Chapitre 1
Beau-papa est mort aujourd'hui. Ou peut-être hier, je ne sais plus.
Enfin, si, je le sais très bien. J'essaie simplement de me donner un genre littéraire pour masquer le fait que je suis probablement le premier étudiant en droit de l'histoire à avoir commis un homicide involontaire avec son fessier. C'est dur d'avoir la classe quand votre arme de crime est un jean H&M en promo.
Mais je vais trop vite. Revenons un peu en arrière, au moment où je pensais encore que ma vie était une comédie romantique et non un épisode de Faites entrer l'accusé réalisé par les Monty Python.
Je m'appelle Eliot. J'ai 22 ans, je suis en troisième année de licence de droit, et je suis l'équivalent humain d'un fond d'écran par défaut.
Vous voyez ce gars, à la fac, qui s'assoit toujours au troisième rang, qui prend des notes proprement mais qui n'a jamais de stylo de rechange ? C'est moi. Je ne suis pas un loser j'ai une hygiène correcte et je sais aligner trois mots sans bégayer mais je suis ce qu'on appelle un « personnage non-joueur ». Un figurant. Si ma vie était un film, mon nom au générique serait : Étudiant n°4 (non crédité).
Enfin, ça, c'est ce que j'essaie de faire croire au monde. Parce qu'en réalité, je cache un secret un peu plus lourd qu'un code civil mal rangé.
— Eliot ! Tu m'écoutes ou tu révises encore?
Une main aux ongles vernis passa devant mes yeux, brisant ma transe. Je relevai la tête pour tomber sur le visage radieux de Zoé. Elle, c'est mon anomalie. Elle est belle, intelligente, vient d'une famille si riche qu'ils ont probablement un dictionnaire où le mot « découvert bancaire » n'existe pas, et pour une raison qui m'échappe encore, elle m'adore.
— Je réfléchissais juste à la fragilité de l'existence, répliquai-je avec un demi-sourire. Et au fait que ton père va probablement me cuisiner plus fort que le jury de mon partiel d'obligations ce soir.
— Ne sois pas ridicule, rit-elle en m'embrassant la joue. Papa est adorable. Il est drôle, il sera te mettre à l'aise. Tu vas l'adorer.
Alors que nous marchions dans les couloirs bondés de la fac, je sentis cette vieille sensation familière au creux de mon estomac. Un petit frisson glacé. Le genre de sensation que j'avais apprise à ignorer, mais qui revenait toujours au galop.
Tout a commencé quand j'avais huit ans. Ma grand-mère, une femme qui voyait des démons dans les micro-ondes, avait convaincu un prêtre de m'exorciser. Je me revois encore, assis sur une chaise en bois trop haute pour moi, l'odeur de l'encens bon marché me piquant le nez, tandis que le Père Marceau transpirait à grosses gouttes en criant des trucs en latin.
« Cet enfant porte la faucheuse dans son ombre ! » avait-il hurlé en me jetant de l'eau bénite au visage. « Partout où il ira, la mort suivra ! »
À l'époque, ma seule inquiétude était de savoir si j'allais rater l'épisode de Pokémon à cause de ses conneries. J'ai grandi en pensant que le vieux était juste un fanatique un peu trop porté sur le vin de messe.
Puis, il y a eu mes parents.
Un accident domestique. Banal. Absurde. Un court-circuit, un début d'incendie, une fuite de gaz... et pouf. Eliot, 18 ans, orphelin et héritier d'un doute atroce. Étais-je responsable ? Non. J'étais au cinéma ce soir-là. Mais le fait est là depuis ce jour, j'ai remarqué que les gens « pas très nets » qui m'entouraient avaient tendance à avoir une espérance de vie assez limitée. Mon prof qui me harcelait au collège ? Foudroyé par un arrêt cardiaque en pleine insulte. Mon premier patron qui volait dans la caisse ? Écrasé par un distributeur de boissons mal fixé.
C'est pour ça que je suis devenu un pro de la discrétion. Je ne veux pas être un héros. Je veux juste valider mon année et embrasser ma copine sans que le plafond ne lui tombe sur la tête.
— Tout va bien se passer, Eliot, répéta Zoé en serrant ma main. On dîne, on rigole, et on rentre. Rien ne peut arriver de mal pour un simple dîner, si ?
Je regardai son sourire innocent et je sentis une goutte de sueur froide couler dans mon dos.
— Bien sûr, murmurai-je. Qu'est-ce qui pourrait bien arriver ?
Spoiler : absolument tout.
La demeure des Belmont n'était pas une simple maison. C'était une forteresse de la réussite sociale, située dans le quartier où même les pigeons semblent avoir un compte épargne. En franchissant le portail en fer forgé, j'ai senti mon syndrome de l'imposteur atteindre des sommets himalayens.
