La loi d’or avait été adoptée quelques années plus tôt, après une révolte contre un gouvernement qui avait trop longtemps couvert les violences faites aux femmes. Agressions, viols, dépendance économique : les abus s’étaient accumulés jusqu’à ce que la colère gagne tout le pays. Le nouveau règlement devait empêcher qu’une telle situation se reproduise. À partir de seize ans, chaque garçon était tenu de quitter le foyer familial et de passer sous une autorité féminine. Pour travailler, quelle que soit la profession, il devait être déclaré et placé sous la responsabilité d’une femme. Un contrat fixait cette dépendance et déterminait les droits dont il pouvait disposer.
Les femmes, beaucoup plus libres, avaient cependant leur propre obligation : avoir conclu un contrat avant leur vingt et unième anniversaire. Sans cela, elles s’exposaient à des restrictions dans de nombreux domaines de la vie courante. Haley avait donc choisi le garçon du café. Lui avait besoin d’une propriétaire ; elle avait besoin de régler cette histoire avant ses vingt et un ans. L’arrangement lui convenait, et il ne s’en était jamais plaint.
— Tiens, dit-il en déposant le cappuccino devant elle. Fais attention, c’est chaud.
— Merci. Dis-moi… tu dors ici, aussi ? demanda Haley, qui venait d’apercevoir l’arrière-boutique par la porte entrouverte.
— Oui. Pourquoi ?
— Pour savoir. Chaque fois que je passe, tu es là. Tu n’as pas un appartement ? Tu ne suis même plus de cours ?
— Le café m’occupe assez, répondit-il. Et les cours… c’est pas ce qu’il y a de plus agréable quand on est un garçon.
— Ça dépend pour qui. Ceux qui n’ont pas de contrat sont sous la responsabilité de l’école et des étudiantes, d’accord, mais toi, tu en as un. Si tu venais dans mon école, tu serais avec moi.
Elle avait dit cela en soufflant sur sa boisson. Comme il ne répondait pas, elle leva les yeux et le trouva en train de la regarder.
— Enfin, je veux dire que personne ne viendrait t’embêter, précisa-t-elle. Elles sauraient à qui tu appartiens.
— J’avais compris. Mais ça ne m’intéresse pas.
— Tu pourrais au moins y réfléchir ! protesta Haley. L’État ne va pas te verser une aide toute ta vie. Le jour où ils arrêtent, tu fais comment ?
— Je vends un peu plus de café.
— À qui ? Il n’y a jamais personne ! Elle désigna les tables vides, puis revint à lui. Avec un diplôme, tu pourrais trouver mieux. Et moi, je toucherais un peu plus que ce que rapporte cet endroit. J’ai fait mes comptes ce matin : après le loyer et les factures, il me reste à peine de quoi faire mes courses.
— Tu as déjà un endroit où te poser et boire gratuitement, lui fit-il remarquer.
— Encore heureux ! Je ne vais pas payer pour être servie dans mon propre café, rétorqua-t-elle avant de goûter enfin son cappuccino. Elle en reprit une gorgée, puis admit : Enfin… c’est vrai que je suis bien ici.
Il poussa le sucrier vers elle, et ce fut tout. Haley le laissa où il était. Pour une fois qu’elle lui disait quelque chose d’agréable, il aurait pu répondre. Elle se demanda s’il faisait exprès de se taire depuis qu’elle le lui avait demandé, mais il reprit la parole avant qu’elle puisse lui en faire la remarque.
— Tu as trouvé une piste sur Master’s Mask ?
— Rien, soupira-t-elle. Le type du club de tennis de table inventait tout. Il voulait se rendre intéressant.
Elle aurait dû s’en douter. Depuis qu’elle cherchait Master’s Mask, elle avait perdu un temps fou avec des gens qui prétendaient savoir quelque chose. Il suffisait qu’un criminel dissimule son identité pour que tout le monde lui invente une vie, des raisons de tuer, une façon de choisir ses victimes. Les histoires finissaient par se contredire, mais cela n’empêchait personne de les répéter dans les couloirs de son école.
