Chapitre 10
Sky tendit son poing pour qu'Ada tape dessus.
- « Tu t'appelles comment petit machin ?
- Ada.
- Juste Ada ?
- Ada du SharePlace de Caliban-1.
- Un Shareplace ? Waaaa, tu sais que j'ai eu une petite amie qui venait d'un Shareplace ?
- Non ? Vraiment ? demanda Ada, très intriguée.
- Un camp sur la grosse planète de la Ligue, Polydore. Pour les câlins elle était super, mais sur la fin on se disputait souvent. Et c'était une ancienne de Dante, alors quand on se disputait, elle me cognait comme un bandit. Maintenant, les dieux aveugles la bénissent, elle est dans l'After, certainement à faire chier une pauvre cloche dans mon genre.
- La SH l'avait kidnappée de son Shareplace ?
- Oh non, on était pas en guerre à l'époque. Elle était venue d'elle-même.
- Pourquoi ?
- Ha ! Un jour elle m'a dit : ce qui est bien quand on peut posséder des choses, c'est pas tant le fait de posséder des choses que de pouvoir faire des cadeaux. Sale caractère mais cœur d'or (il posa ses doigts sur ses lèvres, les embrassa, puis laissa partir un baiser invisible vers le ciel comme un papillon). Oh Andromeda, un jour je te retrouverai dans l'After ! Bon c'est ton premier voyage, je parie ?
- Pendant le premier, j'étais endormie.
- Ouais, endormie. Bon, alors t'as vu la cabine à l'arrière ? Elle est complètement à chier pas vrai ? Donc je te laisse le choix : soit tu montes dans cette cabine complètement nulle avec un néon qui grésille, soit tu viens à l'avant avec moi, comme un co-pilote, et tu peux tout voir de notre voyage dans les étoiles. Tu choisis quoi ?
- Je veux aller à l'avant !
- Bien sûr que tu veux aller à l'avant ! Mais je te préviens, si t'as la gerbe, tu nettoies !
- Je vais carrément pas vomir !
- Attends de voir la gravité 0, petit machin !
- J'ai passé 9 ans en gravité 0, grand machin !
- Allez monte ! »
Et Ada, pour la première fois depuis très longtemps, sautilla de bonheur.
Ils montent dans la cabine. Les fauteuils sont doux - ils s'ajustent avec des bruits mécaniques légers à la corpulence d'Ada. Ce n'est ni rangé ni propre : odeur de nourriture et emballages divers. Plein de boutons et de leviers. Plus préoccupant, des voyants d'alerte clignotent, mais Sky range des objets devant pour les oublier.
« Ok madame l'ambassadrice du Shareplace. Tous les vaisseaux fonctionnent en gros pareil. 3 modes de fonctionnement pour 3 situations. D'abord tu vois le levier principal ? »
Il montre un levier qui s'incline dans tous les sens avec un bouton dessus.
« Une fois qu'on a allumé le moteur, si on touche à ce levier, on utilise les réacteurs pour bouger. Le carburant n'est pas infini, alors en gros on utilise ça pour monter à quelques dizaines de mètres ou faire des manœuvres au millimètre. Ensuite il a ce qu'on appelle le Grappin Inertiel. »
Il tire un panneau de contrôle mobile qui dispose de flèches et de touches numériques. Il est relié au vaisseau par un fil.
- « C'est pour le voyage interstellaire. Il tire un grappin immatériel qui va se ficher dans une plateforme en orbite. Et le grappin nous tracte. Un truc incroyable qu'on a trouvé sur Mars, il y a hyper longtemps, et qui a servi à nos parents à coloniser tout le système de la Terre Mythique. Et tu sais pas le mieux ? On a jamais compris comment ça marche. Techno de Transient.
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- Ouais, même à quelqu'un, pauvre type, il en restera que des petits bouts. Mais c'est très réglementé. Et il faut du doigté : ça va te propulser vers la plateforme, et le but c'est de ne pas te crasher dedans. Alors, il y a des protections, mais les vrais pilotes, et je pense que tu veux en devenir une, et ben ils grappinent de façon à contourner la plateforme et aller dans les étoiles.
- On peut l'accrocher sur une autre planète ?
