Le brouillard qui enveloppait la mer intérieure de Seto en cette nuit de lune rousse n'était pas un phénomène naturel. Il était épais, poisseux, chargé d'une humidité qui semblait s'insinuer sous les armures et glacer les os. Au cœur de cette nappe blanche, une jonque massive aux voiles sombres et déchirées glissait sans un bruit, tel un prédateur préhistorique rôdant dans des eaux interdites.
À la proue du navire, une silhouette colossale se tenait immobile. Kuroda Tetchi, celui que les murmures terrifiés commençaient déjà à nommer « Kurohige », la Barbe Noire, observait l'horizon. Il ne portait pas l’habit traditionnel des guerriers du Murim, ces robes de soie immaculées ou ces armures laquées de grand prix. Son torse était protégé par un plastron de fer noir, cabossé par d’innombrables batailles, et ses larges épaules étaient recouvertes d’un manteau de capitaine étranger, pallié de fourrure et de cuir tanné par le sel.
Mais c’était son visage qui commandait l’effroi. Une barbe d’un noir d’encre, épaisse et sauvage, descendait jusqu’à son sternum. Sous les rebords de son chapeau de fer, deux mèches de corde de chanvre, imprégnées de salpêtre et de soufre, brûlaient lentement. Elles dégageaient une fumée grise et âcre qui tourbillonnait autour de son visage, lui conférant l’apparence d’un démon tout juste échappé des forges du Jigoku.
— Capitaine, murmura une voix derrière lui.
C'était Jiro, un ancien rônin aux yeux injectés de sang. Il désignait un point lumineux au loin.
— Le convoi de la Secte de la Grue d'Azur. Ils transportent les tributs du Shogun. Des pilules de Ki céleste et des parchemins de techniques interdites. Ils pensent que leur pavillon suffit à protéger ces eaux.
Tetchi laissa échapper un rire sourd qui résonna comme un grondement de tonnerre lointain. Il ne répondit pas immédiatement. Il ferma les yeux et commença à faire circuler son énergie interne. Ce n'était pas le flux limpide et harmonieux que les maîtres orthodoxes enseignaient dans les dojos de Kyoto. Le Ki de Tetchi était une boue noire, bouillonnante de ressentiment et de puissance brute. C'était le « Miasme Abyssal », une technique hétérodoxe qu'il avait forgée lui-même après avoir été banni et laissé pour mort par ses anciens pairs.
— Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, finit-il par dire. La mer ne reconnaît aucune secte. Elle ne reconnaît que celui qui est assez fort pour ne pas s’y noyer.
Il leva une main massive.
— Préparez les grappins. Pas de quartier. Nous ne sommes pas ici pour l'honneur des samouraïs, mais pour la force du Murim.
Le navire de la Grue d'Azur, le Vent Céleste, était une merveille d'ingénierie navale, orné d'or et de sculptures raffinées. À son bord, une douzaine de disciples d'élite, vêtus de blanc et de bleu, montaient la garde. Leur chef, le Maître de Troisième Rang Hidetoshi, se tenait droit, la main sur la garde de son katana d'une finesse légendaire.
— Quelque chose approche, déclara Hidetoshi, fronçant les sourcils. L'air devient... lourd.
Soudain, une explosion de Ki noir déchira le brouillard. La jonque de Tetchi percuta le flanc du Vent Céleste avec la violence d'un séisme. Avant même que les disciples n'aient pu dégainer leurs armes, des dizaines de pirates Wako, galvanisés par l'énergie sombre de leur chef, s'élancèrent à l'abordage.
Tetchi fut le premier à fouler le pont ennemi. Son saut fut si puissant qu'il brisa les planches de bois précieux lors de son atterrissage. La fumée qui s'échappait de sa barbe semblait s'animer, se transformant en tentacules d'ombre qui étouffaient les lanternes du navire.
— Qui es-tu, monstre ? hurla Hidetoshi en dégainant son sabre. Comment oses-tu profaner un navire de la Grue d'Azur ? Connais-tu seulement les lois du Murim ?
