Chapitre 5
Un entretien sur un plateau de couleur sobre. Un évènement historique. Ingo Izan, une des figures les plus célèbres des écrans à l'interview, qui semblait écrasé par la présence de son invité pourtant immobile et silencieux : un véritable Wau.
Dans un fauteuil à sa taille, il faisait figure de géant. Deux mètres cinquante, peut-être trois. Sans vêtement ou uniforme, il était recouvert d'une enveloppe, d'une armure, d'un noir éclairci qui collait à lui et dessinait une musculature abstraite. Enfin, pour son visage, il avait un masque doré, impénétrable, sans aucune aspérité, comme une visière. Immobile, il n'avait d'humain que l'apparence. Même à travers les écrans, il imposait une aura de dieu, voire même de dieu des dieux, et dans cette théâtralité, tout le monde, les pauvres idiots que nous sommes, ceux qui le jalousaient comme Ingo ou ceux qui le haïssaient comme Ada eurent une pulsion d'adoration.
Ingo annonça que quarante sept milliards de spectateurs regardaient l'émission et les salua. Avec une voix qui, incroyable, avait une forme d'hésitation spontanée, il commença le dialogue.
- « Vous êtes donc un Wau.
- Oui. »
Sa voix était neutre, il aurait même pu s'agir d'une femme à l'intonation grave. Elle était puissante et douce.
- Êtes-vous un humain ? - Oui. - Êtes-vous un humain augmenté ? - Oui. - Avez-vous des facultés Psi ?
- Oui.
- Vous pouvez enlever votre masque ? - Oui. »
Mais il ne bougea pas et personne ne vit son visage. L'interrogatoire se poursuivit :
- « Qui vous a créé ? - L'Ordre Wau a été fondé vers l'an 700 avant Jésus Christ. Il a vécu diverses incarnations, dont vous voyez la plus récente.
- Quoi ? Euh...vous étiez là quand Prospero a été colonisée ?
- Nous étions là pendant la Peste Noire du quatorzième siècle. - Combien êtes-vous ? - Qui sait ? - Vous n'allez pas répondre à toutes nos questions ? - J'ai mes raisons. - Habitez-vous, comme le dit la légende, une forteresse stellaire, où se trouve l'élite de l'humanité, Transients sous la direction d'un Dieu Aveugle ? - L'Ordre Wau est uniquement constitué d'humains. - Et pour la forteresse stellaire ? - Qui sait ? - Quelles sont vos relations avec la SH ? Le gouvernement déclare que vous servez la SH, et la Ligue d'Antioch vous peint comme des monstres. - Nous servons l'humanité depuis toujours en menant nos propres luttes. Mais nous ne recevons pas d'instruction de la SH, et ils seraient bien en peine de nous donner des ordres, même si nous voyons tout. - Regardez-vous L'Équipage du Capitaine Wau ? »
Ingo alignait des questions sur différents registres pour obtenir, espérait-il, une réaction. Mais le temps de réponse est invariable.
- « Oui. - Vous appréciez ? - Oui.
- Vous dites servir l'humanité, mais qu'avez-vous fait, concrètement ?
- Je dirais que nous sommes indépendants, y compris au sein de notre Ordre. Nous nous fixons des objectifs personnels et nous nous y tenons. Nous ne revendiquons jamais nos victoires.
- Pourquoi ?
- Quand le peuple pense que le système améliore les choses, cela stabilise la société.
- Même si c'est vrai, maintenant que vous avez dit ça, il va penser le contraire.
- Ingo...tout passe. Seules les IA n'oublient pas.
- Qu'avez-vous fait personnellement pour améliorer la SH ?
- J'ai participé à l'établissement de la paix fragile sur Escalus entre Escalus Prime et les tribus Xenos. - Ce n'est pas ce que l'histoire raconte. »
Pas de réponse. Ada remarqua que le Wau n'avait pas bougé, pas un seul doigt. Si ça se trouve, c'était juste une statue.
- « Êtes-vous au courant du conflit actuel entre la SH et la Ligue d'Antioch ? - Oui.