Un témoignage l’avait tout de même amenée à poursuivre ses recherches dans le secteur. Master’s Mask serait jeune et vivrait dans les environs. Le témoin avait disparu quelques heures après la diffusion de ses propos ; Haley n’avait pas l’intention de négliger la seule piste qui lui restait. Depuis son arrivée dans cet établissement, elle interrogeait, suivait et, au besoin, retenait ceux qui pouvaient la renseigner. Elle voulait trouver Master’s Mask et le tuer. Le garçon le savait, même si elle s’était bien gardée de lui expliquer pourquoi.
— Il t’a dit qu’il avait tout inventé ? demanda-t-il.
— Il a fini par me le dire, oui. Au début, il trouvait encore ça drôle. Après quelques coups, il a eu beaucoup moins envie de jouer au mystérieux, raconta Haley. Elle abandonna sa cuillère dans la soucoupe. Il me suppliait de le laisser partir. Il s’était même pissé dessus… À mon avis, il va réfléchir avant de recommencer.
Le garçon ne répondit pas. Haley attendit, puis releva la tête, déjà agacée par le reproche qu’elle croyait lire sur son visage.
— Quoi ? Tu aurais préféré que je le laisse continuer à se payer ma tête ?
— Tu es sûre qu’il n’a pas juste dit ça pour que tu le lâches ? demanda-t-il. Quand quelqu’un a peur, il peut raconter n’importe quoi.
— Sauf que je voulais une piste, moi. Pas qu’il m’annonce qu’il se fichait de moi depuis le début, répliqua-t-elle. Et je te rassure, je sais encore reconnaître un imbécile qui veut attirer l’attention.
— D’accord. Je demandais, c’est tout, répondit-il. Au fait, des étudiants de ton école sont venus ce matin. Je me suis demandé si tu les connaissais.
— Quels étudiants ?
— Trois garçons. Je ne les avais jamais vus ici. Ils ont pris quelque chose à emporter et parlé des cours pendant que je préparais leurs commandes.
— Et tu me le dis seulement maintenant ? s’exclama Haley. L’un d’eux pourrait être celui que je cherche !
— Tu m’as demandé de ne pas te parler, lui rappela-t-il. Ils venaient juste acheter du café.
— Il lui arrive peut-être d’en boire, à lui aussi ! Tu crois qu’il va entrer avec une pancarte autour du cou ? rétorqua-t-elle. Ils ont dit qu’ils reviendraient ?
— Ils m’ont demandé si j’ouvrais à la même heure demain. J’imagine que oui. Mais c’est peu probable que…
— Peu probable, ce n’est pas impossible, le coupa Haley. À quelle heure ?
— Huit heures cinquante, à peu près.
— Très bien. Lave ça et prépare le lit derrière, je dors ici, décida-t-elle en achevant sa boisson. Elle descendit du tabouret et récupéra son sac, déjà occupée à passer en revue ce qu’elle devait aller chercher.
— Tu as cours demain, lui rappela le garçon.
— Je rattraperai. Et ne prends pas cet air, je vais seulement leur poser quelques questions. S’ils n’ont rien à se reprocher, ça se passera très bien.
— Tu pourrais venir avant l’ouverture, suggéra-t-il. Tu n’as pas besoin de dormir ici pour ça.
— Non, je préfère être sur place. Je vais chercher de quoi me changer et je reviens, répondit-elle en remettant son écharpe. Je rapporterai aussi quelque chose pour le dîner et le petit déjeuner. Tu pourras préparer ça pendant que je m’installe.
— Haley, attends. Je n’ai qu’un lit.
— J’ai compris. Je te demande de changer les draps, pas d’en acheter un deuxième.
— Et moi, je dors où ? insista-t-il alors qu’elle atteignait la porte.
— Il y a des chaises, répondit-elle en se retournant. Ou de la place au pied du lit. Tu trouveras bien.
