Chapitre 3
Un homme séduisant, chauve, trop souriant, pointe son index vers Ada et s'exclame :
« VOUS avez toujours voulu TOUT savoir sur les Wau ! Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? »
Un masque doré, ovale et sans aucune aspérité, dans lequel se reflète un drone caméra, s'affiche à la place de l'homme séduisant dans l'écran au mur.
« Qu'est ce qui se cache derrière le masque ? Une IA ? Un transhumain ? Un Transient ? Et pourquoi pas un Xeno ? Sont-ils les alliés de la Société Humaine ? Sont-ils un organisme de contrôle ? Pourquoi veulent-ils nous parler aujourd'hui ? Qu'ont-ils à nous dire ? Pour la première fois depuis leur apparition lors de la crise tribale sur Escalus Prime, un Wau va venir s'exprimer sur nos écrans. Ce sera une toute spéciale QUESTION DU JOUR, toujours présentée par...»
Demain, se dit Ada. Voilà une semaine que les émissions PanSH faisaient la promotion de cet entrevue spéciale.
Mais Ada savait parfaitement ce qu'était un Wau - et non pas « un » Wau mais « le » Wau : l'antagoniste de tous les récits d'aventures de la Ligue d'Antioch.
Wau était un homme géant, grand comme deux adultes, dans une vieille tenue d'astronaute qui datait des premières années de la conquête spatiale. Sa grande visière en bocal était dorée, et sa voix était grave et sinistre. Parfois, dans les moments dramatiques, on pouvait y voir le visage d'un homme aux yeux pris d'une passion folle et hanté d'un sourire cruel. Wau agissait comme main armée de la Société Humaine, et habituellement, arrivait sur une planète où les Xenos et humains coexistaient en paix. Il les corrompait en leur offrant des cadeaux et de l'argent avant de prendre le pouvoir, et une résistance se créait. Alors il tuait quelques résistants. La SH le couvrait de pièces d'or appelées Thalers et il les stockait dans une forteresse stellaire creusée dans un astéroïde, où il vivait seul et jouissait de la simple possession de son or de façon démoniaque. Mais les héros de la ligue d'Antioch arrivaient sur la planète oppressée et aidaient la résistance : les sœurs Aida et Yelena, des combattantes qui avaient reçu respectivement une lance magique et un fouet quantique d'un Transient qui avait épousé la cause évidemment juste de la Ligue. À deux, elles tenaient tête au Wau, qui aurait pu gagner s'il n'avait pas toujours été distrait par des opportunités de richesses ou surchargé d'or. Mais le héros qu'Ada préférait, c'était Gorylkin : un homme ordinaire, en tenue d'astronaute moderne aux couleurs de la Ligue, qui triomphait par sa simple ruse et son bon cœur, et qui avait pour devise : L'esprit triomphe de la force.
Ada aurait aimé être Gorylkin; les trois semaines promises dans cette chambre s'allongèrent, puis il ne fut plus question de sortie. À vrai dire, elle n'avait plus onze ans, et c'était aujourd'hui l'anniversaire de ses onze. 1
Sa chambre était d'une paroi souple et indestructible, blanc cassé. Un écran qui fait défiler des tableaux de la SH. Un écran d'émissions où était diffusées les fictions propagandistes et les informations non moins propagandistes de la SH. Une belle baie vitrée, qui semblait en apparence réelle et non virtuelle, qui donnait sur ce qu'on lui avait dit être « les Chutes de Calchas ».
Le complexe dans lequel elle était prisonnière devait se situer dans une ville elle-même comme suspendue par divers ponts et piliers au-dessus d'un gouffre circulaire en apparence insondable. Devant-elle, des hautes montagnes couvertes de verdure, d'où plongeaient des immenses chutes d'eau captées par des turbines à tous les niveaux.
De larges murmurations de libellules colorées passaient, évitant des animaux Xenos ressemblant à de placides montgolfières qui les chassaient en s'enduisant d'un mucus collant.
Plus bas, des entrelacs de ponts et de passerelles, où progressait une foule majoritairement humaine, mais habillée de façon unique par individu, ce qui était étonnant, voire même fatiguant à l'œil d'Ada : ce type coloré de rouge avec un chapeau large, humain ou Xeno ? Pourquoi il n'est habillé comme personne d'autre ? Est-il dangereux ? Ils flânaient, se bousculaient, et il y avait des enfants. Même si le Shareplace voyait la SH comme un enfer, et bien, tous ces enfants semblaient plutôt joyeux et tout comme Ada avaient des petits jouets qui agacèrent une envie mêlée de honte.
