Le Murim n’était pas le monde.
Mais cela faisait si longtemps que ses habitants vivaient comme s’il l’était que presque plus personne ne prenait la peine de rappeler cette évidence.
Le Murim n’était ni un royaume ni un empire.
Il n’avait pas de capitale unique.
Pas de souverain reconnu par tous.
Pas de frontière politique au sens traditionnel.
Et pourtant, ses limites étaient plus solides que celles de la plupart des nations.
Des chaînes de montagnes.
Des fleuves.
Des forteresses.
Des routes marchandes.
Des villes anciennes.
Mais sa véritable frontière n’avait jamais été faite de pierre.
Elle était faite de puissance.
À l’intérieur du Murim, un homme suffisamment entraîné pouvait briser une porte épaisse d’un coup de paume.
Un artiste martial expérimenté pouvait parcourir en une journée une distance qui aurait épuisé un cheval médiocre.
Certains maîtres pouvaient franchir une rivière sans laisser leurs pieds s’enfoncer dans l’eau.
Des vieillards qui auraient dû être incapables de soulever un sac de grain conservaient encore la force de plusieurs soldats grâce à une vie entière passée à raffiner leur qi.
Des sectes occupaient des montagnes entières.
Des clans transmettaient leurs arts depuis plusieurs siècles.
Des familles possédaient des bibliothèques dans lesquelles un seul manuel aurait pu provoquer le massacre d’une petite école martiale.
Des marchands escortaient des cargaisons dont la valeur suffisait parfois à nourrir une ville entière pendant des mois.
Le Murim était riche.
Ancien.
Dense.
Cultivé.
Dangereux.
Et immensément peuplé.
Personne n’en connaissait réellement la population.
Aucune administration centrale n’était capable de compter chaque paysan, artisan, disciple, marchand, serviteur, soldat et vagabond réparti sur ses terres.
Mais en rassemblant les archives des grandes villes, les registres fiscaux, les estimations des sectes et les rapports des clans…
le chiffre approchait probablement les cent millions d’êtres humains.
Cent millions.
Compressés dans une civilisation martiale qui exploitait déjà presque entièrement les possibilités de ses terres.
Des rizières aux montagnes.
Des grandes routes aux mines.
Des ports aux vallées cultivables.
Même si une paix parfaite devait un jour s’installer, si les famines disparaissaient presque complètement et si toute la société se mettait soudainement à favoriser la croissance démographique…
le Murim aurait difficilement supporté beaucoup plus d’une cinquantaine de millions d’habitants supplémentaires sans commencer à étouffer sous son propre poids.
Il était déjà vieux.
Développé.
Occupé.
Presque saturé.
Et divisé.
Surtout divisé.
Car au-dessus de ses innombrables sectes, clans, familles, écoles et organisations existaient trois grandes sphères.
La Faction Orthodoxe.
Des sectes anciennes.
Des temples.
Des familles prestigieuses.
Des écoles qui parlaient d’honneur, de discipline, de justice et d’ordre.
Certaines incarnaient véritablement ces principes.
D’autres…
savaient simplement très bien les réciter.
La Faction Non-Orthodoxe.
Des clans indépendants.
Des mercenaires.
Des organisations commerciales armées.
Des maîtres errants.
Des écoles refusant l’autorité morale des Orthodoxes.
Des groupes honorables.
Des groupes criminels.
Et beaucoup d’hommes trop compliqués pour entrer proprement dans une catégorie.
Puis venait la troisième.
La Faction Démoniaque.
Elle n’était ni une légende racontée aux enfants ni une armée étrangère attendant derrière les frontières.
Elle appartenait au Murim.
Ses villes y étaient installées.
Ses forteresses y étaient construites.
Ses familles y naissaient.
Ses croyances, ses doctrines et ses arts martiaux avaient poussé sur le même sol que ceux des Orthodoxes.
Les trois factions se méprisaient.
Se craignaient.
S’espionnaient.
Commerçaient parfois entre elles.
Signaient des accords.
Se mariaient exceptionnellement.
S’assassinaient beaucoup plus souvent.
Et lorsque les tensions devenaient suffisamment grandes…
elles entraient en guerre.
La dernière véritable guerre généralisée remontait à près d’un millénaire.
Un millénaire était suffisant pour transformer les souvenirs en légendes.
Pas pour effacer les conséquences.
Les récits les plus sérieux parlaient d’environ trente millions de morts.
Soldats.
Artistes martiaux.
Civils.
Victimes des combats.
Des famines.
Des épidémies.
Des déplacements de populations.
Trente millions.
Même pour le Murim…
cela avait été presque inconcevable.
Depuis, les grandes factions avaient appris.
Pas à s’aimer.
Certainement pas.
Mais à comprendre jusqu’où leurs guerres pouvaient les conduire.
Le Murim demeurait donc fragmenté en milliers de couches.
Faction.
Secte.
Clan.
Famille.
Rang.
Richesse.
Naissance.
Talent.
Influence.
L’argent séparait les hommes.
La puissance davantage encore.
Mais il existait au moins une chose sur laquelle un maître orthodoxe, un mercenaire non-orthodoxe et un guerrier démoniaque pouvaient généralement s’accorder.
Ce qui se trouvait au-delà du Murim…
ne méritait presque aucune attention.
Ils appelaient ces terres :
la Terre des Perdants.
Ses habitants avaient un autre nom.
Un nom moins cruel.
Et probablement beaucoup plus vrai.
La Terre de l’Espoir et du Désespoir.
Les deux y poussaient avec la même facilité.
L’espoir de trouver de l’eau derrière la prochaine colline.
Le désespoir de découvrir un puits asséché.
L’espoir que la récolte survive à l’été.
Le désespoir de regarder plusieurs mois de travail mourir sous un soleil trop violent.
L’espoir de voir apparaître une caravane à l’horizon.
Le désespoir de comprendre que les bandits avaient aperçu cette même caravane avant vous.
L’espoir qu’un enfant survive à une fièvre.
Le désespoir de savoir qu’un médicament simple existait quelque part…
mais trop loin.
Toujours trop loin.
La Terre de l’Espoir et du Désespoir était immense.
Absurdemment immense.
Les cartes du Murim la représentaient souvent comme une vaste zone indéfinie située au-delà de leurs frontières.
Quelques montagnes.
Des traits approximatifs pour représenter des routes.