— Arrête de triturer ta cravate, Eliot, me chuchota Zoé en me donnant un petit coup de coude affectueux. Tu es parfait.
— Je ressemble à un stagiaire qui va se faire licencier, Zoé. Ton père est notaire. Un vrai. Il va me poser des questions sur la réforme du droit des sûretés et je vais finir par lui parler de ma collection de cartes Pokémon par pur stress.
Elle rit. Ce rire cristallin qui, d'ordinaire, suffit à calmer mes angoisses. Mais là, devant la porte massive en chêne, j'avais cette sensation bizarre. Pas la « sensation de mort » que l'exorciste de mon enfance m'avait promise, non. Juste le pressentiment que j'allais renverser quelque chose de très cher.
La porte s'ouvrit. Et là, le choc.
Jean-Pierre Belmont.
Si le concept du « Gendre Idéal » avait un père, ce serait lui. À cinquante ans passés, le type dégageait une aura de bienveillance si puissante qu'on aurait pu alimenter une petite ville en électricité. Grand, athlétique, les cheveux poivre et sel parfaitement gérés par un coiffeur qui connaît sûrement le prix de l'immobilier à Paris, il m'accueillit avec un sourire qui aurait pu rassurer un condamné à mort.
— Eliot ! Enfin ! s'exclama-t-il d'une voix de baryton qui donnait envie d'acheter des actions en bourse. Entre, mon garçon, entre ! Zoé nous a tellement parlé de toi. J'avais peur qu'elle ait inventé un petit ami imaginaire pour ne plus que je lui présente mes clercs de notaire célibataires !
Il éclata d'un rire franc, contagieux, et me broya la main avec une fermeté paternelle. Mais le tableau ne s'arrêtait pas là. Derrière lui, le reste de la famille semblait tout droit sorti d'un catalogue publicitaire pour le bonheur.
Hélène, la mère de Zoé, s'avança avec une élégance naturelle. Elle portait un tablier immaculé sur une robe chic et dégageait un doux parfum de lavande et de rôtissage au four.
— Ne l'écoutez pas, Eliot, dit-elle en me faisant la bise avec une douceur maternelle. Bienvenue chez nous. Zoé avait raison, vous avez des yeux très doux. Entrez, je viens de sortir les gougères du four.
Et puis, il y eut deux petites tornades blondes qui dévalèrent l'escalier en riant. Les petites sœurs de Zoé, des jumelles d'à peine sept ans, Léa et Chloé. Elles s'arrêtèrent net devant moi, m'observant avec de grands yeux curieux avant de se cacher derrière les jambes de leur père.
— Papa, c'est lui le monsieur qui étudie les lois pour mettre les méchants en prison ? demanda l'une d'elles avec une voix fluette.
— C'est bien lui, ma puce ! répondit Jean-Pierre en la soulevant de terre pour la faire tourner, arrachant des éclats de rire à toute la tablée. Mais aujourd'hui, le seul endroit où il va aller, c'est à table !
Moi qui m'attendais à être jugé par le tribunal de l'inquisition bourgeoise, je me retrouvais propulsé dans un épisode de La Petite Maison dans la Prairie, version contemporaine. Durant tout le trajet vers le salon, Jean-Pierre continua son numéro de charme naturel, soutenu par la douceur de sa femme et les pitreries adorables des jumelles.
Le déjeuner fut une torture de perfection. La nappe était plus blanche que mon avenir, et le vin... le vin avait probablement un arbre généalogique plus complet que le mien.
Hélène avait préparé un repas digne d'un chef étoilé, tout en affirmant que c'était « un petit rien bricolé à la va-vite ». Mais Jean-Pierre, lui, faisait tout pour briser la glace.
— Alors comme ça, on étudie le droit ? me lança-t-il en découpant le rôti avec une précision chirurgicale, sous le regard admiratif de ses filles. C'est une noble voie, Eliot. Longue, tortueuse, pleine de gens qui portent des perruques dans certains pays, mais noble ! Tu sais quelle est la différence entre un bon et un mauvais juriste ?
— La capacité à lire entre les lignes ? tentai-je, un peu crispé.
— Non ! Le mauvais juriste connaît la loi. Le bon juriste connaît le juge !
Les jumelles gloussèrent sans vraiment comprendre, Hélène leva les yeux au ciel avec un sourire énamouré, et Zoé me pressa la main sous la table. Il ponctua sa blague d'un clin d'œil complice en me servant une rasade de Bordeaux.