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Car Ada avait aussi accès à l'Encyclopédie Vivante, l'EV, qui était son bonheur et son malheur : un terminal portable qui contenait tout le savoir du monde, accessible d'une simple question, qu'il formulait et raffinait selon ses demandes. Ainsi, elle décrivait le Xeno ou même le « montrait » par la fenêtre à l'EV et elle répondait. Les orbes flottants, par exemple, qui se répartissaient dans tout Calchas formaient une seule entité habituellement errant dans l'espace et qu'on estimait proche de la transcendance (quoi que cela signifiât). Comme de nombreux Xenos il n'avait pas de nom propre et on lui avait attribué une lettre, ici, Calchas - Zeta - 1.
Grâce à l'EV, Ada poursuivit son appétit de savoir en sciences et en mathématiques. Elle développa une affinité particulière avec le mystère de la répartition des nombres premiers dont elle rattrapait la longue histoire. Mais l'EV était aussi une balance...elle demanda bien sûr à l'EV comment ouvrir une serrure fermée, et distraitement l'EV déclarait qu'elle ne savait pas (tout comme briser une baie vitrée). Au début Ada pensait que la réponse était compréhensible car on ne peut pas TOUT savoir mais l'EV savait vraiment TOUT sur TOUT le reste et c'était très suspect, d'autant plus que son « accompagnante SH » arrivait en général une demie heure plus tard en s'inquiétant distraitement du bien être de leur captive.
Cette accompagnante SH s'appelait Solstice. C'était une femme plutôt petite, le corps tassé par la gravité permanente d'une planète. Des taches de rousseur et des tresses plein la tête, sécurisées par des attaches en métal. Au début, Ada avait été choquée des attaches de métal, finement ouvragées, qui étaient « des biens personnels », mais elle s'habitua à bien plus choquant à ses yeux : Solstice venait chaque jour avec des vêtements différents : pantalons larges de lin rouges, jupe longue à motifs floraux, tunique de technicien...elle avait dit, alors qu'elles se faisaient face chaque jour sur deux chaises dans sa grande chambre : « ces vêtements, et d'autres, m'appartiennent. »
« Ada, la Société Humaine n'est pas très différente du Shareplace. Tout citoyen qui se comporte correctement a droit au « gîte et au couvert » selon l'expression de la loi, c'est-à-dire qu'on peut être logé dans des centres spéciaux ou chez l'habitant qui est alors réquisitionné pour cela chaque nuit. De même, on est nourris. C'est normal dans un Shareplace, je sais, mais on a dû te dire que dans notre monde, tout se monnayait avec des Thalers. C'est aussi vrai : si on veut des vêtements autre que les tenues octroyées par les centres d'hébergement, il faut fournir un travail à la communauté. On peut aussi décider de ne rien faire. La Société Humaine, par son nombre, permet à ceux qui veulent vivre l'expérience du Shareplace, de ne rien faire sinon tous les jours marcher dans la nature et s'entretenir avec l'EV. »
Ada restait méfiante. Solstice tira une pièce de métal brillant de sa poche.
« Les thalers sont numériques mais voici une pièce de un thaler. Tu la veux ? »
Ada regarda la pièce sans la prendre. Elle se disait que Solstice était l'envoyée du Wau. Sol posa la pièce sur un coin de table. Depuis, Ada ne l'avait pas touchée, même si elle l'avait regardée de près, aussi attentivement qu'un numismate.
La chambre était assez grande. Le lit était agréable et doux, et un drone volant, passant par une petite ouverture, venait chaque jour le faire, mais Ada l'avait déjà fait, alors il se contentait de tirer les bords et de lui souhaiter bonne journée.
Il y avait un écran qui diffusait les émissions et Ada regardait les programmes jeunesse : d'abord avec une curiosité mêlée de défiance, ensuite pour « s'entraîner à résister à la SH », mais il fallait bien avouer qu'au bout d'un moment elle les aimait, elle voulait savoir d'un jour à l'autre les suites de l'aventure de toutes ces fictions, et dans sa tête coexistaient tout à fait Gorykiln aux mille ruses de la Ligue d'Antioch qui triomphait d'un Wau maléfique et un autre Wau, mais celui-là svelte et beau, peut-être une femme d'ailleurs, qui allait aux fins fonds de l'univers, à bord d'un vaisseau Endymion doré transportant mille hommes, trouver les secrets des Dieux Aveugles.