Trois ou quatre villes importantes.
Puis du vide.
C’était faux.
Le vide n’existait pas.
Il y avait simplement trop peu de gens capables de le cartographier.
Le territoire s’étendait sur des distances telles qu’un voyageur pouvait marcher pendant des semaines sans rencontrer autre chose que des hameaux isolés, des troupeaux, quelques fortins et des routes à moitié effacées.
De grandes prairies jaunes couvraient certaines régions.
Ailleurs, des collines sèches se succédaient jusqu’à l’horizon.
Plus loin apparaissaient des déserts de pierre.
Des vallées poussiéreuses.
Des plateaux balayés par le vent.
Mais le territoire n’était pas uniformément stérile.
Des fleuves existaient.
Des lacs.
Des vallées fertiles.
Des terres noires capables de produire énormément lorsqu’elles étaient correctement irriguées.
Des forêts.
Des pâturages.
Des régions côtières.
Des zones où les céréales poussaient convenablement.
Le problème n’était pas toujours la terre.
Très souvent…
c’était tout ce qui manquait autour d’elle.
Les canaux.
Les routes.
Les outils.
Les réserves.
Les connaissances.
La sécurité.
L’organisation.
La Terre de l’Espoir et du Désespoir ne possédait aucun roi véritable.
Pas d’empereur.
Pas de pouvoir capable de faire appliquer une même loi à travers l’ensemble du territoire.
Ici, un chef de guerre contrôlait quatre villages.
Plus loin, une famille marchande possédait presque entièrement une ville.
Ailleurs, une confédération de clans faisait régner un ordre fragile.
Un groupe de mercenaires taxait une route.
Une école martiale contrôlait une vallée.
Un riche propriétaire possédait assez de terres pour nourrir plusieurs milliers de personnes.
Puis, cinquante kilomètres plus loin…
plus rien.
Une autre autorité.
D’autres règles.
Ou aucune règle du tout.
Une dette considérée comme légitime dans une ville pouvait être considérée comme inexistante dans la suivante.
Un criminel pouvait traverser une rivière et devenir pratiquement intouchable.
Un marchand pouvait être taxé trois fois en vingt kilomètres.
Un village pouvait demander de l’aide après une attaque…
et découvrir qu’aucune autorité n’avait l’obligation de lui répondre.
Il n’y avait pas d’État.
Seulement des îlots de pouvoir.
Et entre eux…
des hommes.
Des femmes.
Des enfants.
Des familles.
Des communautés.
Et la nécessité de survivre.
Pourtant…
le terme Terre des Perdants cachait un paradoxe colossal.
Cette terre prétendument vide était peuplée.
Très peu densément, certes.
Mais sa taille compensait tout.
Personne ne disposait d’un recensement crédible.
Personne n’en aurait même eu les moyens.
Mais cinquante millions d’êtres humains y vivaient probablement.
Peut-être soixante.
Peut-être davantage.
Des populations entières dont le Murim ignorait presque l’existence.
Des villes absentes de ses cartes.
Des villages dont aucun marchand intérieur n’avait jamais entendu le nom.
Des communautés vivant à des centaines de kilomètres des grandes routes.
Et contrairement au Murim…
personne ne savait jusqu’où cette population pourrait grandir.
Le Murim avait déjà exploité ses meilleures terres.
La Terre de l’Espoir et du Désespoir…
avait à peine commencé.
Sous ses pieds dormaient des ressources dont l’ampleur aurait fait saliver n’importe quelle grande secte.
Fer.
Cuivre.
Charbon.
Argent.
Or.
Jade.
Sel.
Pierres précieuses.
Matériaux utilisés dans certains arts martiaux.
Et d’autres minerais que les artisans du Murim ne savaient même pas encore identifier.
Des montagnes entières n’avaient jamais été ouvertes.
Certaines veines métalliques affleuraient presque naturellement à la surface.
Des vallées capables d’alimenter plusieurs villes restaient sauvages.
Des rivières n’avaient jamais reçu un seul barrage.
Des plaines immenses n’avaient jamais été irriguées.
Mais une ressource inutilisée ne créait aucune richesse.
Une montagne de fer sans route restait une montagne.
Un champ sans eau restait de la poussière.
Un million d’hommes sans organisation restaient un million d’individus séparés.
Et c’était précisément pourquoi le Murim ne craignait pas ces terres.
Les habitants du Hors-Murim étaient trop divisés.
Trop pauvres.
Trop éloignés les uns des autres.
Trop occupés à survivre.
Même leurs arts martiaux étaient généralement médiocres.
Des écoles de sabre existaient.
Des familles pratiquaient le poing.
Des groupes transmettaient des techniques de lance.
Certains possédaient des méthodes rudimentaires de circulation du qi.
Parfois, un véritable talent naissait.
Un enfant exceptionnel.
Une constitution remarquable.
Des méridiens parfaits.
Et lorsque cela arrivait…
le Murim venait parfois le chercher.
Voilà peut-être la plus grande ironie.
Pendant des siècles, le Murim avait prélevé ce que le Hors-Murim produisait de meilleur.
Les talents remarquables partaient.
Les génies étaient recrutés.
Les familles riches envoyaient leurs enfants chercher une place auprès d’une secte intérieure.
Ceux qui réussissaient…
ne revenaient presque jamais.
Ceux qui échouaient…
restaient.
Ainsi naquit une autre origine du mépris.
Beaucoup des petites écoles extérieures avaient été fondées par des artistes martiaux refusés.
Ou par leurs descendants.
Des hommes qui avaient essayé d’entrer.
Qui n’avaient pas été jugés assez talentueux.
Assez riches.
Assez bien nés.
Assez utiles.
Alors ils avaient enseigné ici ce qu’ils connaissaient.
Une technique incomplète.
Un art médiocre.
Quelques principes volés.
Des fragments.
Et les générations suivantes avaient hérité du jugement porté sur leurs ancêtres.
Les Perdants.
Pourtant…
un homme avait compris.
Très longtemps auparavant.
Un grand maître orthodoxe.
Son nom lui-même s’était presque perdu.
Il avait passé trois années à voyager dans les territoires extérieurs.
Pas trois semaines.
Pas quelques mois.
Trois années.
Lorsqu’il était revenu dans le Murim, ses disciples avaient remarqué qu’il parlait étrangement peu de ce qu’il avait vu.