Pendant deux heures, il fut incroyable. Il nous raconta comment il avait aidé une vieille dame de la paroisse à récupérer sa maison contre une banque véreuse. Il laissait ses filles lui piquer des frites dans son assiette avec une patience infinie. Hélène, de son côté, raconta la fois où Jean-Pierre s'était trompé de dossier au tribunal pour l'aborder la toute première fois. Ils respiraient l'amour pur.
C'était un saint. Un type en or. Le genre d'homme qui vous fait vous dire que l'humanité n'est pas totalement foutue. Il était drôle, attentif, et surtout, il semblait sincèrement m'apprécier.
— Tu sais, Eliot, me dit-il plus sérieusement en fin de repas, le visage soudain adouci. Hélène et moi, on s'inquiète toujours pour Zoé. Mais en te voyant, je suis rassuré. Tu as l'air d'un garçon solide. Discret, mais solide. On a besoin de gens comme toi dans ce monde de requins.
— Il a raison, ajouta Hélène en posant sa main sur la mienne. Considérez cette maison comme la vôtre, Eliot.
À ce moment précis, j'ai ressenti un immense soulagement. Une chaleur envahit ma poitrine. Cette vieille peur, ce sentiment d'être un "porteur de mort" qui m'habitait depuis l'accident de mes parents, s'évapora totalement. Jean-Pierre était là, rayonnant de vie, entouré d'une famille parfaite qui m'acceptait. Rien de mal ne pouvait arriver ici. C'était statistiquement impossible. Le karma ne frappe pas les saints.
— Bon ! Assez de sérieux ! s'exclama Jean-Pierre en se levant d'un bond, tapant dans ses mains. Je ne peux pas te laisser partir sans que tu goûtes au Digestif des Ancêtres. C'est une bouteille de Cognac que mon grand-père a planquée pendant la guerre. Elle est à la cave, dans le casier de réserve.
Il se tourna vers moi, son éternel sourire aux lèvres, pendant que les jumelles couraient déjà dans le jardin avec leur mère.
— Eliot, mon futur confrère, viens donc me donner un coup de main pour descendre. L'escalier est un peu traître et avec tout ce vin, je ne voudrais pas finir la soirée en faisant une cascade non autorisée par mon assurance !
Je me levai, l'esprit léger, prêt à l'aider, le cœur rempli d'une gratitude sincère pour cet homme. Je ne savais pas encore que cet escalier serait le théâtre de ma plus grande catastrophe, et que le "Saint" Jean-Pierre s'apprêtait à rencontrer son destin au bout d'un lacet défait.
L'escalier de la cave était une descente vers les abysses du chic. Jean-Pierre descendait devant moi, son téléphone à la main pour éclairer les marches en pierre de taille. L'air était frais, chargé d'effluves de chêne et de vieux raisins...
C'est là que le destin a décidé de me faire un croche-pied métaphorique. Mon téléphone — ce traître — a glissé de ma poche. Dans un réflexe stupide, je me suis baissé pour le rattraper. Sauf qu'entre le bordeaux, le stress de plaire et ma maladresse naturelle, j'ai fait ce qu'on appelle en physique un "transfert de masse non maîtrisé".
En me relevant brusquement, mon bassin a pivoté. Mon fessier a percuté le bas du dos de Jean-Pierre avec la force d'un bélier de siège.
Le temps s'est figé. J'ai vu le "Saint" Jean-Pierre décoller. Ses pieds ont quitté la marche, ses bras ont battu l'air comme les ailes d'un oiseau blessé, et il a plongé tête la première dans l'obscurité.
Crac.
Le bruit a été sec. Net. Comme une branche de bois mort qui cède sous le pied. Il a fini sa course dix marches plus bas, le cou tordu dans un angle que même un contorsionniste du Cirque du Soleil trouverait audacieux.
— Jean-Pierre ? murmurai-je, le cœur
battant dans mes oreilles comme un tambour de guerre.
Rien. Le silence de la cave était devenu sépulcral. Je suis descendu, les jambes en coton, pour vérifier son pouls. Rien. Nada. Le saint était devenu une simple ligne dans un registre de décès.
La panique m'a foudroyé. Pas la panique du deuil, non. La panique de l'étudiant en droit qui voit déjà son nom associé à l'article 221-6 du Code pénal : l'homicide involontaire.
« Oh mon Dieu, la police scientifique... » pensai-je, les mains tremblantes. « Est-ce qu'ils peuvent retrouver des traces d'ADN de mon cul sur son veston en tweed ? Est-ce qu'une pression fessière laisse des empreintes identifiables ? Est-ce que je vais finir en prison parce que j'ai les hanches trop larges ? »
— Tout va bien en bas, les garçons ? vous avez trouvé le trésor ?
La voix chantante d'Hélène résonna depuis le haut de l'escalier. Mon sang ne fit qu'un tour, se figeant instantanément dans mes veines.
