Chapitre 3 783
« Ancien, permettez à votre humble cadet de boire cette coupe en signe de respect. » Chu Feng leva sa coupe et la vida d’un trait.
« Tu n’as pas peur que je te lance une autre malédiction ? » demanda Monsieur Tang avec un sourire étrange.
« Si vous souhaitiez me tuer, votre humble cadet ne pourrait pas survivre », répondit Chu Feng.
« Que penses-tu de ma fille ? » demanda Monsieur Tang.
« Hein ? » Chu Feng fut stupéfait par ces mots.
Puis il demanda : « Ancien, vous savez ce que j’ai fait ? »
« Hum, j’ai tout vu de ce qui s’est passé dans les vestiges », répondit Monsieur Tang avec un sourire.
En entendant ces mots, Chu Feng comprit que Monsieur Tang l’avait en réalité suivi en secret, alors que lui-même suivait Song Ge.
Chu Feng rit, gêné. Il n’avait pas remarqué une seule seconde que Monsieur Tang le suivait en secret.
Cela dit, c’était compréhensible. Si quelqu’un du niveau de cultivation de Monsieur Tang voulait suivre Chu Feng, même si celui-ci était un Spiritualiste du Monde au manteau sacré à marques de dragon, il ne pourrait toujours pas le détecter. Après tout, Monsieur Tang était un Suprême exalté.
Si Chu Feng avait réussi à suivre Monsieur Tang la première fois, c’était parce que celui-ci avait baissé sa garde.
À présent, Chu Feng comprenait déjà pourquoi Monsieur Tang lui avait préparé un repas.
Il avait deviné qu’il viendrait le trouver.
« Puisque vous savez déjà, je ne tournerai pas autour du pot. »
« Ancien, votre fille s’ennuie beaucoup de vous. Elle veut vous voir. Pourquoi refusez-vous de la rencontrer ? » demanda Chu Feng.
« Ce n’est pas que je ne veuille pas la voir. C’est simplement que j’ai trop honte de la rencontrer. »
Monsieur Tang vida sa coupe et prit un air honteux.
Puis il raconta à Chu Feng ce qui s’était passé autrefois.
À l’époque, Monsieur Tang était un personnage tout-puissant du Champ stellaire de Tous les Cieux. Plus tard, écœuré par les tromperies auxquelles se livraient les cultivateurs martiaux, il avait décidé de vivre comme un homme ordinaire.
Il avait choisi de retourner dans son village natal, le Village de la Chute d’automne.
Bien qu’il eût décidé de rentrer chez lui pour mener une vie ordinaire, après tant d’années passées dans le monde de la cultivation martiale, Monsieur Tang s’était habitué à vivre seul. Il se méfiait donc beaucoup des autres.
Ainsi, même après être revenu au Village de la Chute d’automne depuis de nombreuses années, il ne connaissait guère les villageois. De plus, son caractère étrange n’incitait personne à se lier d’amitié avec lui.
Sa relation avec la mère de Song Ge avait été purement accidentelle.
En réalité, Monsieur Tang n’aimait pas la mère de Song Ge. À l’époque, il avait simplement perdu le contrôle de lui-même.
Lorsqu’il avait appris que la mère de Song Ge attendait un enfant, il avait d’abord voulu le lui prendre.
Monsieur Tang ne voulait pas avoir de responsabilités. Il ne voulait ni épouse ni, à plus forte raison, d’enfants. Il souhaitait seulement vivre seul. Il ne recherchait ni le confort ni la tranquillité, mais la liberté.
Cependant, la mère de Song Ge l’avait menacé de se suicider. Elle avait déclaré qu’elle mettrait fin à ses jours s’il lui enlevait l’enfant.
Au départ, Monsieur Tang se moquait de savoir si la mère de Song Ge vivait ou mourait. Pourtant, pour une raison inconnue, il avait alors redouté qu’elle ne se tue.
Impuissant, Monsieur Tang avait conclu un accord avec elle et l’avait laissée donner naissance à l’enfant.
Il lui avait toutefois interdit de révéler à qui que ce soit que l’enfant était de lui. Sinon, il la tuerait, elle et Song Ge, de ses propres mains.
La mère de Song Ge n’avait finalement parlé de Monsieur Tang à personne.
Une femme célibataire depuis plus de mille ans avait donné naissance à un enfant, sans que personne sache qui en était le père.
