Chapitre 23 : La Pourriture Souterraine
L'hiver refermait ses mâchoires sur la chaîne des Alpes de Hida. Dans la vallée d'Oku-Hida, le vent glacé balayait les toits renforcés de peaux de bêtes et de bois brut. Au centre de la place, Kuroda Tetchi n'était plus qu'un buste humain émergeant d'un socle de granit. La pétrification avait englouti ses clavicules et la base de son cou. Ses deux bras, lourds et inutiles, reposaient sur ses cuisses minérales, définitivement figés. Il ne possédait plus qu'une tête capable de légers mouvements et une voix qui s'amenuisait de jour en jour. La survie du village reposait désormais sur l'organisation stricte de Ryuji. L'ancien timonier avait établi des tours de garde et supervisait l'extraction du sel gemme que Tetchi avait généré. Ce sel était secrètement échangé dans les cols adjacents contre des sacs d'orge et des herbes médicinales, permettant aux huit cents réfugiés de subsister. Mais la trêve hivernale n'était qu'une illusion. Le Shogunat, après l'échec de Kensei et le refus catégorique opposé à l'émissaire Kujô, avait changé de méthode. Le dixième jour du deuxième mois de l'hiver, une femme s'effondra près du puits central. Elle se tordait sur le sol gelé, crachant une bile noire et visqueuse qui rongeait la neige autour de son visage. Ses yeux étaient injectés de sang et ses veines saillaient sous sa peau, prenant une teinte violacée. Ryuji accourut immédiatement, écartant les badauds. Il s'agenouilla près d'elle et repéra le seau de bois renversé à ses côtés. Il approcha son visage de l'eau répandue. Une odeur âcre, semblable à celle du lotus pourri et du soufre, irrita immédiatement ses narines. — N'y touchez pas ! hurla Ryuji en se redressant. Éloignez tout le monde du puits ! Il se tourna vers Tetchi. La statue vivante avait les yeux fermés, mais les muscles restants de sa mâchoire étaient contractés à l'extrême. Une sueur froide, teintée de gris, perlait sur son front. — Capitaine, que se passe-t-il ? demanda Ryuji en s'approchant avec prudence. Tetchi ouvrit les yeux. Ses pupilles ambrées vacillaient, troublées par une souffrance interne qu'il peinait à dissimuler. Il lutta pour expulser l'air de ses poumons comprimés. — Le Crapaud... Venimeux, articula Tetchi avec une lenteur douloureuse. La secte alchimique du Shogunat. Ils ne sont pas descendus dans la vallée. Ils sont montés vers les cimes. Ils déversent des miasmes dans les sources en amont de nos veines aquifères. Ryuji pâlit. Si les nappes phréatiques étaient empoisonnées, la vallée entière mourrait de soif ou de dysenterie fulgurante en moins de trois jours. — Je vais rassembler une escouade, décida Ryuji en tirant son sabre. Nous allons remonter le lit de la rivière souterraine jusqu'à la surface et les abattre. — Trop tard, répondit Tetchi, sa voix n'étant plus qu'un râle râpeux. Leurs miasmes sont denses, saturés de Ki corrompu. La toxine ne s'écoule pas en surface, elle plonge droit vers les profondeurs. Elle a déjà saturé la roche poreuse de nos fondations. Tetchi ne précisa pas la pire des conséquences, mais Ryuji la comprit en observant le cou de son capitaine. De fines lignes noires, semblables à des toiles d'araignées, remontaient le long de la peau humaine de Tetchi, juste au-dessus de la démarcation de pierre. Pour maintenir le Sceau atmosphérique et empêcher les armées impériales d'entrer, Tetchi était spirituellement et physiquement branché sur les flux telluriques et les courants souterrains de la vallée. L'eau empoisonnée qui irriguait le sol d'Oku-Hida s'infiltrait directement dans son Dantian et ses méridiens. La secte du Crapaud Venimeux ne cherchait pas seulement à massacrer les villageois ; elle utilisait le point d'ancrage de Tetchi pour l'assassiner de l'intérieur. La douleur qui envahit Tetchi était d'une intensité fulgurante. Le poison alchimique agissait comme un acide spirituel, dévorant le Ki qu'il tentait de canaliser. Ses organes internes, ceux qui n'étaient pas encore changés en pierre, brûlaient. Il sentait ses capillaires sanguins éclater sous la pression des toxines. — Ryuji, éloigne... tout le monde de la place, ordonna Tetchi, le sang commençant à couler de ses narines. Je dois purger le réseau. Ryuji ne discuta pas. Il fit évacuer la zone dans une précipitation absolue, repoussant les villageois terrifiés vers les hangars en bordure du dôme de pression. Tetchi ferma les yeux et plongea sa perception dans les profondeurs de la terre. La vision spirituelle qu'il avait de la vallée n'était plus celle d'un réseau lumineux et sain. De larges coulées de Ki corrompu, d'un vert malade, s'écoulaient depuis le nord et se mêlaient aux eaux claires qui stagnaient sous le village. Il