— Euh... bafouille-je avec une voix de fausset qui venait de perdre trois octaves. Je... je crois qu'il y a eu un problème...
Bon, je pourrais vous faire le détail minute par minute de ce qui s'est passé ensuite, de l'instant où elle a descendu les marches à la seconde où elle a compris, mais honnêtement, c'était horrible. L'image de cette famille parfaite explosant en plein vol restera gravée dans ma rétine à tout jamais.
Hélène a hurlé. Un hurlement viscéral, primitif, qui a déchiré l'air frais et parfumé de la cave. Le plateau de charcuterie qu'elle avait gardé à la main s'est fracassé sur la pierre. Ensuite, ce fut le chaos absolu. Zoé est arrivée en courant et s'est effondrée sur la dernière marche en se tenant le visage, hurlant le prénom de son père à s'en arracher les cordes vocales. Depuis le salon, on entendait les deux petites jumelles pleurer à chaudes larmes, terrifiées par les cris de leur mère et de leur grande sœur.
Entre les pleurs déchirants, les cris de désespoir résonnant contre les murs de pierre et l'odeur âcre du vieux Cognac de 1945 qui imbibait lentement le corps désarticulé de Jean-Pierre, je ne savais plus vraiment où me mettre. J'étais planté là, collé contre le mur humide, les bras ballants, retenant ma respiration avec la désagréable sensation d'être le pire monstre que la Terre ait porté.
Tout s'est enchaîné très vite. Même trop vite.
Les gyrophares bleus des pompiers balayant la façade bourgeoise, les ambulanciers au visage grave, les policiers posant des questions d'une voix douce « Il a trébuché, vous dites ? L'escalier est en effet très raide et mal éclairé... », les couvertures de survie, les regards vides de Zoé et Hélène. J'ai hoché la tête à tout. Oui, il a glissé. Non, je n'ai rien pu faire, j'étais derrière lui. Une ellipse temporelle digne d'un montage frénétique de cinéma nous a ramenés, presque sans transition, quelques jours plus tard.
Lors de la cérémonie d'enterrement.
L'église était pleine à craquer. On aurait dit le tapis rouge des Oscars, mais avec plus de mouchoirs et moins de sourires. Zoé était une épave à côté de moi, s'accrochant à mon bras comme à une bouée de sauvetage.
Moi ? J'étais en plein enfer intérieur. Chaque fois que le prêtre prononçait les mots « homme de bien », « pilier de la communauté » ou « saint parmi les saints », j'avais envie de vomir mon petit-déjeuner. La culpabilité me rongeait. Je fixais le cercueil en acajou poli, me demandant si je devais me lever, là, maintenant, et hurler la vérité.
« C'est moi ! C'est ma maladresse qui a tué l'homme qui entraînait les petits orphelins au foot ! Arrêtez de pleurer, je suis un monstre ! ».
J'allais le faire. J'allais ouvrir la bouche. J'étais à deux doigts de ruiner ma vie pour l'honneur de ce mort.
C'est à ce moment précis que mon téléphone, en mode vibreur dans ma poche, s'est mis à s'agiter comme s'il faisait une crise d'épilepsie. Une notification de l'application du Journal de la Ville.
Je l'ai consulté sous le banc, par pur réflexe de survie.
FLASH INFO : L'HORREUR DERRIÈRE LE MASQUE.
Suite au décès de Jean-Pierre Belmont, les enquêteurs ont découvert une pièce secrète dans sa cave. Les perquisitions ont mis au jour des milliers de clichés pédopornographiques et des preuves accablantes liant le notaire à la disparition de quatre adolescents dans la région. Jean-Pierre Belmont, le "notaire parfait", était en réalité un prédateur notoire opérant depuis plus de vingt ans.
Le sang s'est glacé dans mes veines. J'ai relevé la tête vers le cercueil. La "clarté" que j'avais ressentie chez lui n'était qu'un vernis. La cave où je l'avais poussé n'était pas qu'une réserve de vin, c'était son antre.
Ma culpabilité s'est évaporée instantanément, remplacée par un frisson de compréhension. L'exorciste avait raison. Je porte la mort. Mais apparemment, la mort a un excellent sens des priorités.
La cérémonie s'est poursuivie. Les gens pleuraient toujours, mais moi, je regardais mes mains. Je n'étais plus un meurtrier.
J'étais... un accident de parcours nécessaire.
Cause de la mort : Rupture des cervicales par chute d'escalier (et "check" de fessier non intentionnel).
Verdict : Mort accidentelle.
Red flag pour un tueur en série : Ne pas faire de BBL. Un fessier plus rebondi aurait peut-être amorti l'impact, ou du moins, n'aurait pas été une arme aussi contondante.
Fin du chapitre 1.