Chapitre 1
Il y a mille ans, un palefrenier vêtu d'une tunique simple et d'un manteau à capuche en laine voyagea sur des centaines de kilomètres à l'aide de son cheval Portion. L’homme traversa montagnes dangereuse et déserts aride pour rejoindre un marécage où se trouvait un être légendaire porteur de bon augure : une fée.
À l’approche de sa destination, il descendit de sa monture, et entreprit de poursuivre à pied.
La pleine lune scintillant entre les nuages éclairait les environs sombres et le passage du palefrenier. Le chemin de l’homme le conduisit sur une région rempli d’eau et de sol boueux, le forçant à ralentir. Les plantes épaisses l’obligèrent à faire des pas plus longs, ce qui soumit sa hanche douloureuse à une rude épreuve. Bien que son visage soit marqué par les rides, témoins de son âge avancé, ses yeux brillaient d’une lueur vive, comme s’il voulait effacer les traces de son existence difficile et retrouver un semblant de jeunesse.
Au loin, à travers une légère brume, l'homme entraperçut son but : trois buttes flottaient dans les airs de quelques mètres, et juste en dessous se trouvait une zone inondée d'eau recouverte partiellement de végétation.
Il pressa le pas, mais dans sa marche effrénée, saccadés par sa jambe boiteuse, son pantalon ample se cramponna à une plante épineuse, mais d'un geste vif, il désengagea sa jambe, et tomba vers l'avant. L'eau s'éclaboussa sur son visage et sur ses vêtements. Il se leva péniblement et secoua rapidement ses manches trempées. Il prit la gourde en cuir accrochée à sa ceinture et en but quelques gorgées.
« La patience est une vertu qui porte toujours sa récompense avec elle, se répéta mentalement l'homme boiteux. » Il passa sa main sur son flanc et reprit une allure lente. Sans y réfléchir, malgré ses longs cheveux trempés qui dissimulaient son champ de vision, il sauta par-dessus les herbes hautes et les plantes traîtresses. Malgré la douleur persistante dans sa hanche due à sa récente chute, il continua d’avancer vers les bords du marais.
Il essuya avec une serviette en tissu son visage trempé d'eau et de sueur, et releva ses cheveux vers l'arrière ; les rayons de la lune révélèrent clairement son visage ridé et barbu, après quelques secondes de répit, il inspira et s'écria d'une voix forte : « Honorable Dame du marais ! Moi, Ézéchiel, humble palefrenier, venu des terres du nord, suis en quête de réponses pour mon peuple ! Je vous prie de me dire ce que je dois savoir et de m’accorder une audience, dit-il en finissant son discours en se mettant à genoux. »
Du marais s'éleva une forme humanoïde rachitique de trois mètres de haut, avec seulement ses longs cheveux bruns comme vêtement, elle se présenta en face d'Ézéchiel. À la vue de la géante, Ézéchiel se releva immédiatement de frayeur. « Êtes-vous réellement un de ces êtres légendaires ? Une fée ? interrogea Ézéchiel. »
« Je le suis, répondit-elle. »
Les yeux noirs, sans pupilles, de la géante déstabilisaient le palefrenier qui venait chercher des réponses. À mesure qu’elle plongeait son regard dans le sien, les émotions chaotiques d’Ézéchiel s’y reflétaient : le doute, la peur et un soupçon de curiosité. Ce mélange d’émotions mêlé au visage indescriptible de la géante, commença peu à peu à faire germer de la fascination dans le cœur d'Ézéchiel.
L’aura majestueuse de la géante finit par éteindre les derniers doutes qu’avait Ézéchiel sur son identité. Il avala sa salive et s’inclina humblement pour poser sa question : « Vénérable Dame du marais, qui apportera le pain et le miel à mon peuple ? Qui rendra le soleil éternel sur ma contrée ? »
La fée du marais, dans un état de transe, lui répondit : « Qui est semblable à moi ? Parmi les milliards d’étoiles du ciel, je ne m'éteins jamais ! Je tomberai sur mes ennemis telle une comète embrasant les cieux. Je guiderai les aveugles ; j’unifierai les cieux et la terre ; et toutes les espèces foulant la poussière seront égales sous ma volonté. Je suis l’Égalisateur. Sur la terre, dans les cieux et par-delà les mers, moi seul mérite d’être honoré. Sans l’ombre d’un doute ! affirma solennellement la fée du marais. »
« Suis-je cet homme ? Apporterais-je le pain et le miel en abondance ? Rendrais-je le soleil éternel ? bafouilla précipitamment Ézéchiel subjugué. »
« En as-tu la conviction ? »
« Je doute en avoir l'étoffe, Dame du marais. Je ne suis pas né sous une bonne étoile, et je ne descends pas d'une grande lignée, mon éducation ne se limite guère qu'à remplacer le foin de l'écurie de mon père. Et malheureusement, une vieille blessure m'a rendu boiteux. »
« Quelle étoile t’a guidé jusqu’à moi ? »
« L'espoir, Dame du marais. Je ne trouve pas de sens à ma vie, et j'espérais en trouver un, auprès de vous. Mais j'eus tort de croire que je serais l'homme qui sauverait mon peuple de la guerre et de la famine. Je ne peux que rester dans l'attente de ce vénérable sauveur, dit humblement Ézéchiel. »
« Tu as fait la moitié du chemin Ézéchiel, répondit la fée à l'apparence rachitique. » Elle suivit l'instant d'après par : « Le poisson, chaque jour de sa vie, sans être découragé par les multiples dangers du fond des océans, parcourt des kilomètres dans la mer pour trouver sa pitance. S'il ne meurt pas de faim, il mourra de la main d'un prédateur. Cet être est si fragile, pourtant, il possède la conviction que chaque jour, il mangera. »
« Dame du marais, vos propos m'échappe. »
« Connais-tu le conte de l'ange aux ailes d'argiles ? »
« Une antique histoire que me contait ma défunte mère avant le coucher : le mythe d'un homme qui voulut atteindre la lune. »
La fée du marais leva la tête vers le petit luminaire et commença théâtralement son exposé : « Il dévoila son désir d'atteindre la lune à ses confrères, mais ils se moquèrent de ses aspirations, en lui répétant qu'il ne pourrait jamais atteindre cet astre, que c'était l'unique prérogative d'un ange. »
La Dame des marais décrocha ses iris dénués de pupille du firmament étoilé pour se poser sur Ézéchiel. Elle entama alors la conclusion de son discours : « Il hésita et envisagea presque de renoncer, mais sa volonté d’atteindre le royaume des cieux l’emporta sur ses incertitudes. Si atteindre la lune n'était possible qu'en étant un ange, alors il allait le devenir. Cela lui prit des décennies, mais il réussit à fabriquer des ailes factices faites d'argiles, avec lesquelles il s'éleva vers les cieux. Aucun de ses contemporains ne le vit revenir, et ils se posèrent tous cette question : était-il réellement devenu un ange pour atteindre son but ? »
« Cet homme a résolu de réaliser son propre destin… conclut Ézéchiel à haute voix. »
La fée du marais s’approcha d’Ézéchiel et l’embrassa légèrement sur les lèvres. Troublé, il ne réagit pas, ne faisant que regarder la femme s’éloigner et disparaître dans les profondeurs marécageuses.
Ézéchiel reprit sa route vers la sortie des marécages, en chemin, il remarqua qu’il marchait aisément.
Il palpa sa hanche et aucune douleur ne l’éprouvait, en un rien de temps, Ézéchiel se retrouva près de son fidèle complice Portion, l’enfourcha aussitôt et s’en alla d’un pas décidé vers sa terre natale.