Chapitre 1
« Mais quelle idiotie ! Mais c’est pas vrai, quelle débile absolue ! »
Trois heures du matin. Dans la pénombre d’une chambre minuscule éclairée seulement par la lumière bleue d’un smartphone, une jeune femme manquait de s’étouffer avec sa propre salive.
Elle venait de lire le chapitre 142 de « L’Éclat de la Lune Céleste », un webtoon de cultivation et de romances politiques à l’eau de rose. Et le personnage de Yueli, la vilaine attitrée du récit, venait encore de commettre une absurdité monumentale.
« Tu as des armées à disposition, tu as un rang noble, et tu gâches tout ton qi de feu pour empoisonner le thé de la sainte héroïne ?! Mais utilise ton cerveau deux secondes ! Ton fiancé te trompe ouvertement, le second prince te manipule, et l’Empereur prépare littéralement un génocide de ta caste dans sept ans ! Qu’est-ce qu’on en a à faire que l’héroïne t’ait volé la vedette au bal du printemps ?! »
Elle secoua son téléphone avec une ferveur presque religieuse.
« Si c’était moi dans ton corps, je te jure que ce royaume marcherait au pas en deux mois. Je ferais sauter ce fiancé de pacotille, je m'enrôlerais dans l’armée et je brûlerais quiconque m'empêche de dormir ! »
Épuisée par sa propre colère, elle laissa tomber l’appareil sur sa poitrine, ferma les yeux et lâcha un dernier soupir agacé.
« Univers, si tu m’entends... donne-moi juste une heure dans sa peau. Juste une heure. »
L’univers, apparemment, avait une excellente ouïe. Et un sens de l'humour très douteux.
Goutte.
Goutte.
Une odeur d’encens précieux et de bois de santal lui piqua les narines. Ce n’était clairement pas l’odeur de sa chambre croulant sous le linge sale et les sachets de nouilles instantanées.
Elle ouvrit un œil. Puis le deuxième.
Au lieu de son plafond fissuré, elle contemplait une charpente sculptée en bois de rose, ornée de dorures d’une finesse grotesque. Elle était allongée sur un lit à baldaquin si vaste qu’on aurait pu y loger un petit appartement parisien.
« D'accord », murmura-t-elle en s'asseyant. « Soit je suis en plein coma éthylique, soit mon propriétaire a drastiquement rénové l'immeuble pendant mon sommeil. »
Elle leva ses mains. Elles n'étaient plus mouchetées de petites cicatrices de coupures de papier. Leurs doigts étaient longs, fins, d'une pâleur de porcelaine. Elle attrapa le miroir en bronze posé sur la table de chevet.
Le reflet qui lui répondit était celui d'une jeune fille d'une beauté glaciale, aux cheveux noirs comme de l'encre et aux yeux rouges, somptueusement vêtue de soie fine.
C’était Yueli. La vilaine. La future exécutée du chapitre 210.
Pendant trois secondes entières, le silence régna dans la chambre.
« Non. »
Elle posa le miroir. Elle se gifla doucement la joue.
« Aïe. Ok, ce n'est pas un rêve. »
Elle reprit le miroir, scruta son reflet avec une fixité presque comique, puis laissa échapper un rire nerveux.
« Je me suis plainte. J'ai crié à trois heures du matin. Et l'univers m'a prise au mot ? C'est une blague ? Où sont les caméras cachées ? L'auteur est caché sous le lit ? »
Elle se leva d'un bond, s'agenouilla et inspecta le dessous du lit. Rien. Juste des pantoufles brodées de fils d'or.
« Génial. Simplement génial », se massant les tempes.
« Je suis dans la peau de la fille la plus détestée d'un empire multimillénaire. »
Soudain, une vague de souvenirs déferla dans son esprit, pas les siens, mais ceux de la vraie Yueli. Les cartes de l'empire, la structure de la cour, la hiérarchie du qi, mais surtout... la chronologie des événements.
Elle s'arrêta de faire les cent pas et compta sur ses doigts.
« Bon. Faisons le bilan comptable de cette situation désastreuse. »
° Ma famille : Mon père est un duc arrogant qui accumule les complots ratés. Résultat ? La maison sera rasée dans moins de cinq ans.
• Mon fiancé : Le jeune maître de la secte du Vent Céleste. Un hypocrite de première classe qui se sert de mes ressources tout en flirtant avec l'héroïne originale.
° Le gros lot : Dans sept ans, l'Empereur de Yanhuang ordonnera une grande purge impériale pour asseoir son pouvoir absolu. Plusieurs grandes familles seront massacrées et effacées de l'histoire. Dont la mienne.
Elle s'assit au bord du lit, la tête dans les mains, avant de redresser brusquement le buste. Un sourire mesquin et lentement calculateur s'étira sur ses lèvres.
« Attends une seconde... Pourquoi je m'inquiète ? »
Dans son ancienne vie, elle gérait des budgets de crise et des équipes ingérables. Là, elle avait la connaissance exacte du futur, un statut noble et un accès direct au qi.
« L'ancienne Yueli voulait l'amour de son fiancé et l'approbation de son père ? Quelle perte de temps transactionnelle. L'amour ne paie pas les factures et ne protège pas contre un décret d'exécution. »
On frappa doucement à la porte.
« Mademoiselle Yueli ? » appela une voix timide.
« Le Jeune Maître Lu Feng est arrivé dans le salon d'accueil. Il demande si vous êtes prête pour votre promenade au jardin. »
Lu Feng. Le fiancé traître. Celui qui, dans le roman original, venait aujourd'hui même lui soutirer une précieuse pilule de cultivation sous prétexte de « renforcer leur avenir commun », avant d'aller l'offrir en secret à l'héroïne.
Yueli se leva lentement. L'expression paniquée de la jeune femme transmigrée disparut instantanément, remplacée par un calme froid et parfaitement maîtrisé.
« Dites-lui que j'arrive », répondit-elle d'une voix posée.
Elle s'approcha du grand armoire. Au lieu des robes de soie rose et des parures lourdes que l'ancienne Yueli adorait porter pour plaire à son fiancé, elle choisit une tunique de voyage d'un bleu nuit austère, aux manches ajustées. Elle ne pris pas ses bijoux inutiles. Et ses maquillage excessif.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, vers les imposantes tours de la capitale de l'Empire de Yanhuang qui se dressaient au loin.
« Fuir ? Vivre cachée dans un village de campagne en espérant que les bourreaux ne me trouvent pas ? Jamais de la vie »,
« Si ce monde fonctionne par la force, alors je vais devenir la personne la plus dangereuse de cet empire. »
Son plan était simple, mais radical.
Elle n'allait pas essayer de corriger le scénario. Elle n'allait pas jouer les saintes pour se faire aimer.
Elle allait s'enrôler dans la Garde Impériale. Elle allait utiliser l'armée de l'Empereur pour apprendre à maîtriser le qi des Neuf Flammes. Et quand le massacre des sept ans arriverait... ce ne serait pas elle qu'on sacrifierait.
Elle esquissa un léger sourire mauvais, s'ajusta le col de sa tunique et attrapa sa petite lame d'exercice.
« Bon. Commençons par régler le cas du fiancé. Voyons combien il est prêt à payer pour mon silence. »
Elle ouvrit la porte et s'avança dans le couloir d'un pas ferme, prête à réécrire l'histoire à sa façon.