Tous les jours elle devait apprendre des « petites choses » liées à la SH, avant l'arrivée de Solstice qui passait après son repas de midi. C'était vraiment pour les bébés, selon elle. Un jour, une leçon portait sur la simple information que « les planètes où se trouvent les humains sont très éloignées les unes des autres »...c'était si pauvre en information qu'elle eut envie de pleurer. Les enfants de la SH doivent être stupides, s'est-elle dit. Certaines leçons, cependant, étaient de véritables révélations et d'ailleurs semblaient incomplètes selon elle, mais c'était un savoir que les enfants de la SF apprenaient passivement. Ainsi sur la religion : ce mot pour elle était étranger.
- « Tous les humains de la SH sont religieux ? demanda-t-elle.
- Non, répondit Sol. Dans la majorité des mondes la religion est un choix personnel...même si bon...quand tes parents ont une religion, difficile d'y échapper, tu me comprends ? Les Xenos aussi parfois adoptent une religion. Certaines religions sont majoritairement Xenos. - À quoi sert la religion ? - À répondre à nos inquiétudes. À expliquer l'inexplicable. La réponse simple c'est : la religion est là et c'est comme ça. Si quelqu'un dit quelque chose qui te semble idiot, mais que c'est une information issue de sa religion, tu dois la respecter. - C'est-à-dire ? Elle est vraie ? - Non, probablement pas. Mais elle est importante pour celui qui la dit. »
Après, Ada pouvait sortir de la pièce sous le contrôle de Solstice et d'un drone volant. Dans les couloirs, les portes se verrouillaient audiblement à leur passage pour rappeler à la petite fille qu'il ne fallait pas tenter d'escapade. Un ascenseur les menait à l'air libre, sur le toit. Des arbres, des ballons, une paroi transparente qui les séparaient du vide, la beauté des chutes de Calchas et des nuages dérivant dans le ciel. La beauté des étoiles naissantes, de la géante gazeuse Calchas-4 et de ses anneaux larges. Les couchers en arc-en-ciel dans ce ciel chargé de l'humidité des cascades.
Ada était censée courir après un ballon ou faire de la balançoire - seule - mais elle tournait en rond, dans ses pensées. Problèmes de mathématiques, discussions avec Solstice, observation des Xenos et des insectes, parfois allongée sur le ventre.
Un jour il pleuvait, alors Sol et elle étaient restées sous un abri à regarder la pluie tomber. Ada avait demandé :
« Les gouttes d'eau tombent au hasard. Il y a une faible possibilité qu'elles dessinent la forme de Léon (sa peluche Xeno, qu'elle portait attachée à elle, placée sous la ceinture de sa tunique et qui ressemblait à un lapin humanoïde aux oreilles immenses et molles). Je me demande si ce sera Léon parce que je serai là pour voir cet instant. Peut-être qu'en permanence les gouttes dessinent des Xenos mais je ne les connais pas. »
Sol soupira :
« Et tu n'as que dix ans. Il s'en passe des choses dans ta tête. Tu l'as appelé Léon, c'est ça ? Tu me le montres ? »
Ada détacha Léon de sa ceinture et le tendit à Sol sans pour autant lui donner. Au contraire, elle maintient une distance calculée. Sol constata que Léon n'avait plus qu'un œil. Ada dit simplement :
« Je me suis endormie une nuit et le lendemain il était tombé. »
La pluie tombait sans pour autant dessiner de Xenos sur les pierres du toit et un vaisseau passa en rugissant dans le lointain, en ligne droite vers le ciel - un Raven. C'était le vaisseau préféré d'Ada car elle en avait vu des publicités sur ses écrans et dans la publicité, le vaisseau volait dans les étoiles avant de se transformer en un grand oiseau noir. Elle n'avait aucune idée de la métaphore publicitaire et pour elle ces engins pouvaient à tout moment se transformer de la même manière.