Inévitablement, d’innombrables rumeurs malveillantes avaient commencé à circuler. Les villageois s’étaient tous mis à regarder de travers la mère de Song Ge.
On pouvait aisément imaginer à quel point sa vie avait été difficile à l’époque.
À la place de n’importe qui d’autre, elle aurait sans doute choisi de partir et de s’installer ailleurs, après avoir essuyé tant de rumeurs et de calomnies.
Mais la mère de Song Ge avait tenu bon et était restée au village.
Bien sûr, à mesure que Song Ge avait grandi et que son talent s’était peu à peu révélé, plus personne n’avait osé s’en prendre à elle ni à sa mère.
Au contraire, tous s’étaient mis à chercher à se rapprocher de la mère de Song Ge.
De plus, Song Ge était une enfant très dévouée à sa mère. Les dernières années de celle-ci s’étaient donc plutôt bien déroulées.
Cela dit, la mère de Song Ge n’avait plus jamais adressé la parole à Monsieur Tang. Elle le haïssait profondément.
Elle ignorait que l’homme sans cœur qu’avait été Monsieur Tang avait changé après la naissance de Song Ge.
Après tout, Song Ge était sa fille, une personne avec qui il partageait les mêmes liens du sang.
Au départ, Monsieur Tang avait cru qu’il ne s’attacherait jamais aux enfants, pas même aux siens.
Pourtant, à mesure qu’il avait vu Song Ge grandir jour après jour, son affection pour elle avait commencé à éclore lentement, à son insu. Lorsqu’il avait pris conscience de son amour pour sa fille, il était déjà trop tard pour se libérer de ses sentiments.
Monsieur Tang s’était mis à surveiller Song Ge de près, de peur que d’autres ne s’en prennent à elle. Il était même allé jusqu’à l’aider et à la protéger en secret.
Seulement, il ne s’était jamais montré à elle. Il estimait ne pas en avoir le droit.
Après tout, si sa mère ne l’avait pas menacé de se suicider, Song Ge aurait été tuée par Monsieur Tang avant même de naître.
Ainsi, même s’il désirait ardemment révéler à Song Ge qu’il était son père, il n’osait pas le faire.
En même temps, il estimait ne pas mériter de lui apprendre qu’il était son père.
« Ancien, vous devez savoir que Song Ge veut elle aussi vous voir. »
« Comptez-vous la laisser ignorer qui est son père jusqu’à la fin de ses jours ? » demanda Chu Feng après avoir appris ce qui s’était passé.
« Laisse-moi y réfléchir. » Monsieur Tang esquissa un sourire forcé et secoua la tête. Ses yeux débordaient d’impuissance et de tristesse.
« Kof, kof, kof… »
Soudain, Monsieur Tang se mit à tousser violemment. Cette quinte fut bien plus intense que les précédentes. Tout son corps se mit à trembler.
Bien qu’il se couvrît la bouche de la main, Chu Feng vit une grande quantité de sang couler entre ses doigts.
Le sang était noir.
Après avoir craché ce sang noir, Monsieur Tang prit aussitôt un coup de vieux et son état se dégrada considérablement.
Il avait l’air d’un homme au seuil de la mort et ne parvenait même plus à rester assis sans vaciller.
« Ancien, vous… »
En voyant Monsieur Tang dans cet état, Chu Feng sentit son cœur se serrer.
Il voyait bien que Monsieur Tang n’en avait plus pour longtemps. Il risquait de mourir dans les jours qui suivaient.
« Chu Feng, dans deux jours, emmène Song Ge à la Cloche du changement de destin du Monastère de la Purification du Vide et attends-moi là-bas », dit Monsieur Tang.
Chu Feng avait voulu soulager l’état de Monsieur Tang, mais celui-ci avait refusé.
Monsieur Tang demanda à Chu Feng d’aller directement trouver sa fille, Song Ge.
Chu Feng soupçonnait que Monsieur Tang s’inquiétait pour elle. En plus de surveiller sa mère, il avait également veillé sur elle et l’avait protégée.
À présent, sa maladie s’était aggravée. Il ne pouvait plus la protéger en secret. C’était pourquoi il voulait que Chu Feng veille sur Song Ge à sa place.
Monsieur Tang n’en restait pas moins Monsieur Tang. Même si telle était son intention, il ne le dit pas ouvertement à Chu Feng.
Comprenant ce que Monsieur Tang attendait réellement de lui, Chu Feng décida d’accepter sa demande et d’aller trouver Song Ge.