Finalement, l’un d’eux lui avait demandé :
— Maître, qu’avez-vous donc trouvé là-bas pour en revenir aussi préoccupé ?
Le vieil homme avait regardé au-delà des montagnes.
Et répondu :
« Si un jour un être réussit à unifier la Terre des Perdants, ils deviendront la plus grande calamité du Murim. »
Ses disciples avaient pensé qu’il exagérait.
D’autres maîtres avaient ri.
Un territoire incapable de protéger ses propres routes ?
Une population dont les meilleures écoles auraient à peine mérité le rang d’une branche mineure dans le Murim ?
Une calamité ?
Le temps avait fait le reste.
Le maître mourut.
Ses disciples aussi.
Les manuscrits furent copiés de moins en moins souvent.
La phrase devint une curiosité.
Puis une note.
Puis presque rien.
Et plusieurs siècles plus tard…
au milieu d’une plaine desséchée…
quelqu’un ouvrit les yeux.
Il n’y eut aucun tonnerre.
Aucune étoile ne tomba.
Le ciel ne s’ouvrit pas.
Pas de colonne de lumière.
Pas de tempête de qi.
Pas de milliers d’oiseaux s’envolant simultanément.
Rien.
Un instant auparavant…
la plaine était vide.
À l’instant suivant…
un homme s’y trouvait.
Debout.
Seul.
Le vent chaud soulevait doucement ses cheveux.
Ses pieds nus reposaient sur une terre craquelée.
Devant lui, à plusieurs kilomètres, les contours de Seoryang apparaissaient à travers la chaleur.
Une petite ville.
Pas insignifiante pour la région.
Mais insignifiante à l’échelle du monde.
Des murailles vieillissantes.
Quelques tours.
Des quartiers serrés.
De la fumée.
Des champs maigres.
Plusieurs routes de terre.
Deux charrettes avançant lentement vers l’une des portes.
L’homme observa la ville.
Il semblait avoir une trentaine d’années.
Grand.
Très grand.
Son corps était extraordinairement sec.
Pas maigre.
Pas massif non plus.
Une musculature dense, longue, presque parfaitement proportionnée.
Le corps d’un homme qui n’avait jamais développé un muscle inutile.
Épaules larges.
Taille étroite.
Bras puissants sans volume excessif.
Une anatomie plus proche d’un prédateur que d’un lutteur.
Sa peau était claire.
Lisse.
Sans cicatrice.
Sans marque.
Sans imperfection visible.
Ses cheveux descendaient très loin dans son dos.
Longs.
Fins.
Souples.
D’un blanc absolument pur.
Pas argentés.
Pas gris.
Blancs.
Ses yeux possédaient la même étrangeté.
Pâles.
Presque ivoire.
Une couleur tellement claire que, de loin, un observateur aurait pu croire qu’ils étaient blancs.
Pourtant, pupilles et iris existaient.
Son regard n’était ni froid ni vide.
Au contraire.
Il contenait une douceur presque déconcertante.
L’homme ne brillait pas.
Il n’avait aucune auréole.
Aucune énergie visible ne dansait autour de lui.
Ses cheveux ne flottaient pas contre le vent.
Ses vêtements blancs n’émettaient pas de lumière.
Et pourtant…
quelque chose n’allait pas.
Ou plutôt…
quelque chose était trop juste.
Trop propre.
Trop calme.
La poussière portée par le vent semblait glisser sur ses vêtements sans parvenir à s’y accrocher.
Une petite bête cachée entre deux pierres sortit brièvement de son refuge.
Le regarda.
Et au lieu de fuir…
resta immobile.
Dans sa main droite se trouvait une lance.
Longue.
Très longue.
Entièrement blanche.
Aucune pierre.
Aucun dragon sculpté.
Aucune inscription.
Aucun ornement inutile.
Une hampe droite.
Une pointe fine.
Une simplicité presque sévère.
Une arme faite non pour être admirée…
mais utilisée.
L’homme ferma les yeux.
Et inspira.
Alors le monde entra en lui.
Pas tout.
Pas encore.
Ses capacités étaient limitées.
Terriblement limitées comparées à ce qu’il était réellement.
Mais même cette fraction lui permit de sentir Seoryang.
Les corps.
Les souffrances.
Les mouvements de qi.
Les tensions musculaires.
Les blessures.
Les maladies.
Les émotions les plus simples.
La vérité ou le mensonge conscient dans certaines paroles.
Pas les souvenirs.
Pas les pensées secrètes.
Mais la différence entre un homme se trompant sincèrement…
et un homme sachant qu’il mentait.
Il sentit également autre chose.
Le potentiel.
Des milliers d’existences humaines.
Certaines ordinaires.
D’autres…
moins.
Un enfant possédait peut-être des réflexes qu’aucun maître n’avait jamais remarqués.
Un maçon incapable de cultiver correctement le qi possédait une compréhension spatiale extraordinaire.
Une jeune femme employée dans une auberge retenait naturellement le visage de presque chaque client.
Un vieillard connaissait les plantes de la région mieux qu’une grande partie des médecins formés.
Un homme considéré comme simple ouvrier possédait l’esprit nécessaire à la comptabilité.
Des ressources humaines.
Gaspillées.
Partout.
Il sentit la faim.
Des corps vivant depuis trop longtemps avec trop peu.
Des enfants dont la croissance avait été ralentie.
Des infections facilement traitables devenues dangereuses.
Des blessures mal ressoudées.
Des femmes enceintes fragiles.
Des vieillards travaillant encore parce que personne d’autre ne pouvait nourrir la famille.
Il sentit la peur.
La cupidité.
La violence.
La honte.
La jalousie.
Mais aussi…
la bonté.
Une vieille femme partageait actuellement du pain avec un enfant qui n’était pas le sien.
Un homme réparait gratuitement le toit de son voisin.
Une adolescente mentait à sa petite sœur en prétendant ne pas avoir faim afin de lui laisser la dernière portion.
Un marchand augmentait les prix de grain parce qu’il savait qu’une pénurie approchait.
Un autre refusait précisément de le faire.
Deux frères creusaient une tombe.
Trois hommes préparaient un vol.
À plusieurs rues de là, une mère veillait depuis deux nuits auprès d’un enfant malade.
Des milliers d’existences.
Des milliers de souffrances.
