Chapitre 20
Cass exporta les résultats et les stocka dans une boîte mentale labellisée « liste ». Il y avait, peut-être, dans cette liste, un mot, qui, une fois suffisamment remué dans la pensée, alerterait les Transients (même si, ayant circulé par les câbles de l'Unité Sombre, le risque était déjà aussi grand que réel).
Elle remonte sur le sol de la Forteresse, endosse son Armure qui se referme sur elle, et active la Porte Intriquée qui mène au Saint des Saints.
Cela prend quelques manipulations : tout d'abord, la porte s'active une milliseconde le temps d'envoyer une alerte aux Waus présents dans le Saint des Saints. Ceux-ci s'abstiennent d'avoir des pensées quelles qu'elles soient pendant la minute qui suit, et la porte se réactive pour de bon le temps que Cass la passe.
La porte est habituellement ronde pour profiter un maximum de la surface octroyée par l'énergie disponible, mais, luxe suprême, la porte du Saint des Saints est rectangulaire, semblable à une double porte menant dans quelque monde ésotérique. Quand elle s'enclenche, elle brille d'une vive lumière, un flash qui éclaire la Forteresse, car les molécules d'air errantes sont brutalement coupées (les portes sont aussi des moyens de couper des masses ou des êtres en deux à leur activation ou désactivation, mais ce n'est évidemment jamais utilisé ainsi). Et puis il y a juste la continuité de l'espace, comme si le couloir de métal noir strié d'or qui suivait avait toujours été là.
Un pas, la porte se referme. Flash. Couloir.
Les Wau ne se rencontrent jamais, même par hasard. Chacun sa Forteresse, ses Portes Intriquées, ses affaires, j'imagine. Un Wau se suffit à lui-même, lui avait on dit à son recrutement, quand un drone IA l'avait guidé depuis le point de rendez-vous sur Lennox jusqu'à Francisco-1 puis cet espace.
Ce lieu comportait aussi un Hypnos sur la porte droite et un espace de vie plus conventionnel, mais surtout le lieu d'échange avec les autres Wau, par vision à distance, au fond du couloir derrière une auguste double porte et enfin, sur la gauche, un lieu consacré à la méditation.
Cette pièce de méditation était aussi de métal noir strié d'or hyperchalque. Lumière tamisée et chaleureuse. Un seul grand fauteuil face à une baie vitrée qui montrait le noir absolu.
Un noir absolu qui démontrait ce qu'était le Saint des Saints.
La question que se posèrent les Wau au début de leur rencontre avec les Transients est : où se cacher pour qu'ils n'écoutent pas nos pensées ? À défaut de pouvoir, comme certains Xenos, se glisser dans des dimensions décimales ou supérieures, la réponse était : le plus loin possible.
Ils avaient donc créé un vaisseau, chargé de Portes Intriquées, puis avaient enclenché une Dérive de force 6 dans une direction au hasard. Le premier vaisseau, hélas, par un très malheureux et surtout très peu probable, voire même suspect, fruit du hasard, s'était immolé dans une étoile. Bon, il y eut un Saint des Saints 2, et celui-là suivit une destinée plus sécure : c'est le vaisseau dans lequel Le Wau évoluait actuellement.
Le Wau n'avait jamais vu ce vaisseau de l'extérieur, il ne pouvait qu'imaginer son apparence. Les parois étaient curieusement hermétiques aux sondages de tout type - quand on les frappait, elles ne rendaient qu'un son vide. Et pourtant, parfois, il posait sa main sur un mur ou sur le sol, essayant de capter une micro-vibration qui indiquerait que, quelque part, dans les autres pièces inaccessibles, un Frère de l'Ordre était proche, agissait. Doutait. Subissait la solitude de son statut.
Par cette baie vitrée, ses prédécesseurs avaient vu la danse des galaxies en Dérive de force 6. D'abord, le vaisseau avait franchi notre bulle de perception de 15 milliards d'années lumière, et les Wau avaient pu contempler des étoiles que nul humain n'avait vu auparavant. Puis le navire avait franchi la limite de l'univers en expansion : 93 milliards d'années lumière. Il y eut une dernière galaxie, une dernière étoile, peut-être même une dernière molécule de dihydrogène errante dans le grand abîme, et le vaisseau était passé dans le néant absolu, celui qui un jour sera conquis par l'Univers en expansion, mais qui était juste la bulle de rien qui accueillait le lent développement de masses en fusion qui se refroidissait, et qui, ici et là, par accident, disposait d'individus qui pensaient, se battaient, s'agitaient et parfois s'aimaient.
Il y a cinq ans, mélancoliquement, le vaisseau avait passé la barre des 110 milliards d'années-lumière. L'univers, d'abord un mur d'étoiles s'était comprimé au fil des années en une boule, une boule qui rétrécissait et alors cette boule avait disparu. Le vaisseau était allé plus loin encore que portait la lumière de la dernière étoile. Il ne restait, et la baie vitrée obscure en était le témoin, que le vide absolu.
Les Wau savaient que le Saint des Saints allait ainsi dériver sans fin jusqu'au bord de la zone de néant, qui avait un bord elle aussi, d'une certaine façon. La réalité est une bulle en un peu plus de cinq dimensions. De la même façon qu'en allant tout droit les pieds bien au sol sur une planète ronde vous reviendrez sur vos pas, quand on arrive au bout" d'une bulle en cinq dimensions, on réapparaît de l'autre côté. Ce n'est pas une réapparition car le processus est continu, mais c'est ce que vous verriez sur un schéma en deux dimensions. Cette limite est fixée à 160 milliards d'années lumières du point de départ du vaisseau. Les processus de Dérive sont tels que le vaisseau errera jusqu'à la fin des temps à ce point dit Omega, le point d'extrême distance de toute chose. Mais il est possible qu'une fois sur place il n'y ait pas que le néant : peut-être existe-t-il des Xenos timides ou téméraires qui ont eu la même idée avant les Wau. Peut-être même y a t il là bas, dans le noir et le lointain absolu, une galaxie libre de tout contrôle abritant des civilisations avancées. Ce point Omega, le Wau ne le verrait jamais de son vivant.
Dans l'attente, tapi dans cet océan noir, les Waus estimaient avoir leur meilleure chance d'enfin penser sans être espionnés par des dieux.