- Ouais, mais tu tires ton grappin à la vitesse de la lumière, alors si on accroche Calchas-3 par exemple, le grappin sera accroché dans 2h30, chiant, pas vrai ? Mais toutes les planètes n'ont pas de plateforme, ou même de lune. Parfois on ne peut juste pas décoller tous les jours. T'es prête ?
- Y avait pas 3 modes de fonctionnement ?
- On verra ça ensuite. Allez on y va. Je déteste cette foutue planète de flics. »
Il vérifie les sangles qui compriment Ada sur son siège, tire des loquets qui se serrent contre les ouvertures dans un bruit de respiration. Appuie sur divers boutons, qui montrent des valeurs de 100%, réenclenche plusieurs fois un bouton jaune qui finit par céder et devenir vert, et dans une ruade le Raven décolle. Un chien jaune Xeno fait un geste agacé face à la raideur du décollage, et alors que le Nomad prend de la hauteur, il pointe le nez vers le ciel où circulent lentement de placides nuages. Sky tire à lui les commandes du grappin inertiel, une mire informatique cible quelque objectif inconnu, et le Raven est tiré vers le ciel; Ada est plaquée contre son fauteuil et un poids lui comprime le thorax et le ventre, les secondes sont immenses alors que les nuages grandissent puis disparaissent, le ciel pâlit puis noircit violemment, faisant apparaître des millions d'étoiles.
Le Raven passe à une centaine de mètres d'un objet stellaire mystérieux et plat : la plateforme du grappin, puis continue sa course vers le néant. L'accélération s'annule, et Ada retrouve la légèreté familière de la gravité zéro.
Sky tourne la tête vers elle et montre un endroit où elle peut vomir. Mais son estomac est habitué et son oreille interne reprend ses marques.
- « Parlons maintenant du voyage interstellaire », dit Sky en montrant le dernier équipement.
Un appareil informatique semblant tiré de la préhistoire, un clavier d'enfant avec de gros boutons avec un écran intégré traitant quatre couleurs uniquement, petit comme une boîte d'allumettes, à moitié enterré sous des rouleaux de papier qui décollaient légèrement en l'absence de gravité.
- « T'as quoi, treize ans ? - Ouais, presque. - Ouais, c'est à ta portée. Donc tu vois où c'est, Calchas-3 ? »
Il donne un coup de réacteur sur un seul côté pour faire pivoter le Raven à 180 degrés. La planète Calchas, verte et bleue d'immenses océans tourmentés de tempêtes sans fin, apparut, immense et ronde, devant Ada. À sa vision, Ada comprit qu'elle serait pilote, qu'elle aurait son vaisseau, et qu'elle ne se lasserait jamais de voir des planètes nouvelles. Sky avait l'air totalement blasé, d'ailleurs il mâchonnait une friandise.
- « Elle tourne autour de Calchas, une naine jaune classique. Une étoile. Maintenant imagine tu es sur Calchas-3, et avec une machine magique, tu deviens la seule chose qui ne tourne plus autour de l'étoile. Que se passe-t-il ?
- La planète s'en va et moi je reste. - Ouais, si t'es du bon côté, mais ouais. Tu es rapide dis donc. Donc c'est le principe de la Dérive Interstellaire, ou tout simplement la Dérive. Tu vois les boutons de 1 à 6 ? 1, c'est quand on veut s'immobiliser par rapport à la planète. Elle tourne et s'en va sans toi. 2 c'est pour l'étoile. On dirait pas mais elle va super vite. Deux secondes en position 2 et tu es déjà super loin, et si tu as mal calculé ton coup, on te retrouvera jamais. 3 c'est pour la galaxie. 4 c'est pour le cluster galactique. 5 c'est pour le supercluster galactique. 6 c'est "absolu". C'est la totale. Y a même l'expansion de l'univers dedans. Il paraît que quelques jours en 6 et tu traverses une galaxie. - Tu as déjà essayé ?