Des milliers de choix minuscules.
L’homme ouvrit les yeux.
Il ne ressentit pas de haine.
Pas encore.
Plutôt…
une tristesse très ancienne.
— Vous avez été laissés seuls bien trop longtemps.
Sa voix était douce.
Le vent emporta les mots.
Personne ne l’entendit.
Il resta immobile.
Puis son regard parcourut la ville.
La plaine.
Les terres lointaines.
Et bien au-delà…
un territoire si vaste qu’aucun regard humain n’aurait pu l’embrasser.
Des dizaines de millions d’hommes.
Divisés.
Abandonnés.
Inorganisés.
Vivants malgré tout.
L’homme sourit légèrement.
— Très bien.
Il posa la base de sa lance contre le sol.
— Commençons.
Son nom était Jin Muyeon.
Et Jin Muyeon était Dieu.
Pas le fils de Dieu.
Pas le descendant d’une divinité.
Pas un Immortel ayant franchi suffisamment d’étapes de cultivation pour recevoir ce titre.
Pas un maître martial arrogant dont les disciples auraient commencé à l’appeler ainsi.
Pas une incarnation symbolique du ciel.
Pas l’un des membres d’un panthéon.
Dieu.
Dans un monde qui n’en avait jamais possédé.
Cette différence était fondamentale.
Les hommes avaient inventé des croyances.
Des philosophies.
Des mythes.
Des rites.
Des traditions.
Certaines magnifiques.
D’autres atroces.
Ils avaient créé des codes de conduite.
Des conceptions de la justice.
Des principes d’honneur.
Et, parfois, de véritables systèmes moraux admirables.
L’absence de Dieu n’avait jamais signifié l’absence de bonté.
Les hommes étaient parfaitement capables d’aimer sans qu’une divinité leur en donne l’ordre.
Ils pouvaient protéger.
Se sacrifier.
Enseigner.
Pardonner.
Construire.
Mais il n’avait jamais existé d’autorité divine réelle capable de répondre.
Aucun Dieu vivant pour juger les hommes affirmant agir en Son nom.
Aucun être capable de dire :
Non.
Tu mens.
Ce n’est pas Ma volonté.
Aucun être placé au-dessus des rois.
Des sectes.
Des maîtres.
Des familles.
Alors la justice dépendait des hommes.
Et lorsque les hommes chargés de la défendre devenaient eux-mêmes corrompus…
elle pouvait mourir avec une facilité remarquable.
La Faction Orthodoxe en était un exemple presque parfait.
Certaines sectes étaient réellement honorables.
Jin Muyeon le saurait.
Certaines avaient protégé des régions entières pendant plusieurs générations.
Certaines enseignaient sincèrement à leurs disciples de défendre les faibles.
Mais d’autres avaient appris une compétence beaucoup plus pratique.
Avoir l’air juste.
Un ancien pouvait parler de vertu le matin…
et accepter une bourse d’argent le soir.
Un fils de grande famille pouvait commettre un crime…
puis découvrir que la victime avait soudainement menti.
Un clan pouvait ruiner une petite famille tout en expliquant qu’il défendait l’ordre.
Les Non-Orthodoxes n’étaient pas nécessairement pires.
Les Démoniaques n’étaient pas tous des monstres.
Les Orthodoxes n’étaient pas tous bons.
Les noms n’étaient que des noms.
Jin Muyeon jugerait les actes.
Toujours.
Il regarda Seoryang.
Affamés.
Corrompus.
Malades.
Bandits.
Marchands.
Artisans.
Enfants.
Bons hommes.
Mauvais hommes.
Et tous les autres…
ceux qui se trouvaient entre les deux.
Il était arrivé dans un monde qui n’avait pas besoin d’être détruit.
Il avait besoin d’être…
réorganisé.
Soigné.
Éduqué.
Protégé.
Et parfois…
frappé.
Être Dieu ne signifiait pourtant pas que Jin Muyeon pouvait actuellement tout faire.
Sa nature véritable dépassait presque toute comparaison utile.
Mais ce qu’il était capable de manifester dans ce monde…
était minuscule.
Jin Muyeon avait une façon particulière de le concevoir.
Un désert.
Infini.
Sans commencement visible.
Sans horizon.
Chaque grain de sable représentait une portion de puissance divine qu’il était capable de manifester.
Son potentiel réel était le désert.
Sa puissance disponible…
quelques grains seulement.
Pour le moment, même le premier espace de cette immensité restait presque vide.
Et pourtant…
un seul grain divin aurait déjà représenté une quantité d’énergie absurde pour la majorité des mortels de cette région.
Voilà le paradoxe.
Il était infiniment plus grand que sa puissance actuelle.
Et sa puissance actuelle était déjà monstrueuse selon les standards locaux.
Mais elle ne se reconstituerait pas seule.
La foi avait un rôle.
Pas parce que les hommes créaient Dieu.
Jin Muyeon existait indépendamment d’eux.
Mais la relation entre Dieu et ses croyants lui permettrait de manifester davantage de lui-même dans ce monde.
Une admiration ne suffirait pas.
La peur non plus.
Entendre son nom ne suffirait pas.
Être impressionné par un miracle ne suffirait pas nécessairement.
Il fallait quelque chose de plus profond.
Reconnaître Jin Muyeon.
Lui faire confiance.
Le reconnaître sincèrement comme Dieu.
La foi alimenterait sa manifestation.
La prière également.
Et lorsque suffisamment de puissance remplirait un grain…
son existence pourrait commencer à en former un autre.
Puis un autre.
Un grain.
Deux.
Dix.
Cent.
Toujours rien…
devant un désert infini.
Mais le jour où des milliers d’hommes prieraient simultanément…
ce rien pourrait devenir extraordinaire.
La relation fonctionnerait également dans l’autre sens.
Ses croyants ne seraient pas des batteries vivantes.
Jin Muyeon méprisait cette idée.
La foi créerait un lien.
Et ce lien pouvait les transformer.
Le corps d’un croyant pouvait devenir plus réceptif au qi.
Ses méridiens s’améliorer progressivement.
Sa récupération devenir plus rapide.
Son esprit plus stable.
Son apprentissage plus efficace.
Pas exactement de la même manière pour tous.
Un forgeron n’avait pas besoin des mêmes dons qu’un soldat.
Un médecin n’avait pas besoin des mêmes réflexes qu’un cavalier.