- Quel camp soutenez-vous ? - L'Ordre Wau ne soutient aucun camp, jamais, dans aucune guerre civile de l'humanité. - Pourtant la Ligue d'Antioch vous peint comme un monstre. Qu'en pensez-vous ? - Nous n'avons pas besoin d'être aimés pour accomplir nos missions.
- Êtes-vous un ordre religieux ? - Nous n'avons aucun sujet d'ordre métaphysique. - Comment devenir Wau ? - Qui sait ? - Vous êtes grand physiquement, vous en imposez, mais quels sont vos pouvoirs ? - Nous sommes ce qu'un humain peut être de mieux à chaque époque. - Pourriez-vous tenir tête à dix membres des forces spéciales ?
- Ingo, je ne suis pas là pour répondre à des questions d'enfant. »
Ada se surprit à se ranger du côté de la dignité du Wau, excédée par les questions puériles d'Ingo, et pourtant elle n'avait que douze ans. Aux sourires de l'assemblée devant l'écran, elle n'était pas la seule.
- « Si vous êtes si parfaits, pourquoi ne pas mettre un Wau à la tête du gouvernement de la SH ? - Un bon gouvernement se mesure à la force de son contre pouvoir. - Euh...d'accord...je vais poser une question que m'a posé ma fille Dimka. Les enfants font partie de l'humanité à laquelle vous vous adressez, pas vrai ? - Pleinement. - Elle me demande : c'est qui le plus fort, un Wau ou un Transient ? »
Le Wau accusa un silence. Encore une question pour enfant. Mais posée par un enfant. De toute évidence, s'il avait les atours d'un guerrier, il répugnait à parler du commerce de la guerre.
- « Le plus fort sur quel plan ? - Si vous deviez vous battre par exemple. - Cette question est absurde. Un Wau ne se battra jamais contre un Transient. Nous aspirons tous deux à la paix. - Imaginons que cela arrive. - Le Transient peut éliminer un Wau d'une simple pensée. Je suis un être humain. Les Transients sont l'équivalent de nos dieux. Cela répond à la question de Dimka ? - Quelle est concrètement votre action concernant les massacres perpétrés sur les stations orbitales autour de Caliban ? »
Encore une tentative de déstabiliser le Wau par l'alternance du registre de questions. Vaine tentative :
- « Je suis arrivé dès que les informations me sont remontées. Trop tard pour empêcher une boucherie ignoble qui fait honte à la Flotte Stellaire et pour laquelle, j'espère, vous, Ingo, menerez une enquête zélée afin de dénoncer la logique qui a abouti à ce résultat. Mais j'ai pu intervenir sur les autres stations. »
Ada baissa le front. Menteur, se dit-elle.
- « Vous avez dit que vous aviez chacun votre objectif. Le vôtre, donc, c'est de lutter sur la frontière ? - Non. J'ai un certain objectif. Je souhaite m'adresser à vos spectateurs. - Et quel est votre message ? »
Le Wau tourna la tête vers la caméra, se pencha en avant, quittant sa posture de statue divine, et joignit les mains. Ada en était sûre, il s'adressait à elle.
- « Les Wau ne servent ni la Ligue, ni la SH, ni les systèmes organisationnels qui les ont précédés et qui leur succéderont. Les Wau sont au service de chaque être humain. Je vous propose, dans les années qui viennent...si vous êtes face à une situation qui, vous le pensez, doit être résolue pacifiquement et ne peut être résolue que par un Wau, de faire appel à nous. Nous répondrons présents et sans jugement. - Mais...euh...comment peut-on vous contacter ? - Posez la question à n'importe quelle Encyclopédie Vivante qui vous mettra en relation avec nous. - Mais enfin, vous allez avoir de nombreuses demandes ! - Nous les traiterons. - Mais si vous avez, disons, un milliard de demandes ? - Je peux traiter à moi seul ce nombre de demandes. - En combien de temps ? »
Le Wau retourna la tête vers Ingo. Il répondit simplement :
- « Elles seront traitées. »
La conversation dura bien plus longtemps et de nombreux sages, philosophes, politiciens et experts prirent des mois et des années pour gloser sur l'entretien. Mais Ada, déjà refroidie par l'évocation du massacre de Caliban, ne lui accorda pas plus d'attention, car on apportait déjà les plats sur la table.