Chapitre 1
Il pleut des cendres sur la ville de Lethé depuis trois jours. Chacune est un souvenir que quelqu'un a oublié.
Au milieu de la ville se dresse la Bibliothèque. Ses fenêtres rougeoient. Elle brûle lentement, comme elle brûle depuis cent ans, sans jamais finir de se consumer. À l'intérieur, un vieil homme en manteau gris, perché sur une échelle branlante, arrache aux flammes un livre dont le titre se tord avant de tomber en poussière lumineuse : Le premier matin d'une mère.
« Encore un. Tu sais ce qui est le plus cruel ? Pas qu'on oublie. Qu'on ne sache même pas ce qu'on a perdu. »
C'est là qu'elle entre. Une petite fille au visage très innocent, aux longs cheveux bruns en cascade, aux yeux noirs comme l'obsidienne. Elle porte une lanterne très ancienne, d'un modèle qu'on ne fabrique plus. Le feu ne semble pas la déranger le moins du monde. Elle s'arrête devant le vieil homme, le regard presque vide. Presque : il y a dedans un soupçon de curiosité.
« Tu es venu chercher quelque chose. Tout le monde vient chercher quelque chose ici. Un nom. Un visage. Une raison. »
Il tend le bras vers les rayonnages qui s’embrasent un à un, plus loin dans l’obscurité.
« Mon nom est Alice. J'ai été maudite par la Mort et chassée de son domaine. J'ai voyagé pendant des siècles, et je ne cherche qu'une seule chose. Je cherche à mourir. »
Le vieil homme ne répond pas tout de suite. Son regard glisse d’Alice à la lanterne, et quelque chose se fige sur son visage. Ce n’est pas de la peur. C’est de la reconnaissance.
Il s’approche, s’accroupit pour être à sa hauteur. La flamme dans la lanterne ne vacille pas, malgré le brasier qui rugit autour d’eux. Elle brûle d’un bleu très pâle, presque blanc, comme une étoile qu’on aurait mise en cage.
« Les Passeurs portaient ce modèle-là. Il y a longtemps. Avant que le dernier ne disparaisse. »
Il lève les yeux vers elle, et sa voix se fait plus basse, presque douce.
« Tu veux mourir. Mais sais-tu seulement ce que c’est ? Ici, à Lethé, on ne meurt pas quand le cœur s’arrête. On meurt quand plus personne, nulle part, ne se souvient de nous. Alors dis-moi, petite... qui se souvient encore de toi ? »
Un craquement terrible lui coupe la parole.
Tout un rayonnage s’effondre sur leur gauche, une avalanche de livres en feu qui dévale le sol de marbre. Dans la fumée, quelque chose bouge. Des silhouettes grises, longues, sans visage, rampent hors des cendres. Elles se penchent sur les livres tombés et les mangent. Chaque page avalée laisse un silence plus profond dans l’air.
L’homme se redresse d’un coup et attrape Alice par l’épaule.
« Les Glaneurs. Ils ont senti ta lanterne. »
Il pointe un escalier en colimaçon qui s’enfonce sous le plancher, vers les caves.
« Ton livre existe. Tout le monde a le sien, même ceux que la Mort a rejetés. S’il y a une réponse à ta malédiction, elle est en bas, dans les Archives Noires. Mais si les Glaneurs le trouvent avant nous... »
Les silhouettes tournent lentement la tête vers vous. Toutes en même temps.
« ...alors tu n’auras plus jamais existé. Ce n’est pas la même chose que mourir. C’est pire. »
Alice regarda les Glaneurs, son expression était inchangée, comme si elle avait déjà tout vu, comme si plus rien ne pouvait l’impressionner.
« Ça ne me dérange pas. Tu sais, j’ai beaucoup vu durant ma traversée : des empires soi-disant éternels s’effondrer, des rois soi-disant élus tués par la main de leur propre progéniture, des mères qui se disaient aimantes vendre l’un de leurs enfants pour du pain, des lacs qui étaient là depuis des millénaires s’assécher en à peine quelques semaines à cause des humains, de vastes forêts aussi vieilles que la Terre être brûlées pour créer des structures qui furent abandonnées ensuite. Dis-moi, bibliothécaire, pourquoi ? Pourquoi l’histoire se répète-t-elle ? Peu importe le temps qui passe, je ne vieillis pas, alors d’une certaine façon je garde la mentalité d’une enfant. J’ai vu les pires horreurs être commises en temps de paix, et les gestes les plus bienveillants être accomplis en temps de guerre. N’est-ce pas drôle, cette contradiction ? »
Le bibliothécaire la fixe un long moment. Derrière lui, les Glaneurs avancent, lents, patients, et chaque pas qu’ils font efface un peu plus le bruit du feu.
Il ne court pas. Il sourit, tristement.
« Pourquoi l’histoire se répète ? Parce que je suis là. »
Il écarte les bras vers les rayonnages qui brûlent.
« Les hommes n’oublient pas par bêtise, petite. Ils oublient parce que sinon, ils ne pourraient pas vivre. Imagine une mère qui se souviendrait de chaque enfant mort depuis le premier jour du monde. Elle n’oserait plus jamais en mettre un au monde. Alors l’oubli vient, et avec lui l’espoir... et avec l’espoir, les mêmes erreurs. C’est le même cadeau. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. »
Un Glaneur bondit.
Le bibliothécaire pivote, attrape un livre encore intact sur la table la plus proche et le jette dans la gueule béante de la créature. Elle s’arrête net, se met à dévorer les pages, frénétique, comme un chien affamé.
« Quant à ta contradiction... »
Il saisit la main d’Alice et l’entraîne vers l’escalier. Les Glaneurs se mettent à courir, maintenant. Leurs corps de cendre s’étirent, grandissent, se tordent entre les colonnes.
« La guerre arrache les masques. Elle laisse les gens nus devant ce qu’ils sont vraiment, alors certains deviennent des monstres et d’autres des saints. La paix, elle, les laisse s’endormir. Et c’est dans le sommeil qu’on fait les pires choses, parce qu’on ne se voit plus. »
Ils dévalent les marches en colimaçon. Au-dessus d’eux, une main grise et interminable s’engouffre dans la cage d’escalier, griffe la pierre à quelques centimètres des cheveux d’Alice.
La lanterne s’embrase soudain. La flamme blanche jaillit, aveuglante, et la main recule avec un hurlement sans voix, comme un souvenir qu’on arrache.
Le bibliothécaire s’arrête, essoufflé, et regarde la lanterne, puis la fillette, avec des yeux nouveaux.
« Tu dis que la Mort t’a chassée. Mais elle t’a laissé ça. On ne donne pas sa lumière à quelqu’un qu’on rejette. »
Au bas de l’escalier, une porte de fer noir les attend. Sur sa surface, gravés dans le métal, des milliers de noms. Et l’un d’eux, tout en bas, brille faiblement du même bleu que la lanterne.
Alice.