Et Jin Muyeon était capable de voir ce que beaucoup d’entre eux n’avaient jamais pu découvrir en eux-mêmes.
Surtout…
les actes comptaient.
Un homme pouvait prononcer mille prières…
et rester un homme mauvais.
Mais un croyant nourrissant sincèrement un affamé au nom de Dieu produisait quelque chose.
Du mérite.
Un acte de construction.
Un soin.
Un enseignement.
Une protection.
Une réparation.
Un refus de corruption.
Une justice honnête.
Tout cela pouvait renforcer le lien.
Même combattre.
Même tuer.
Cette vérité serait probablement mal comprise un jour.
Jin Muyeon le savait déjà.
La violence pouvait être juste.
Une guerre pouvait l’être également.
Mais jamais simplement parce qu’un croyant avait décidé d’appeler sa guerre « sainte ».
Un homme ne tromperait pas Dieu avec un slogan.
Si une guerre était menée pour protéger, libérer ou empêcher un mal plus grand…
et si Jin Muyeon lui-même la reconnaissait comme juste…
alors les hommes combattant sincèrement sous son nom pourraient recevoir du mérite.
Sinon…
rien.
Pire encore, utiliser son nom pour justifier une cruauté personnelle deviendrait lui-même une faute.
Mais cela viendrait plus tard.
Pour l’instant…
Jin Muyeon ne possédait rien.
Aucun croyant.
Aucune prière.
Aucun temple.
Aucune ville.
Aucune armée.
Aucun prêtre.
Aucun disciple.
Aucun revenu.
Pas même une pièce de cuivre.
Cela aurait pu être inquiétant.
Jin Muyeon trouva cela plutôt intéressant.
Il n’était pas sans défense.
Loin de là.
Dans sa main reposait l’origine de ce qui deviendrait un jour une véritable civilisation martiale.
L’Art de la Lance Immaculée.
Le nom pourrait laisser croire qu’il ne s’agissait que d’un ensemble de techniques de lance.
Ce serait une erreur.
La lance en constituait le cœur.
Mais l’Art était complet.
Respiration.
Circulation du qi.
Développement physique.
Déplacements.
Postures.
Techniques de paume.
Doigts.
Points vitaux.
Travail des articulations.
Perception.
Réflexes.
Renforcement du corps.
Méthodes de récupération.
Entraînement individuel.
Formation collective.
Et, naturellement…
la lance.
Sa philosophie était d’une simplicité brutale.
Un combat qui peut finir en une attaque n’a aucune raison d’en durer dix.
L’Art de la Lance Immaculée n’avait pas été conçu pour produire de beaux duels.
Pas de mouvements décoratifs destinés à impressionner les spectateurs.
Pas d’échanges interminables entre maîtres attendant chacun de révéler sa technique secrète.
La vitesse était fondamentale.
Une vitesse offensive disproportionnée.
L’utilisateur avançait.
Réduisait la distance.
Concentrait la force.
Frappait.
Chaque geste superflu avait été supprimé.
Chaque angle inutile corrigé.
Chaque transfert de poids optimisé.
La portée de la lance permettait d’atteindre avant d’être atteint.
La vitesse permettait de transformer une minuscule erreur en blessure mortelle.
Et lorsqu’un adversaire devait effectivement mourir…
Jin Muyeon avait conçu son art pour que cette mort arrive vite.
Cœur.
Cerveau.
Artères.
Organes vitaux.
Pas de torture.
Pas de mutilation destinée au spectacle.
Pas de souffrance prolongée afin d’humilier un vaincu.
La cruauté était inutile.
Jin Muyeon n’aimait pas l’inutile.
Mais l’Art possédait également des options non létales.
Hampe.
Articulations.
Nerfs.
Points de pression.
Déséquilibres.
Un homme ne méritant pas la mort ne devait pas recevoir une attaque mortelle simplement parce que le pratiquant était paresseux.
Et cette doctrine possédait une conséquence dangereuse.
Un pratiquant de la Lance Immaculée n’avait pas nécessairement besoin d’être globalement plus puissant que son adversaire pour le tuer.
Il lui suffisait parfois…
d’une ouverture.
Un maître arrogant observant un jeune lancier, évaluant correctement son qi comme inférieur, puis détournant son attention pendant une fraction de seconde…
pouvait mourir en ayant techniquement eu raison sur leur différence de niveau.
Cette leçon…
le Murim l’apprendrait un jour.
Pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, Jin Muyeon était seul.
Il regarda la plaine.
Puis planta sa lance dans le sol.
— Un domaine.
La terre vibra.
Faiblement d’abord.
Puis davantage.
Des cailloux se mirent à trembler.
La poussière se souleva.
Une ligne apparut dans la terre.
Puis une autre.
Les fondations s’enfoncèrent.
Jin Muyeon ne créa pas un immense palais.
Ce serait stupide.
Il n’avait aucun besoin d’une résidence pour dix mille hommes avec une population actuelle de…
un.
Mais il devait penser à demain.
La première muraille sortit du sol.
BOUM.
Puis une seconde.
Une troisième.
Une quatrième.
De hauts murs blancs formèrent progressivement une enceinte.
Pas suffisamment grands pour arrêter une armée sérieuse du Murim.
Largement suffisants contre des bandits ordinaires.
Une porte principale apparut face à la route conduisant vers Seoryang.
Solide.
Large.
Simple.
À l’intérieur…
un bâtiment central prit forme.
Pierre.
Bois.
Tuiles claires.
Une vaste salle d’entraînement au rez-de-chaussée.
Une cuisine.
Un réfectoire.
Des réserves.
Une infirmerie.
Une bibliothèque.
Vide.
Une pièce administrative.
Vide également.
Deux rangées de logements apparurent ensuite.
Des pièces individuelles.
Des espaces communs.
Des sous-sols.
L’ensemble aurait pu accueillir cent cinquante personnes en situation difficile.
Mais confortablement…
soixante.
Jin Muyeon observa.
Soixante lits.
Soixante espaces.
Sanitaires rudimentaires mais correctement organisés.
Cuisine adaptée.
Stockage.
Cour intérieure.
Il fronça légèrement les sourcils.
— L’eau.
Même Dieu devait penser à l’eau.
Il posa deux doigts contre la terre.
Sa perception descendit.
Dix mètres.