- Plein de petits malins ont essayé. On ne les a jamais revus. - Donc faut juste choisir une force et l'activer un certain temps ? - Ouais, et au bon moment. C'est pour ça qu'on a des cartes. Des cartes à l'ancienne. »
Il déroula une carte papier, qui se repliait sur les bords. Elle n'avait pas d'échelle et les positions des étoiles étaient symboliques. On voyait Calchas, une flèche qui pointait vers Vérone, et une flèche qui allait de Vérone à Prospero, et une flèche qui allait de Prospero à Calchas. En lettres manuscrites, il y avait marqué « Triangle de la Fortune ». Sur chaque flèche, il y avait marqué
DÉPART (avec une heure, par exemple : 13h56mn04s)
MARGE (avec une indication en secondes, par exemple 1000 secondes)
FORCE (un chiffre de 1 à 6)
DURÉE (un chiffre en secondes)
« Tu vois on est à Calchas. Disons qu'on veut aller à Prospero. Ben déjà tu vois on doit passer par Vérone. Ensuite, il faut attendre l'heure indiquée pour que...et bien, les étoiles soient alignées, ensuite on met la force qu'il faut et la durée qu'il faut, et on y est.
- Et la marge ?
- Si on a un peu de retard ou d'avance, on peut sauter un peu avant ou après. Plus on est loin de l'heure idéale de départ, plus on arrive loin du système et on prend des risques. Pour les grosses planètes comme Prospero, les routes sont bien calculées et on a des marges en heures voire en demi journées. Pour Clelia, c'est à 10 secondes près. »
Il referma la carte.
« Le Triangle est cool, parce qu'il y a plusieurs dates par jour, mais certaines destinations sont super reloues et il n'y a qu'une fenêtre par semaine. Pour Clelia, ta fichue destination, c'est tous les quatre jours puis tous les sept jours une fois sur deux. Entre ça et la marge, on voit que c'est un trou paumé. »
Sur le terminal ancien, il alla chercher la destination d'Ariel et valida.
- « C'est dans 10 minutes environ depuis Ariel. C'est pour ça que l'autre salope m'a mis en rogne à se pointer au dernier moment, car si on ratait la fenêtre, et bien j'étais bon pour rester une putain de semaine de plus sur Calchas-3. UNE SEMAINE ! Elle l'a fait exprès. Pour pas qu'on ait à parler salaire.
- Qui fait les cartes ? Il y a des cartographes ? (Ada se voyait totalement cartographe)
- Deux petites minutes steup. »
Il tapota sur le terminal de Dérive. Un compte à rebours énumérait ses dernières secondes. Quand il passa à zéro, un petit bourdonnement, et Calchas-3 disparut, peut-être sur le côté, et les étoiles bougeaient à l'unisson, comme si des rafales de vent bousculaient le Nomad avant de l'envoyer tourbillonner.
En deux secondes, la présence immense d'une autre planète apparut comme si un immense sportif l'envoyait à pleine vitesse vers eux comme une balle.
Une grosse planète verte, sans océan mais émaillée de nuages, apparut en occultant un soleil jaune. Quand le noir se fit par cette éclipse, des milliers, des dizaines de milliers de lumières apparurent dans l'espace. Des vaisseaux, de tous types, de toutes tailles. La radio se mit à bourdonner de pleins de messages et Sky la coupa.
- « Ariel, la Grande Porte du Lointain. C'est de là que tous les colons partent, vers des centaines de mondes vierges...dont Clelia. C'est bon, on est dans les temps. Je programme la Dérive...les cartes tu disais ? Je crois qu'au début, ils ont envoyé des tas de sondes avec des IA dedans. Et puis maintenant ils ont une planète - artefact des Transients appelé Leonardo. Un gros ordinateur en gros. Réservé à la Flotte Stellaire, pas touche. Mais évidemment si t'arrives à trouver de nouvelles routes, fortune est faite pour toi, petite. Imagine une route directe aller entre Prospéro et Vérone. Ça ça doit valoir un paquet de fric.
- Tu pourrais m'emmener voir Leonardo ?
- Un jour peut-être...je te ferai un prix.
- Ça coûte combien un vaisseau comme le Nomad ? demanda Ada en regardant tous les vaisseaux aller et sortir de Dérive. - D'occase comme celui-là ? Je dirais 250 000 sans la nacelle. - Tu l'as acheté ? - Non, je l'ai reçu en cadeau. Une histoire que tu ne croiras pas, donc pas la peine que je te la raconte. - Si si, je veux savoir ! Je te croirai. »
Sky évidemment voulait la raconter.
