Chapitre 3
Assise devant son bureau en bois précieux, Yueli observait la boîte en laque avec un air pensif. Le plus dur n'était pas de se débarrasser d'un fiancé médiocre, mais d'anticiper les coups du véritable catalyseur de ce monde : l'héroïne principale, Bai Lian.
Dans le roman original, Bai Lian apparaissait comme une fleur de lotus immaculée. Douce, empathique, dotée d'une sensibilité spirituelle rare pour le qi de l'eau. Mais sous ses airs de victime innocente, elle possédait un talent terrifiant pour amener les hommes puissants à s'entre-déchirer pour ses beaux yeux.
« Comment vais-je la rencontrer ? » se demanda Yueli en tapotant le bois sculpté de son fauteuil.
La réponse était évidente. Dans un mois se tiendrait le grand Banquet du Printemps à la cour impériale. C'était là que Bai Lian devait briller pour la première fois devant la noblesse, s'attirant la sympathie du Second Prince et l'affection du fiancé de Yueli.
« Dans le récit original, Yueli a ridiculisé Bai Lian par jalousie, ce qui a transformé l'héroïne en victime parfaite et Yueli en monstre public », pensa-t-elle avec un rire amer. « Quelle stratégie stupide. Pourquoi gaspiller de l'énergie à humilier une fille alors qu'on peut simplement ignorer son existence et utiliser sa présence pour détourner l'attention pendant que je bats en retraite ? »
Si Bai Lian voulait jouer les fleurs fragiles et capter la lumière des projecteurs politiques, Yueli lui laisserait la scène avec plaisir. Pendant que tout le monde aurait les yeux fixés sur l'héroïne et ses prétendants, personne ne verrait venir la future gardienne impériale.
Il n'y avait plus une seconde à perdre.
Yueli se leva, ajusta la coupe austère de sa robe sombre et prit la direction du cabinet de travail de son père, le duc de Linjiang.
Le duc était un homme imposant, aux tempes argentées et au regard durci par des décennies d'intrigues à la cour. Lorsqu'il vit sa fille entrer sans s'être fait annoncer, il posa son pinceau de calligraphie, un pli d'agacement sur le front.
« Yueli ? Qu'est-ce que c'est que cette tenue ? Et où sont tes servantes ? » demanda-t-il d'une voix grave. « J'ai appris que Lu Feng est reparti de notre domaine le visage blême. Tu as encore fait une scène ? »
Yueli s'arrêta au centre de la pièce. Elle ne s'inclina que très légèrement, gardant une posture parfaitement droite.
« Lu Feng était un mauvais investissement, Père. Ses réserves de qi sont médiocres et sa loyauté est volatile. Je suis en train de renégocier les termes de nos fiançailles à notre avantage. »
Le duc haussa un sourcil, surpris par la froideur et l'assurance inédites de sa fille. « Renégocier ? Tu es une demoiselle de grande maison, ton rôle est d'assurer une alliance solide avec la secte du Vent Céleste, pas de jouer aux marchands ! »
« Les sectes s'effondreront avant la fin de la décennie, Père », répliqua Yueli d'un ton sans appel. « La vraie puissance ne réside plus dans les alliances de couloir ou les mariages arrangés. La tempête arrive, et notre famille sera la première balayée si nous restons assis sur nos privilèges. »
Le duc se redressa, la fixant avec une sévérité accrue. « De quoi parles-tu ? Que veux-tu ? »
Yueli posa un pli scellé sur la table massive du duc.
« Je demande votre autorisation officielle pour passer les épreuves de sélection de la Garde Impériale dès la semaine prochaine. »
Un silence de plomb s'abattit sur le cabinet. Le duc resta immobile, croyant d'abord à une plaisanterie absurde.
« La Garde Impériale ? » répéta-t-il, la voix dangereusement basse. « C'est un corps militaire d'élite où les jeunes nobles meurent lors de leurs entraînements au qi. C'est le terrain de jeu des généraux et des brutes. Tu es ma fille unique, tu n'as pas ta place dans la boue et le sang ! »
« C'est précisément là qu'est ma place », coupa Yueli. « L'Empereur renforce l'armée centrale chaque jour. Si notre maison ne compte aucun membre haut placé au sein des troupes directes du souverain, nous serons considérés comme une menace isolée dès que la couronne décidera de purger les grandes familles. »
Le duc écarquilla légèrement les yeux. La pertinence de l'argument politique le frappa de plein fouet, mais son orgueil rejetait l'idée que sa fille puisse voir ce que lui-même refusait d'admettre.
« Et tu penses réussir ? » railla-t-il. « Tu as passé ta vie à te peigner et à étudier la poésie ! Tu ne tiendras pas trois jours face à la discipline du qi de feu. »
Yueli tendit sa main droite. En un éclair, une flamme d'un rouge si dense qu'elle frôlait le noir jaillit de sa paume, comprimée dans un cercle parfait de qi pure. La température de la pièce grimpa en une fraction de seconde, faisant gondoler le papier de calligraphie sur le bureau du duc.
Le duc se leva d'un bond, le visage décomposé par le choc.
« Le... le Qi de la Flamme Purificatrice ? Tu as caché ton niveau de cultivation ?! »
« Je ne combats pas pour prouver ma force à la cour, Père », dit-elle en éteignant la flamme d'un simple pincement de doigts, sans la moindre trace d'effort sur son visage. « Je combats pour que personne ne puisse nous contraindre. Signez le document. »
Le duc dévisagea longuement sa fille. Il ne reconnaissait plus l'enfant gâtée et superficielle qu'elle était la veille. Devant lui se tenait une femme calculatrice, dotée d'une puissance cachée et d'une détermination glaciale.
Sans ajouter un mot, il saisit son sceau ducal, le trempa dans l'encre rouge et l'apposa fermement au bas du document.
« Si tu échoues ou si tu meurs là-bas, la maison de Linjiang ne lèvera pas le petit doigt pour te repêcher », prévint-il d'une voix sombre.
Yueli récupéra le document, un sourire en coin trahissant sa satisfaction.
« Ne vous inquiétez pas, Père. Ce n'est pas moi qui devrait supplier pour ma survie. »