Trente.
Cinquante.
Plus bas.
Une nappe.
Propre.
Suffisante.
Jin Muyeon concentra une nouvelle fraction de son pouvoir.
La terre se transforma.
Un puits apparut dans la cour.
Margelle blanche.
Couverture.
Système simple permettant d’éviter qu’une partie des déchets extérieurs n’y retombe.
Il observa l’ensemble.
Le domaine était petit.
Une secte moyenne du Murim l’aurait trouvé ridicule.
Un grand clan aurait pu loger plusieurs fois sa population dans un seul quartier résidentiel.
Mais Jin Muyeon sourit.
Les grands clans avaient eu plusieurs siècles.
Lui…
quelques minutes.
Il leva les yeux vers la porte principale.
Une dernière chose.
La pierre blanche au-dessus de l’entrée se déforma.
Des caractères apparurent.
Nets.
Profonds.
Parfaits.
SECTE DE LA LANCE IMMACULÉE
Jin Muyeon contempla son œuvre.
Murs blancs.
Bâtiments blancs.
Puits blanc.
Vêtements blancs.
Cheveux blancs.
Lance blanche.
Il resta silencieux.
Quelques secondes.
— Peut-être ai-je légèrement abusé.
Le vent passa dans la cour.
Il regarda encore.
— Non.
Cela lui plaisait.
À trois kilomètres de là…
un berger tomba de son tabouret.
— Qu’est-ce que…
Le vieil homme se releva difficilement.
Puis plissa les yeux.
Il connaissait cette plaine.
Il y faisait paître ses animaux depuis plus de vingt ans.
Son père avant lui.
Il savait où se trouvait chaque rocher suffisamment gros pour offrir de l’ombre.
Et il était absolument certain d’une chose.
La fortification blanche qu’il voyait actuellement…
n’existait pas ce matin.
Il regarda son troupeau.
Puis la construction.
Puis son troupeau.
Sa curiosité et son instinct de survie engagèrent une négociation très brève.
L’instinct de survie gagna.
— On rentre.
Les moutons n’avaient aucune objection.
Une heure plus tard, la porte occidentale de Seoryang parlait d’un grand bâtiment blanc apparu dans la plaine.
Deux heures plus tard…
le bâtiment était devenu une forteresse.
Trois heures plus tard…
un témoin jurait avoir aperçu trois cents guerriers blancs à l’intérieur.
À la quatrième heure…
ils étaient trois mille.
À la cinquième…
un marchand particulièrement créatif expliquait qu’un dragon blanc gardait probablement les souterrains.
Personne n’avait vu de dragon.
Cela ne semblait déranger personne.
Dans la forteresse prétendument remplie de trois mille guerriers…
Jin Muyeon était assis seul.
Sur une marche.
Sa lance reposait à côté de lui.
Devant lui se trouvait une petite table.
Sur cette table…
un bol.
Dans ce bol…
rien.
Jin Muyeon contempla le vide.
Puis tourna la tête vers la cuisine.
Vide.
Les réserves.
Vides.
Le réfectoire.
Vide.
Il resta silencieux.
— Bien.
Premier problème civilisationnel.
La nourriture.
Il pouvait en créer.
Évidemment.
Même dans son état actuel.
Mais transformer une partie significative de sa puissance divine en nourriture qui disparaîtrait quelques jours plus tard serait une utilisation médiocre de ses ressources.
Une ferme produisait pendant des années.
Un puits fonctionnait pendant des décennies.
Un homme correctement formé pouvait en former cent autres.
Son pouvoir devait initialement être concentré sur les choses impossibles ou extraordinairement difficiles à obtenir autrement.
Pas remplacer chaque travail humain.
Une civilisation entièrement dépendante des miracles de Dieu cesserait de fonctionner dès que son attention se déplacerait ailleurs.
Jin Muyeon n’avait aucune intention de construire un peuple incapable de survivre sans qu’il fasse apparaître son dîner chaque soir.
Il se leva.
Donc…
argent.
Nourriture.
Semences.
Terres.
Animaux.
Artisans.
Cultivateurs.
Forgerons.
Médecins.
Érudits.
Administrateurs.
Marchands.
Soldats.
Routes.
Commerce.
Justice.
Lois.
Éducation.
Religion.
Une armée.
Une économie.
Puis…
beaucoup, beaucoup plus tard…
le Murim.
Jin Muyeon regarda vers le sud.
Il pouvait presque imaginer l’immense civilisation martiale qui se trouvait au-delà.
Cent millions d’hommes.
Sectes.
Clans.
Maîtres.
Des puissances qu’il aurait été parfaitement idiot de provoquer immédiatement.
Il sourit.
— Cela va être long.
Cela ne le dérangeait absolument pas.
Le temps était l’une des rares ressources dont il disposait en quantité pratiquement illimitée.
Jin Muyeon ne vieillissait pas.
Son corps ne se dégraderait pas avec les siècles.
Dans dix ans, il aurait cette apparence.
Dans cent ans également.
Dans mille ans…
s’il était encore vivant…
il serait toujours Jin Muyeon.
Immortel face au temps.
Pas invulnérable.
Une violence suffisamment grande pouvait théoriquement le tuer.
Du moins dans son état actuel.
Voilà une autre raison de ne pas entrer demain dans le Murim en annonçant :
Bonjour. Je suis Dieu. Soumettez-vous.
La stratégie existait pour une raison.
Son regard revint vers Seoryang.
Il allait commencer petit.
Très petit.
Une ville.
Quelques hommes.
Une graine.
Puis quelque chose entra dans son champ de perception.
Jin Muyeon tourna la tête.
Quelqu’un approchait.
Un enfant.
Il avait peut-être dix ans.
Onze au maximum.
Difficile à dire.
La malnutrition brouillait les âges.
Ses vêtements étaient sales.
Déchirés.
Ses pieds nus portaient des petites coupures anciennes et nouvelles.
Le garçon avançait malgré tout vers la grande porte blanche.
Dans ses mains…
un couteau.
Ou ce qui avait autrefois été un couteau.
La lame était rouillée.
La poignée avait été enveloppée dans plusieurs morceaux de tissu.
Il avançait avec cette forme particulière de courage que possèdent certains enfants.
Pas l’absence de peur.
La décision de continuer malgré elle parce qu’on n’a pas réellement d’autre choix.