- « J'étais né et je trimais comme un damné sur Escalus Prime. C'est une cité dans le désert. En fait, c'est un Endymion enfoncé à la verticale dans un désert où le sable est si fin qu'il est comme de l'eau. Escalus Prime est une ville de vieux touristes riches, qui viennent dépenser leur fric. Il y a des jeux d'argent partout. On peut y vivre toutes sortes d'expériences condamnées par la plupart des religions. La préfète de la planète est une sacrée salope, d'ailleurs, aussi rigide que la ville est permissive. Essaie d'éviter si tu peux. J'avais hérité de mon daron un taxi : j'amenais les vieux dans les hôtels ou ailleurs. J'économisais sou par sou pour un jour avoir mon Raven et partir de là. J'étais peut-être à 5 000, tu vois ? J'ai eu des galères, des moments de désespoir. Il y avait du racket. De la violence. Je te passe les détails. Et puis un jour y a une sorte de foule sur une place pas loin du palais du préfet, et on chuchote qu'il y aurait un Transient en balade. Alors je gare le taxi et je me pointe là-bas. J'ai vu le Transient.
- Il ressemblait à quoi ? - Une grosse boule qui flotte avec des anneaux, mais pas entiers. Un gosse s'est mis à pleurer en le voyant et il a pris une apparence plutôt humaine, mais il était trop grand. Il avait l'air gentil mais impossible de pas en avoir peur. Les gens s'avançaient et posaient des questions. Il répondait. Super gentil. Je me suis approché et j'ai dit « J'aimerais avoir un Raven si c'est possible. Et je te promets que je serai quelqu'un de bien », et il m'a dit de me rendre à pied à l'astroport où un Raven appelé le Nomad m'attendrait. Et c'est ce qu'il s'est passé. Tu imagines un peu ? Je me tape des kilomètres à pied dans cette foutue ville fouettée par le sable, me disant que j'étais un gros taré à croire ce Xeno de mes deux, et bordel, j'arrive et qu'est ce que je vois qui m'attend comme un ange venu m'enlever de l'enfer ? Mon vaisseau d'amour. - Les Transients peuvent tout, il paraît, affirma Ada qui se souvenait des aventures des sœurs Aida et Yelena qui avaient des armes de Transient. - Ouais, ouais...avec le recul, je me suis aperçu d'un truc. Tu vois ce Nomad, il appartenait à quelqu'un, pas vrai ? Je veux dire, quand je suis monté dedans, ça sentait la bouffe. Je pense que le Transient a donné quelque chose à ce quelqu'un et il a laissé le Nomad. Et je l'ai eu. Et tu vois, j'ai laissé mon taxi sur place, puisque le Transient m'avait demandé d'aller à l'astroport à pied. Je suis sûr qu'il y a un pauvre type qui lui a dit « je suis ruiné, Transient, trouve moi un job », et il lui a donné mon taxi. En fait je pense que le Transient savait tous nos désirs à tous les gens qui viendraient le voir, et il a juste redistribué au mieux. Et ça, tu vois, Ada, c'est super malin. Je veux dire, t'es un Dieu, tu peux faire n'importe quoi, pas vrai ? Mais le faire avec un minimum de moyens, le faire en disant aux pauvres pommes dans mon genre "c'était sous vos yeux et y avait rien à faire", ça c'est un truc qui m'épate beaucoup plus que n'importe quel miracle. »
Il fit une pause et la prochaine question d'Ada fut avalée par le passage en Dérive. Les étoiles tourbillonnent à nouveau et Clelia-2, orbitant autour d'une étoile rouge, apparut devant la baie d'observation. Une grosse planète verte et bleue, mais hérissée de nombreux sommets blancs qui traçaient des dunes immenses sur sa surface. L'eau couvrait visiblement qu'un seul quart de la planète, sous la forme de grands lacs.