- « On m'avait dit que je sortirais dans trois semaines et que j'irais dans une famille, les Jespersen. Ça fait...très longtemps qu'on m'a dit ça. - C'est ce que tu veux faire, Ada ? Sortir et aller chez les Jespersen ? - Ouais... - Moi je ne te mens pas, Ada. - D'accord, alors où sont les membres de ma famille ? Je ne parle pas des Jespersen. Je parle de mes frères et sœurs du Shareplace. - Ils sont dans leur famille d'accueil. Parfois depuis quelques mois. Ada, tu es la dernière ici. - Qu'est ce qu'on attend alors ? - Ada...parmi tes amis, il y avait des gamins intelligents. Pas autant que toi, mais intelligents. Et puis il y avait des gosses un peu bêtes. Il y en avait qui haïssaient la SH. Et d'autres qui se sont dit que le monde était un chouette endroit, qu'on soit de la Ligue ou de la Société. Mais toi, Ada...t'as le cerveau d'un génie et tu ne lâches rien. Même toi tu ne sais pas le petit tigre féroce qu'il y a en toi. Un tigre, c'est une jolie bestiole, mais sauvage. (elle ferme la main comme une patte). Tu sais, tu t'es endormie avec Léon, que tu aimes beaucoup, et tu t'es retrouvée un matin avec son œil dans la main. T'en penses quoi ? - Je suis désolée, Sol, et les larmes montaient aux yeux d'Ada. - T'inquiètes, et Sol la prend dans ses bras. - Sol, c'est pas terrible ici, mais j'ai pas envie d'aller chez les Jespersen. Toi, ça va. Je pourrais me trouver un métier et être utile ici. » 1
C'était la première fois, la première depuis des mois, qu'Ada formulait l'envie de construire ici sa vie.
- « Intéressant, ça. Tu voudrais faire quoi ? - Des mathématiques. - Pas très ambitieux. - Pourquoi ? - Bah, t'es super intelligente, tu pourrais faire n'importe quoi. Aujourd'hui les IA alignent les théorèmes à la place des humains, décident de quels théorèmes on va démontrer ensuite, et on stocke les résultats comme on répertorie les insectes sur les mondes. Les mathématiciens rangent les résultats dans des tiroirs. Tu voudrais pas être pilote d'Endymion ? Comme dans L'Équipage du Capitaine Wau ? Moi j'adorerais. - J'ai lu qu'il y avait des problèmes que les IA ne pouvaient pas résoudre. - Tu es marrante. Tu es maline mais aucun humain n'est plus fort qu'une IA.Quand il y a un problème trop gros pour une IA, on demande à un Transient. - C'est quoi ? Je pensais que c'était des Xenos ? - Non, ce sont des dieux. - Comme ceux des religions ? - Il y a une différence, mais ne le dis à personne. Les Transients, eux, existent. »
Le soir dans son lit, Ada avait cherché sur l'EV cette histoire de Transients mathématiciens.
Il existait un pacte dit de « Pacte de Curiosité Humain - Transient » qui avait convenu que pour une série de problèmes historiques ou pittoresques comme P/NP, Collatz, Goldbach, de l'unification des théories, des territoires des nombres périodes et bien d'autres comme les modalités du Veritatis, les Transients ne devaient pas dévoiler les solutions « de la grande énigme des mathématiques » pour laisser à l'humanité la gloire d'avoir grimpé seule ces sommets. On ne sait si Ada pu lire la totalité de cette histoire car elle s'endormit avec l'EV qui lui parlait encore sous le rythme doux de la pluie qui tapait sur sa baie vitrée.
LA QUESTION DU JOUR PAR INGO IZAN
- La question du jour est une question de tact. Nous parlons de noms. Combien de noms avons-nous ? Qu'est ce que cela signifie ? Je reçois pour répondre à cette question Evalds, juste Evalds, chargé du protocole au Conseil de la SH sur Origine.
- À notre naissance, que ce soit par nos parents, on nous affecte un nom - Evalds pour moi. Certains d'entre nous ont également un autre nom, par exemple, vous êtes Ingo Izan, deux noms. Cela remonte aux temps avant 2200 et ce que l'on appelle la naissance de l'EVsphère où la plupart des humains avaient un nom et un prénom, le prénom étant censé, et encore, être utilisé par la famille proche ou les amis. Aujourd'hui, la pratique est cosmétique, puisque la plupart du temps le seul nom qui compte est celui que l'on choisit à 12 ans pour son passage à l'autonomie numérique et qui perdurera jusqu'à l'After. C'est le seul nom qui compte, celui qu'on choisit, et c'est un bon message finalement - même si les statistiques disent qu'un peu plus de 50% prennent en nom numérique leur nom de naissance, et que 30% ce qui ne le font pas changent tôt ou tard leur nom numérique en leur nom de naissance.
- Donc mes parents étaient nostalgiques de cette époque révolue où l'on avait prénom et nom ?
- Pas tout à fait. Aujourd'hui la possession d'un nom et d'un prénom sont le fait d'individus venant de la Terre ou des hautes strates de Prospero. Pas spécialement des familles pauvres ou de faible milieu socio-culturel. C'est une façon comme une autre d'afficher son patrimoine.