Chapitre 613
« Little Fishy, pourquoi aimes-tu manger du poisson cru ? Laisse-moi le faire griller. Le poisson cuit sent bien meilleur ! » demanda Chu Feng avec curiosité en la voyant s’occuper avec méthode d’un poisson cru, assise à côté de lui.
« Pas bon, pas bon. » À ces mots, Little Fishy secoua vivement la tête, puis brandit le poisson cru qu’elle avait nettoyé. « Ça, c’est bon. »
miam
Elle ouvrit la bouche et se mit à manger en faisant claquer ses lèvres. À cet instant, Chu Feng se rendit compte que, malgré le spectacle d’une fillette dévorant du poisson cru, il n’éprouvait ni répugnance ni dégoût. Au contraire, il la trouvait même très mignonne, et sa façon si alléchante de manger aurait presque rendu certains jaloux.
Pourtant, une question lui vint alors à l’esprit. Little Fishy aimait manger cru et pouvait aussi survivre en buvant de l’eau de mer. Était-il vraiment possible qu’elle soit liée au monstre qui semait récemment le chaos dans la Mer de Sang éternelle ?
grincement, grincement, grincement…
Mais, à cet instant précis, un son étrange et singulier retentit depuis le cœur de la Mer de Sang éternelle. On aurait dit le grincement d’un lit en bois qui se balançait d’avant en arrière, mais aussi le grondement sourd d’une créature. En soi, ce bruit n’avait rien de particulier ; pourtant, à l’écouter attentivement, on en avait les cheveux qui se dressaient sur la tête et l’on se sentait très mal à l’aise.
« Yiya, yiya, le grand monstre est revenu ! Il va encore attraper des gens pour les manger !
« Grand frère, allons voir le grand monstre manger les gens ! » En entendant ce bruit, Little Fishy s’exclama avec enthousiasme. Elle cessa même de manger le poisson cru qu’elle tenait.
« Little Fishy, qu’est-ce que tu viens de dire ? C’est ce monstre qui fait ce bruit ? » Chu Feng fut surpris par ses paroles.
« Hein ? Le monstre ? C’est un monstre, un monstre qui mange les gens ! Chaque fois qu’il apparaît, il fait ce bruit, puis il attrape plein de gens. »
Little Fishy cligna des yeux et gloussa. À ses yeux, se faire dévorer n’avait rien d’effrayant. C’était plutôt quelque chose de très amusant.
« Little Fishy, reste ici et attends-moi. Ne t’en va pas, et surtout, ne t’approche pas de l’endroit où se trouve le monstre. Compris ? » dit Chu Feng d’un ton grave en se levant.
« Yiyayiya, mm… » Le visage d’abord joyeux de Little Fishy se rembrunit aussitôt. Elle ne protesta pas pour autant. Elle replia ses petites jambes et s’assit en tailleur sur la Formation spirituelle que Chu Feng avait créée. Puis, après lui avoir lancé un regard boudeur, elle ouvrit la bouche et continua de manger son poisson cru.
Malgré son air très rebelle, Little Fishy montra par son attitude qu’elle choisissait de l’écouter et de rester sagement sur place.
« Bien. » La voyant si docile, Chu Feng esquissa un sourire, puis bondit et fila vers le centre de la Mer de Sang éternelle.
Chu Feng ne s’était pas rendu là-bas pour utiliser l’eau de mer de la Mer de Sang éternelle dans sa cultivation : une ressource de ce niveau ne lui était tout simplement d’aucune utilité.
Il s’y rendait pour retrouver Qiushui Fuyan. Comme elle était partie capturer le monstre, il était naturellement plus facile de la chercher là où celui-ci apparaissait.
Chu Feng vola à toute allure et revint bientôt au centre de la Mer de Sang éternelle. Mais avant même d’apercevoir le monstre, la scène qui s’offrit à lui le stupéfia.
À la surface de la mer, là où il s’était auparavant battu contre l’homme au visage avenant et le grand sauvage, un ouragan s’élevait jusqu’au ciel. Un gigantesque tourbillon s’était également formé dans la zone balayée par la tempête.
Personne ne pouvait échapper à son emprise. De ses propres yeux, Chu Feng vit d’innombrables personnes englouties par l’ouragan, puis entraînées dans l’immense tourbillon marin.
Parmi les nombreuses silhouettes qui poussaient des cris de détresse, Chu Feng en reconnut trois. Il s’agissait de l’homme au visage avenant et du grand gaillard sauvage qui l’avaient affronté plus tôt, ainsi que du Seigneur martial de rang trois.