Sans perdre de temps, Sky tira son grappin vers un point qu'il devait connaître de lui-même, puis, alors que la planète grossissait, ajusta son tir de grappin plus précisément, par petits coups. Approchant de l'atmosphère, qui faisait fumer la coque du Raven, il bascula dos à la planète et joua des réacteurs pour freiner la chute. Petits coups de grappin : il tapotait frénétiquement en direction d'une des lunes, et le Nomad se freinait par à-coups. Moins il encaisse pendant la descente, moins il y aurait de maintenance, disait le pilote.
Le vaisseau plongea à la frontière de la nuit qui avançait sur le globe, près d'un lac coincé entre une plaine verte et de hautes montagnes enneigées. Un dernier basculement et le vaisseau se remet droit, la gravité revient. Sky se félicita de son atterrissage et déboucla les sangles d'Ada.
L'air était d'une tiédeur fragile où s'infiltraient des filets de froid. Tout était sombre et plutôt inquiétant par son silence. Pas d'arbres mais le lac qui reflétait la lune et les étoiles. Au loin, des lumières jaunes pâlottes en pagaille, qui ne dessinaient ni rues ni maisons. Les projecteurs du Nomad formaient une tache lumineuse et bientôt un type trapu et grand, vêtu d'une simple tunique, chauve et avec un regard un peu endormi, caché sous des sourcils tombants, s'approcha de Sky et l'enlaça comme un ours.
L'étreinte était amicale et ils s'échangèrent des vœux un peu mystérieux sinon mystiques « Que le Seigneur soit avec toi mon vieux » « Que la Fortune ruisselle mon bon », et Sky présenta Ada à l'ours, et l'ours à Ada : Adam Jespersen, Ada.
Son père adoptif. Il ne savait pas trop comment réagir mais il semblait sincèrement content. Ils les invita à les suivre. Doté d'une lampe LED bleue à sa ceinture, Ada semblait suivre un feu follet sur un chemin de boue. Ils passèrent à côté d'une maison, peut-être, et de containers.
Une lampe éclairait un tas de cinq containers-nacelles de Raven empilés en désordre, où l'on pouvait accéder au plus large en grimpant quelques marches et en poussant une porte décorée d'une large fleur.
C'était le foyer de la famille Jespersen, et donc la nouvelle maison d'Ada. Alors que Sky et Ada s'installaient autour d'une large table et qu'on faisait glisser une assiette devant elle, on lui fit les présentations : Marie, femme de Paul, cheveux gris noués en nattes et visage d'une grande pâleur. Japhet, le plus grand des fils, qui avait 16 ou 17 ans et une dent en argent, une tignasse sombre et un air ahuri. Paul junior, plus jeune, les cheveux coupés au couteau, la mine très sombre de celui qui jalouse et veut se bagarrer, et les sourcils du père. Et Ben, de l'âge d'Ada, encore plein d'énergie et de sourire, simplement heureux de plus être tout seul dans la case des plus jeunes.
Quels que fussent les sentiments de part et d'autre, les présentations furent chaleureuses quoiqu'empreintes d'une circonspection polie. Marie versa un gruau blanc accompagné de carrés plus durs dans les assiettes, et Paul dut retenir Ben, fourchette en main, en murmurant impérieusement « La prière. Nous fêtons quoi aujourd'hui ? »
Ben se leva et regarda un éphéméride épais en plastique posé sur un meuble blanc. « Le miracle CRISPR ? » demanda-t-il sans conviction. Paul soupira et demanda à l'EV de faire la prière du jour pour eux. Ils joignirent les mains, Sky fit de même et d'un geste invita Ada à le faire aussi. L'EV, une borne ancienne ronde cachée dans un rayonnage de bibliothèque, déclara d'une voix solennelle :
« Merci Seigneur pour ce repas. Ce soir Seigneur nous te remercions d'avoir inspiré au génie humain la technologie de la modification ADN qui nous a permis de prolonger nos vies, de vaincre les maladies de la Terre mythique et des mondes nouveaux, et de nous adapter aux planètes sur lesquelles il nous serait autrement difficile de vivre, afin que ton humble création, ô Seigneur, puisse porter aussi loin que possible la parole de ton amour. »
Ben attrapa sa cuillère et Paul lui tapa la main et poursuivit :
« Merci Seigneur aussi pour Ada, une jeune fille que notre foyer accepte ce jour avec tout l'amour que nous pouvons lui donner. Merci pour sa gentillesse, merci pour la foi qu'elle trouvera en Toi, Seigneur. Merci pour ses bras qui travailleront la terre et nous nourriront. Merci pour l'allocation que nous versera la Société Humaine pour son adoption, qui nous permettra de renflouer plus rapidement notre dette. Merci pour cet enfant car chaque enfant est un don du ciel. Amen. »
Et ils se mirent tous à manger, devant Ada qui ouvrait des yeux ronds devant ce rite mystérieux qui allait lui devenir familier. Les discussions allaient bon train pendant le repas, mais certains mots, les plus importants bien sûr, étaient du vocabulaire technique inconnu ou un dialecte local.