— Les lois du Murim sont écrites par les vainqueurs dans le sang des vaincus, répliqua Tetchi d'une voix d'outre-tombe. Et ce soir, petit oiseau, c'est moi qui tiens la plume.
Hidetoshi s'élança. Il était rapide, un véritable prodige de la Voie du Vent. Sa lame décrivit un arc de cercle parfait, visant le cou du géant. Mais Tetchi ne bougea pas pour parer avec son sabre. Au lieu de cela, il tendit sa main gauche. Une décharge de Ki noir, compacte et brûlante, jaillit de sa paume. L'impact fut si brutal que la lame de Hidetoshi se brisa en mille morceaux de métal incandescent.
Le maître de secte recula, les mains brûlées, les yeux écarquillés par l'incrédulité.
— Cette énergie... ce n'est pas du Ki... c'est du poison !
— C'est l'abysse, rectifia Tetchi en s'avançant lentement. L'abysse dans lequel vous m'avez jeté il y a dix ans.
Il saisit son Nodachi, une lame immense et ébréchée, couverte de runes hétérodoxes. D'un mouvement fluide et dénué de toute grâce apparente, il abattit l'arme. Hidetoshi tenta d'esquiver, mais l'air autour de lui semblait s'être solidifié, entravant ses mouvements. Le coup ne se contenta pas de trancher la chair ; il libéra une onde de choc qui projeta les disciples environnants par-dessus bord.
Tetchi ne s'arrêta pas là. Alors que deux autres guerriers tentaient de le prendre à revers, il plongea ses mains dans les replis de son manteau. Il n'en sortit pas d'autres lames, mais quatre arquebuses à mèche courte, modifiées pour supporter des charges de poudre massives.
— Trop lent, murmura-t-il.
Il infusa les armes de son propre Ki noir. Les tirs ne furent pas de simples détonations, mais des explosions d'énergie ténébreuse. Les balles, enveloppées de miasme, traversèrent les armures de Ki des disciples comme si elles étaient faites de papier de riz. En quelques instants, le pont du Vent Céleste n'était plus qu'un charnier baigné dans une lueur pourpre.
Tetchi se dirigea vers la cale. Il brisa la porte scellée d'un coup de poing renforcé par son énergie interne. À l'intérieur se trouvaient les coffres de la secte. Il en ouvrit un, révélant des flacons de jade contenant l'élixir de Longue Vie, convoité par tous les maîtres du pays.
Il prit un flacon, le fit tourner entre ses doigts calleux, puis le vida d'un trait. Une chaleur féroce se propagea dans ses veines, renforçant encore son noyau martial.
— Capitaine ! Tout est à nous ! cria Jiro depuis le pont supérieur. Que faisons-nous des survivants ?
Tetchi sortit de la cale, la fumée de ses mèches flottant derrière lui comme une cape sinistre. Il regarda les rares disciples encore en vie, tremblants et désarmés.
— Le Murim dit qu'il faut faire preuve de compassion envers ceux qui se rendent, commença Tetchi, un sourire cruel étirant ses lèvres. Mais je ne fais plus partie de votre Murim. Jiro, enchaînez-les. Ils seront nos premiers rameurs. S'ils survivent à la prochaine tempête, alors peut-être que les cieux auront décidé qu'ils méritent de vivre.
Il se tourna vers la mer, là où l'horizon commençait à peine à blanchir.
— Ce n'est que le début. La Grue d'Azur n'est qu'un oiseau parmi tant d'autres. Nous allons déplumer toutes les sectes du Japon, l'une après l'autre. Le pavillon noir flottera sur chaque port, sur chaque temple, sur chaque montagne.
Alors que le soleil se levait péniblement, le navire de Barbe Noire s'éloignait, laissant derrière lui l'épave calcinée du Vent Céleste. Le monde martial ne le savait pas encore, mais l'équilibre des forces venait de basculer. Le démon des mers était de retour, et il n'avait aucune intention de suivre les règles.