Face à cet ouragan terrifiant, le vieil homme, Seigneur martial de rang trois, tenta de résister. En vain : même lui n’avait pas la moindre force pour lutter contre la tempête. Comme les autres, il fut balayé et emporté dans le tourbillon.
« Quelle puissance… Est-ce donc le monstre qui opprime cet endroit ? Jusqu’à quel niveau sa force est-elle montée ? » Chu Feng, qui se tenait dans les airs, fut saisi d’effroi. Lui qui ne craignait rien n’osait pas non plus s’en approcher.
La puissance de l’ouragan était trop terrifiante. Chu Feng sentit que même ceux qui n’avaient pas atteint le rang cinq du Royaume des Seigneurs martiaux n’auraient pas été de taille à lutter contre lui. À la moindre approche, ils auraient été happés sans difficulté.
« Le monstre est déjà apparu. Alors pourquoi Qiushui Fuyan n’est-elle pas encore là ? En toute logique, elle aurait dû arriver avant moi. » Chu Feng ne se concentrait pas seulement sur l’ouragan. Il scrutait surtout les groupes de gens, à la recherche de Qiushui Fuyan.
Boum ! Soudain, alors que Chu Feng observait attentivement la scène, l’ouragan, qui s’étendait déjà sur un rayon de dix millions de mètres<sup>[1]</sup>, s’élargit rapidement. À une vitesse incroyable, il balaya tout sur son passage.
« Merde ! » Chu Feng fut saisi d’alarme. Sans réfléchir, il fit demi-tour et s’enfuit, refusant de devenir une ressource de cultivation pour ce monstre terrifiant.
« Aaaah ! » Mais l’ouragan était bien trop rapide, au-delà de tout ce que Chu Feng avait pu imaginer. Presque au moment où il se retourna, une vague gigantesque, haute comme le ciel, s’abattit sur lui. Sa vision se brouilla ; il perdit aussitôt connaissance et sombra dans le coma.
Au bout d’un temps indéterminé, Chu Feng reprit peu à peu conscience. Lorsqu’il ouvrit ses paupières lourdes et retrouva la vue, il ne put s’empêcher d’inspirer brusquement.
À cet instant, il se trouvait au fond de la mer. L’eau avait été repoussée, formant une clairière enveloppée par les flots.
Quelques milliers de personnes se trouvaient dans cette clairière. Toutes étaient des cultivateurs ; les plus faibles avaient atteint le Royaume Céleste, et trois d’entre eux étaient même des Seigneurs martiaux. Il s’agissait, bien entendu, des trois membres de l’Archipel de l’Exécution immortelle.
Les mains et les pieds de tous étaient ligotés par des algues aquatiques particulières. La plupart avaient perdu connaissance. Parmi les rares qui étaient éveillés, tous affichaient un visage empreint de panique et de terreur. Certains appelaient désespérément à l’aide ; d’autres sanglotaient, terrifiés.
Ils pleuraient d’effroi parce que, sous leurs pieds, il n’y avait ni roches brisées ni terre, mais des ossements. Ceux d’innombrables cultivateurs. À leur éclat, ils devinaient que ces gens avaient possédé une cultivation loin d’être faible de leur vivant, et qu’ils étaient morts tout récemment.
Après les avoir examinés grâce à sa puissance spirituelle, Chu Feng découvrit lui aussi que l’énergie de Source contenue dans les os avait disparu : quelqu’un l’avait entièrement absorbée et raffinée.
« Bon sang, j’ai perdu mes pouvoirs aussi. » Chu Feng voulut se débarrasser des algues qui le ligotaient, mais constata qu’il n’avait même plus la force de se débattre.
En regardant autour de lui, Chu Feng comprit qu’il n’était probablement pas le seul : tous les autres avaient dû être privés de leur puissance. En examinant les lieux de plus près, il remarqua quelque chose. Ils n’avaient pas perdu leur cultivation ; c’était la zone elle-même qui était particulière. Cette clairière enveloppée par les eaux était en réalité une formation, et c’était elle qui supprimait leur cultivation.
Chu Feng jura intérieurement. S’ils n’avaient même pas la force de se libérer des algues, cela signifiait qu’ils étaient comme des poissons sur une planche à découper : ils ne pouvaient qu’attendre que le monstre les débite à sa guise.
Grincement, grincement, grincement… Tandis qu’il s’inquiétait, le bruit glaçant retentit au loin et se rapprocha de plus en plus.
Pour les curieux : un cercle de dix millions de mètres de circonférence a un rayon d’environ mille six cents kilomètres.