Déboussolée, elle fut conduite par Marie dans sa chambre : des échelles et des trappes dans les containers menaient à des pièces individuelles, chacun la sienne ! Mais celle d'Ada était plutôt petite par rapport à tout ce qu'elle avait connu : un lit, une place, une fenêtre, une petite table à tiroir et un placard. Marie prit soin de s'enquérir du moral de sa protégée qui fit tout pour la rassurer.
Dans les faits, elle ne savait pas trop quoi penser. La famille était exténuée par une journée de travail, et pour Ada, il était midi en gros. Par delà la fenêtre, des étoiles au sol et dans les cieux. Dans le tiroir, une photo du pape François II et une bible. Pas d'EV personnelle. C'est la fin de la vie de luxe...du luxe d'une prison.
Au commencement dieu créa...quand les yeux d'Ada se fermèrent, la tour de Babel tombait, et dans le rêve qui suivit, cette grande tour étrange - le livre montrait la peinture de Bruegel, avec son escalier extérieur - tomba comme une pièce d'échecs, s'enfonça dans le sol et se retrouva sous terre, la tête en bas.
LA QUESTION DU JOUR PAR INGO IZAN
- Bonjour à tous, on se retrouve pour la question du jour ! Aujourd'hui je reçois le Professeur Aloysius de l'Université de Lennox, qui est la seule université humaine qui reçoit des Xenos. La question du jour, Aloysius, c'est : pourquoi les Xenos ne sont-ils pas plus présents dans la culture humaine ?
- Les Xenos sont présents dans la culture humaine. Sur Prospero, on en compte des millions. La vraie question est : pourquoi si peu d'humains dans les mondes Xenos ? Pourquoi cette quasi absence de culture Xeno dans la culture humaine ? Il y a de nombreux facteurs. Tout d'abord, il faut bien le dire, nous n'avons pas une race ouverte au changement. Nous acceptons les idées Xenos que quand elles appuient sur nos réflexes conservateurs, sécurisants plutôt que progressistes, risqués. L'Emprise a gagné en quelques années dans tous les cercles d'excellence de l'humanité quand l'absence de propriété, reprise par certains philosophes d'Antioch, engendre des guerres civiles chez nous. Cette résistance au changement est d'autant plus augmentée par ce qu'est l'humanité à l'approche du quatrième millénaire : c'est l'ensemble des individus auquel on ajoute les EV. On délègue notre savoir, nos réflexions, notre recherche et nos décisions aux IA. Or les IA sont profondément humaines, par leur structure, et elles amplifient ce que nous sommes. Pour les IA, les Xenos sont un sujet de recherche fatigant car peu familier, et peu rentable car les Xenos sont rarement enclins à la productivité. Il est beaucoup plus optimal pour une IA de corriger l'humanité que de piocher dans ce qui marche ailleurs. Cela dit, la situation n'est pas désespérée : il y a des curieux et des esprits ouverts qui naissent tous les jours. Il paraît même qu'on en trouve dans les universités.
- Le mot de la fin, Aloysius : quel élément Xeno mériterait d'être dans notre culture selon vous ?
- Et bien quand on se salue, on se dit bonjour, ce qui est factuellement inadapté, car quand vous m'avez dit bonjour au début de votre émission, statistiquement il fait nuit chez la moitié de vos spectateurs. Les Xenos ne se disent pas bonjour...ils se saluent en disant « Je t'aime ». Je pense que ce serait pas mal de reprendre cette idée.