Jin Muyeon resta assis.
Le garçon franchit la porte.
S’arrêta.
Ses yeux s’écarquillèrent.
Aucun dragon.
Pas trois mille guerriers.
Pas trois cents non plus.
Seulement…
un homme en blanc.
Le garçon regarda autour de lui.
Puis releva son couteau.
— T’es qui ?
Jin Muyeon regarda l’arme.
Puis le garçon.
— Jin Muyeon.
— C’est chez toi ?
— Oui.
Le garçon inspecta les bâtiments.
— T’es riche ?
Jin Muyeon réfléchit sérieusement.
Puis regarda le bol vide derrière lui.
— Actuellement ?
Une pause.
— Non.
Le garçon sembla profondément déçu.
— Ah.
Son couteau descendit de quelques centimètres.
Puis il se souvint qu’il était censé être intimidant.
Il le releva.
— Donne-moi à manger.
— Je n’ai rien à manger.
— Menteur.
— Tu peux vérifier.
Le garçon cligna des yeux.
Il regarda la taille du domaine.
Puis Jin Muyeon.
— Pourquoi t’as une maison aussi grande si t’as rien à manger ?
Excellente question.
— Parce que je viens d’arriver.
— D’où ?
Jin Muyeon leva légèrement les yeux.
Pas vers un endroit précis.
Puis les reposa sur le garçon.
— De loin.
Il fronça les sourcils.
— T’es bizarre.
— On me le dira probablement souvent.
Le couteau tremblait.
Jin Muyeon cessa alors de regarder l’arme.
Et regarda réellement l’enfant.
Son corps lui parla immédiatement.
Déshydratation.
Malnutrition chronique.
Carences.
Parasites intestinaux.
Ancienne fracture du poignet gauche mal ressoudée.
Multiples petites infections cutanées.
Et surtout…
une plaie sous le genou.
Rouge.
Gonflée.
Chaude.
Infectée.
Pas encore dramatique.
Mais suffisamment pour le devenir.
Jin Muyeon vit aussi autre chose.
L’enfant n’était pas un génie martial.
Pas un prodige caché que toutes les grandes sectes auraient essayé d’arracher les unes aux autres.
Ses méridiens étaient ordinaires.
Son corps également.
Mais son esprit…
curieux.
Rapide.
Adaptable.
Il observait tout.
La porte.
Les distances.
Les sorties.
Le bol.
La lance.
Les mains de Jin Muyeon.
Même affamé et effrayé, il continuait à apprendre.
Intéressant.
— Approche.
Le garçon recula immédiatement.
— Non.
— Ta jambe est infectée.
Son regard descendit.
Puis remonta.
— C’est rien.
— Pour le moment.
— J’ai pas d’argent.
— Je ne t’en ai pas demandé.
Cela sembla le rendre encore plus suspicieux.
— Pourquoi tu me soignerais gratuitement ?
Jin Muyeon resta silencieux.
Voilà.
Première vraie question.
Il aurait pu répondre :
Parce que je suis bon.
Parce que c’est mon devoir.
Parce que je veux que tu me suives.
Parce que tu pourrais devenir utile.
Certaines auraient contenu une partie de vérité.
Aucune n’aurait été suffisante.
Jin Muyeon regarda l’enfant.
— Parce que je veux que tu vives.
Le garçon resta immobile.
— Pourquoi ?
— Parce que ta vie a de la valeur.
Silence.
Pas de musique.
Pas de miracle.
Pas encore.
Seulement une phrase.
Et pourtant…
quelque chose changea sur le visage de l’enfant.
Pas de foi.
Pas même de confiance.
Une sorte d’incompréhension douloureuse.
Comme si cette possibilité ne lui était jamais réellement venue à l’esprit.
Que sa vie puisse avoir une valeur…
sans qu’il ait besoin de la prouver.
Jin Muyeon tendit la main.
— Viens.
Le garçon regarda cette main.
Puis son visage.
Puis la porte derrière lui.
Il pouvait courir.
Il y pensa.
Jin Muyeon le vit presque dans son corps.
La tension des jambes.
Le regard vers la sortie.
Puis elle disparut.
Un pas.
Deux.
Le garçon approcha.
— Assieds-toi.
Il obéit.
Jin Muyeon posa deux doigts contre sa jambe.
La puissance divine circula.
Très peu.
Une quantité minuscule.
Une chaleur douce traversa les tissus.
Le garçon sursauta.
— Qu’est-ce que—
La rougeur disparut.
Les bactéries moururent.
La plaie se referma.
Les parasites furent éliminés.
Son ancienne fracture fut corrigée.
Les tissus se réorganisèrent.
Certaines carences les plus graves furent compensées.
Pas au point de transformer artificiellement plusieurs années de malnutrition en un corps parfait.
Son organisme aurait encore besoin de nourriture.
De repos.
De temps.
Jin Muyeon voulait le guérir.
Pas remplacer son corps.
Quelques secondes.
Puis il retira ses doigts.
L’enfant resta immobile.
Regarda son genou.
Le toucha.
Appuya dessus.
Pas de douleur.
Puis son poignet.
Il le tourna.
Une fois.
Deux fois.
Son expression se vida complètement.
— Comment…
Jin Muyeon sourit légèrement.
— Je suis doué pour ça.
Le garçon releva brutalement la tête.
— T’es un médecin martial ?
— Non.
— Un grand maître ?
Jin Muyeon réfléchit.
— On pourrait dire quelque chose d’approchant.
— Un Immortel ?
— Non.
Le garçon fronça les sourcils.
— Alors t’es quoi ?
Cette fois…
Jin Muyeon ne détourna pas la question.
Pas de sourire mystérieux.
Pas de phrase destinée à impressionner.
Il regarda simplement Dohan dans les yeux.
— Je suis Dieu.
Le silence fut magnifique.
Le vent traversa la cour.
Dohan cligna des yeux.
Une fois.
Puis deux.
— Dieu ?
— Oui.
Le garçon regarda le domaine apparu de nulle part.
Puis son genou.
Puis son poignet.
Puis les longs cheveux blancs.
La lance.
Le puits.
Et enfin…
Jin Muyeon.
— Ah.
Jin Muyeon attendit.
Dohan n’ajouta rien.
Réaction parfaitement raisonnable.
Que pouvait-on répondre à cela ?
Jin Muyeon se leva.