ne pouvait pas simplement bloquer l'arrivée d'eau. S'il fermait les failles, le puits s'assécherait définitivement. Il devait séparer l'eau pure du poison par la seule force de sa volonté, puis expulser les toxines hors de la vallée. Tetchi força son Dantian à s'ouvrir au maximum, ignorant l'agonie que cela provoquait dans ses entrailles. Il utilisa son Ki de la Terre comme un filtre dense. Il resserra la porosité de la roche sous le village, forçant l'eau à passer à travers des couches de schiste extrêmement fines qu'il compactait mentalement. L'effort requis pour manipuler des millions de litres d'eau à plusieurs dizaines de mètres de profondeur était colossal. Le poison se heurta au barrage minéral créé par Tetchi. Les toxines s'accumulèrent, cherchant une échappatoire. Tetchi leur en offrit une. Il traça un chemin direct à travers la roche mère, un canal ascendant qui contournait le village et remontait vers la surface, loin derrière les lignes où le camp de Kensei s'était autrefois dressé. Mais pour forcer ce liquide poisseux et lourd à remonter contre la gravité, il devait utiliser son propre corps comme pompe spirituelle. Le colosse poussa un hurlement sourd. Sa mâchoire se crispa à s'en briser les os. Les veines noires sur son cou gonflèrent au point de déchirer sa peau. Il injecta la totalité de son énergie vitale restante dans le sol. À un kilomètre à l'ouest du village, au-delà du Sceau, la terre explosa. Un geyser d'eau boueuse, chargée de miasmes verdâtres et de boue toxique, jaillit à plus de trente mètres de hauteur, s'abattant sur la rocaille dans un sifflement caustique. La neige fondit instantanément au contact du liquide bouillant infusé du Ki résiduel de Tetchi. Pendant deux heures ininterrompues, Tetchi maintint la pression. Il purgea méthodiquement chaque faille, chaque cavité, pompant la mort hors de la vallée pour la rejeter sur les flancs stériles de la montagne. Le géant absorbait les résidus du poison dans sa propre chair pour garantir la pureté de l'eau qui atteignait le puits. Lorsqu'il ne sentit plus la moindre trace de toxine dans le réseau aquifère, Tetchi coupa brutalement son flux de Ki. Le silence retomba sur la place. Le geyser lointain se tut. Ryuji s'approcha prudemment. Le spectacle qui s'offrait à lui était glaçant. Tetchi haletait, la tête penchée en avant. Du sang noir et épais s'écoulait de ses lèvres, de son nez et de ses oreilles, tachant la pierre de son propre buste. Mais le plus terrible n'était pas le sang. C'était l'avancée de la roche. L'effort de purification avait siphonné les dernières réserves organiques du corps de Tetchi. La ligne grise de la pétrification avait bondi avec une sauvagerie sans précédent. Elle recouvrait désormais l'intégralité de son cou et remontait sur sa mâchoire inférieure. Son menton et ses joues inférieures étaient devenus du granit froid. Seuls son nez, ses yeux et son front conservaient encore une texture humaine, bien qu'ils fussent d'une pâleur cadavérique. Ryuji tira un seau d'eau du puits. L'eau était limpide, inodore. La menace était écartée, mais le prix payé était irréversible. — Capitaine... murmura Ryuji, la voix brisée en constatant que Tetchi ne pouvait plus ouvrir la bouche. Tetchi leva les yeux vers lui. Ses pupilles bougeaient encore. Il ne pouvait plus articuler le moindre son, ses cordes vocales et sa mâchoire étant soudées par la roche. Il utilisa alors la dernière once de Ki mobile qu'il possédait pour projeter ses pensées directement dans l'esprit de son second, par une résonance infime à travers le sol. La voix de Tetchi résonna dans le crâne de Ryuji, métallique, dénuée de toute émotion humaine. « Le puits est pur. Protège les accès. L'Orthodoxie attaquera par l'ouest ce soir. Les alchimistes voudront vérifier leur travail. Abats-les. » Ryuji déglutit difficilement. L'ordre était clair. Tetchi n'était plus qu'une arme de siège statique, incapable de combattre au corps à corps, mais sa vision stratégique demeurait intacte. « Ils ne me laisseront pas le temps de mourir en paix, » continua la voix de pierre dans l'esprit de Ryuji. « Le Shogunat sait que je m'éteins. Prépare les combattants. Le prochain assaut ne viendra pas du ciel, ni de l'eau. Il viendra de la terre, là où je suis ancré. » Ryuji s'inclina profondément devant la statue, la main sur le cœur, avant de se tourner vers les hangars pour rameuter les guerriers hétérodoxes. Tetchi resta seul. Il ne pouvait plus cligner des yeux. Le vent glacial de Hida balayait son visage figé, mais il ne ressentait plus rien. Il attendait l'assaut final, conscient que la prochaine aube marquerait soit la chute du Pavillon Noir, soit la destruction définitive du Shogunat.