— Je suis pas un chat, Haley.
Elle resta la main sur la poignée. Il n’avait pas élevé la voix, mais il ne souriait pas non plus, et elle comprit qu’il attendrait une autre réponse. Elle regarda les chaises, dont le dossier lui faisait déjà mal lorsqu’elle s’y installait une heure pour travailler. Elle ne se voyait pas lui ordonner de passer la nuit dessus après ça. Il pouvait toujours dormir par terre, évidemment, mais elle devrait l’enjamber au réveil. Rien que d’y penser, elle se sentait ridicule.
— Bon… je te laisse une place, alors, finit-elle par dire. Tu restes de ton côté et je reste du mien. Mais ne t’imagine rien, surtout ! Au moindre geste bizarre, tu dors dehors.
— C’est entendu, répondit-il.
Elle aurait préféré qu’il proteste encore un peu. Maintenant qu’il avait accepté, elle se représentait beaucoup trop bien la soirée qui les attendait et n’arrivait plus à le regarder en face.
— Et aère un peu, ajouta-t-elle en ouvrant la porte. Si tes draps sentent l’homme, je te les fais relaver.
Dehors, Haley remonta son écharpe sur son menton et se hâta vers le coin de la rue. Elle venait vraiment de lui proposer de dormir avec elle. Dans le même lit. Elle aurait pu se lever plus tôt et venir avant l’ouverture, comme il le lui avait suggéré, mais revenir sur sa décision maintenant lui semblait encore plus embarrassant. Elle était censée aller chercher ses affaires, puis acheter le dîner. Il suffisait de commencer par là ; elle aurait tout le temps de s’inquiéter du reste en revenant.
Le garçon attendit qu’elle disparaisse pour retourner la pancarte sur la porte. Il souriait enfin, sans avoir à se soucier de ce qu’elle en penserait. La voir hésiter avant de lui laisser une place lui avait presque fait oublier qu’elle venait de décider de s’installer dans sa chambre. Il avait fallu qu’elle sorte pour qu’il mesure tout ce qu’elle pourrait y découvrir.
— Ça va devenir compliqué, murmura-t-il en ramassant la tasse d’Haley.
Il la porta dans l’arrière-boutique et la posa près du lit. Haley avait déjà passé la tête dans cette pièce, mais elle n’y était jamais restée longtemps. Ce soir, elle aurait le temps de regarder autour d’elle. Il ne pouvait pas la surveiller toute la nuit, encore moins lui interdire de toucher à ses affaires sans provoquer une série de questions auxquelles il n’avait aucune envie de répondre. En passant devant le lit, il tira sur un coin de la couverture, puis se tourna vers le tableau accroché au mur.
Il décrocha le tableau et ouvrit la trappe dissimulée derrière. Un long manteau sombre pendait au fond de la cloison, au-dessus d’un ordinateur portable encore ouvert. Il vérifia les poches du vêtement avant de le sortir. Avec Haley dans la chambre, il allait devoir ranger ses affaires ailleurs ; elle était tout à fait capable de déplacer ce tableau simplement parce qu’il ne lui plaisait pas.
En se retournant, il aperçut le lit et ne put retenir un sourire. Elle lui avait vraiment laissé une place. Il aurait aimé qu’elle le lui propose autrement qu’en le menaçant de le faire dormir dehors, mais il commençait à connaître ses façons de dire les choses.
Il déposa le manteau sur la couverture, puis revint chercher l’ordinateur. L’écran sortit de veille lorsqu’il effleura le pavé tactile. Il retrouva son blog, ouvert sur le compte qu’il avait oublié de déconnecter, et resta un moment à regarder son pseudonyme.
Master’s Mask.
Il repensa au garçon du club de tennis de table. Une fausse piste de plus, et Haley qui s’épuisait à chercher ailleurs. Il saurait bien assez tôt si elle se rapprochait de lui : elle viendrait s’asseoir au comptoir et lui raconter sa journée, comme elle le faisait toujours.