— Comment t’appelles-tu ?
— Dohan.
— Très bien, Dohan.
Il reprit sa lance.
— Je vais en ville.
— Pourquoi ?
— Acheter de la nourriture.
Dohan le fixa.
Lentement…
une profonde déception apparut sur son visage.
— Dieu doit acheter de la nourriture ?
Jin Muyeon s’arrêta.
Tourna la tête.
— Dieu n’a pas besoin de nourriture.
Puis il désigna Dohan.
— Toi, oui.
L’enfant ouvrit la bouche.
Jin Muyeon continua :
— Et un Dieu intelligent évite de gaspiller un miracle lorsque quelques pièces de cuivre peuvent faire le travail.
Dohan réfléchit.
Très sérieusement.
Puis hocha la tête.
— C’est logique.
— Je trouve aussi.
Jin Muyeon marcha vers la porte.
Quelques pas.
Puis :
— Seigneur Dieu ?
Il s’arrêta.
Dohan lui-même sembla surpris par la manière dont les mots étaient sortis.
Pas encore une véritable prière.
Pas encore le langage d’un croyant.
Un enfant essayant simplement de nommer l’être devant lui.
Jin Muyeon tourna la tête.
— Oui ?
Dohan déglutit.
— Je peux venir ?
Quelque chose bougea.
Profondément.
Infime.
À peine perceptible.
Pas assez pour remplir un grain.
Même pas proche.
Mais dans le désert intérieur de Jin Muyeon…
une première poussière venait de tomber.
Pas de foi accomplie.
Pas une reconnaissance pleine.
Seulement…
la possibilité.
Une graine.
Jin Muyeon sourit.
— Bien sûr.
Dohan rangea son couteau.
Puis courut pour le rejoindre.
Et pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde…
Dieu ne marcha plus seul.
À plusieurs centaines de kilomètres de là…
à l’intérieur du Murim…
personne ne sentit quoi que ce soit.
Les grands maîtres méditaient.
Les disciples s’entraînaient.
Les familles négociaient des mariages.
Les marchands comptaient leurs pièces.
Les Orthodoxes parlaient de justice.
Les Non-Orthodoxes riaient de leurs discours.
Les Démoniaques préparaient leurs propres ambitions.
Des enfants de grandes familles étaient évalués pour leur talent.
Des génies recevaient des élixirs dont le prix aurait nourri un village extérieur pendant des années.
Des anciens complotaient.
Des maîtres recherchaient de nouveaux arts.
Le monde continuait.
Pour eux…
la Terre des Perdants demeurait ce qu’elle avait toujours été.
Une périphérie.
Une immensité pauvre.
Fragmentée.
Arriérée.
Un réservoir occasionnel de ressources.
Un endroit où recruter un talent lorsqu’on avait de la chance.
Un territoire qui ne pouvait produire aucune puissance capable de les menacer.
Aucun d’eux ne savait qu’à proximité d’une ville nommée Seoryang venait d’apparaître une organisation qui ne possédait :
ni argent,
ni prestige,
ni alliés,
ni territoire reconnu,
ni disciples.
Une secte de soixante lits…
avec un seul membre officiel.
Un Dieu.
Un enfant affamé.
Et quelques bâtiments blancs au milieu d’une plaine.
Personne ne se souvenait de la phrase ancienne.
« Si un jour un être réussit à unifier la Terre des Perdants… »
Pour le moment, aucune armée n’existait.
Aucune grande bannière blanche ne flottait encore sur les routes.
Aucune ville n’avait été reconstruite.
Aucun croyant ne se prosternait dans les rues.
Aucune Écriture n’avait été écrite.
Aucune Route Blanche ne traversait les plaines.
Aucun marchand ne transportait le nom de Dieu à des centaines de kilomètres.
Aucun Lancier Immaculé ne faisait encore trembler les artistes martiaux du Murim.
Il n’existait qu’une porte.
Au-dessus de cette porte…
quelques caractères.
SECTE DE LA LANCE IMMACULÉE
Et deux silhouettes qui s’éloignaient vers Seoryang.
Jin Muyeon était venu dans un monde que personne n’avait réussi à unifier.
Il allait nourrir ceux qui avaient faim.
Soigner ceux qui pouvaient encore être sauvés.
Creuser des puits.
Construire des routes.
Éduquer.
Produire.
Organiser.
Donner une justice à ceux qui n’en avaient aucune.
Offrir une protection à ceux qui l’accepteraient.
Chercher des capacités là où le monde n’avait vu que des déchets.
Transformer les métiers en dignité.
Les villages en communautés.
Les communautés en villes.
Les villes…
en quelque chose qui n’avait pas encore de nom.
Il n’exigerait pas la foi en échange d’un morceau de pain.
Il ne demanderait pas à un malade de l’adorer avant de le soigner.
Il voulait être aimé.
Pas acheté.
Ceux qui ne croiraient pas pourraient vivre sous sa protection.
Ceux qui douteraient pourraient douter.
Mais ceux qui finiraient réellement par le reconnaître…
ne deviendraient pas simplement les disciples d’un maître martial.
Ils auraient trouvé Dieu.
Et Dieu, lui…
aurait trouvé son peuple.
Un jour, peut-être, le Murim regarderait vers le nord, l’ouest et les immenses terres qu’il avait méprisées.
Il verrait des routes.
Des villes.
Des armées.
Des millions d’hommes organisés.
Une foi commune.
Une lance blanche.
Et il se souviendrait trop tard de cette vieille phrase.
Mais ce jour était encore très loin.
Aujourd’hui…
Jin Muyeon devait accomplir une tâche infiniment plus modeste.
Acheter à manger à un enfant.
Dohan marcha à côté de lui quelques instants.
Puis demanda :
— Seigneur Dieu ?
— Oui ?
— Vous avez de l’argent ?
Jin Muyeon s’arrêta.
Dohan aussi.
Silence.
Dieu regarda la ville.
Puis sa lance.
Puis ses vêtements.
Puis l’enfant.
Il réfléchit.
— Non.
Dohan le fixa.
— Ah.
Jin Muyeon reprit sa marche.
— Nous allons commencer par régler cela.
Et ainsi…
sans armée,
sans fortune,
sans temple,
sans royaume,
et avec exactement zéro pièce de cuivre…
commença l’histoire du Dieu de la Lance Immaculée.