Chapitre 74
La forêt n'était plus qu'un champ de bataille où les lois de la physique venaient mourir.
Speed recula d'un bond prodigieux, glissant sur la terre retournée. Il essuya d'un revers de manche le sang qui coulait de son nez, les yeux fixés sur la bête blanche qui le traquait inlassablement.
C'est impossible, répétait son esprit analytique.
Mon pouvoir de contrôle vectoriel devrait renvoyer 100 % de sa force cinétique. La forteresse est censée être absolue.
Pourtant, chaque impact avec cette abomination faisait grésiller son bouclier. Ce n'était pas de la simple force brute. Le costume frappait le concept même de l'énergie.
Mais ce qui terrifiait le plus le Héros Numéro 7, ce n'était pas l'annulation de son pouvoir. C'était l'étrange sensation de familiarité qui émanait du monstre.
La créature combattait de manière bestiale, organique, presque sauvage. Mais, par fulgurances, au détour d'une esquive millimétrée ou d'une parade parfaite, une ombre familière surgissait. L'angle d'un coup de poing. Le pivot sur le talon pour distribuer le poids du corps. La façon dont la chose penchait légèrement la tête avant d'attaquer...
Ces mouvements... songea Speed, une sueur froide perlant sur ses tempes. C'est le style de combat de Hope. Une version dégénérée, mais c'est lui.
Comment ce gamin pouvait-il reproduire la perfection martiale de l'absolu Numéro 1 ?
Le Fantôme Blanc rugit d'une voix distordue, brisant les tympans, et fondit à nouveau sur lui.
— Très bien, murmura Speed, les yeux injectés de sang. Fini de jouer.
Le héros disparu. Il franchit le mur du son en une fraction de seconde.
Il réapparut dans le dos du monstre, armant ses poings. En l'espace d'un clin d'œil, Speed asséna une rafale d'une centaine de coups. Le bruit des impacts fusionna en un seul bourdonnement assourdissant. La violence des frappes, couplée à l'accélération, finit par percer l'armure.
Le Fantôme Blanc plia les genoux. Sous l'avalanche cinétique, le monstre fut cloué au sol, incapable de lever les bras pour se protéger, écrasé par la vitesse divine de son adversaire.
Je l'ai, pensa Speed en armant un coup de grâce.
Mais soudain, la bête ne chercha plus à parer. Ignorant totalement les poings qui disloquaient son costume, le monstre tendit ses deux bras vers l'avant à une vitesse foudroyante. Ses mains s'agrippèrent comme des crochets de chaque côté du crâne de Speed.
Le héros s'arrêta net, les yeux écarquillés.
Le Fantôme Blanc attira violemment le visage du héros vers le sien.
CRACK !
Un coup de boule d'une brutalité indicible. La visière du monstre s'écrasa contre l'arête nasale de Speed. Le héros sentit son nez exploser en une bouillie sanglante. Sa concentration vola en éclats.
Avant même qu'il ne puisse reculer, le monstre ne relâcha pas sa prise sur son crâne. Il enclencha son pouvoir de vol à pleine puissance.
Dans un fracas, la bête blanche s'envola à l'horizontale à travers la forêt, traînant le Héros Numéro 7 comme une vulgaire poupée. Le monstre racla le corps de Speed contre le sol, labourant la terre, puis fracassa impitoyablement son crâne et son dos contre chaque tronc d'arbre et chaque rocher qui se trouvait sur leur passage.
BAM ! BAM ! BAM !
Le sang de Speed éclaboussait l'écorce des chênes centenaires. Sa vision devenait noire. Mais par pur instinct de survie, il puisa dans ses dernières réserves neuronales. Il appliqua une inversion vectorielle totale sur la friction du sol. Son corps glissa soudainement hors des mains du monstre comme du savon, et d'un coup de rein désespéré, il se dégagea de la trajectoire mortelle.
Ce qui suivit ne fut plus un affrontement. Ce fut un cataclysme naturel.
La confrontation titanesque repoussa les limites de la physique. D'un côté, une force brute, capable de pulvériser la matière. De l'autre, la vitesse incarnée, défiant la gravité et l'inertie.
L'environnement prit le tarif maximum. Les arbres étaient déracinés par le souffle de leurs croisements. Le sol de la forêt n'était plus qu'une mer de cratères fumants. Chaque fois que le poing de Speed rencontrait celui du Fantôme Blanc, une onde de choc bleuâtre déchirait la nuit, repoussant les nuages dans le ciel.
C'était ça, un aperçu d'un véritable combat entre super-héros du sommet du classement. Une démonstration de puissance terrifiante, loin des caméras et de la gloire.
Mais la bête blanche ne connaissait ni la fatigue, ni la douleur. Son endurance était infinie, puisant dans la force vitale de son hôte inconscient.
Le combat atteignit son paroxysme lorsque le Fantôme Blanc feinta un coup de poing. Speed esquiva, mais le monstre utilisa la longueur de sa cape pour l'aveugler une microseconde. Il s'agrippa fermement à la taille du héros.
La créature levita vers le ciel, s'éleva à cent mètres d'altitude, puis plongea en piqué.
Ils s'écrasèrent comme un météore en plein centre du grand lac bordant la forêt.
Le choc souleva un mur d'eau de vingt mètres de haut.
Sous la surface noire, le monstre enfourcha Speed. Il leva ses poings et commença à le marteler sans aucune pitié. À chaque coup qui frappait la garde faiblissante du héros, un énorme fracas résonnait, et un geyser d'eau explosait à la surface du lac.
BOOM.
BOOM.
La garde de Speed céda. Le monstre blanc plaqua ses deux mains autour du cou du Héros Numéro 7.
À moitié immergé dans les eaux troubles, Speed tenta d'utiliser ses vecteurs pour se dégager, mais son esprit était brisé par les chocs répétés et la commotion cérébrale. L'étreinte se resserrait.
L'air manqua. L'eau s'infiltrait dans ses poumons. Ses yeux se révulsèrent. Le héros allait mourir, noyé et étranglé par un démon de plastique blanc.
Loin. Très loin au fond d'un océan d'obscurité.
Moi, Owen, je flottais dans le néant. Le vide absolu. Mais soudain, à travers les ténèbres froides de mon esprit, une toute petite lueur apparut.
Pas une lueur. Une image. Un écran vacillant.
La vision m'apparut à la première personne, comme à travers un filtre rouge et flou.
L'eau glacée. Le reflet brisé de la lune. Et mes mains.
Mes mains, recouvertes de gantelets blancs et dorés, en train d'écraser la gorge d'un homme en sang. Je voyais le visage tuméfié de Speed, ses yeux luttant contre la mort, ses bulles d'air s'échappant misérablement vers la surface.
L'horreur absolue m'électrisa.
Non...
Non, ce n'est pas moi...
J'essayai de porter ma voix pour ordonner au costume de s'arrêter. Mais l'eau remplissait mes poumons, m'empêchant de hurler. La chose ne m'écoutait pas. L'homme mourait sous mes propres doigts.
Je me débattis de toutes mes forces contre l'inertie de mon propre esprit. Je poussai contre les parois de ma prison mentale. Encore et encore.
st...
L'image trembla. Dans le monde réel, les doigts du Fantôme Blanc eurent un micro-spasme.
stop...
STOP..
Le monstre relâcha très légèrement son attention. Il pencha sa tête blanche sur le côté, distrait par une "voix" interne qu'il ne parvenait pas à comprendre, une interférence dans sa folie.
Je concentrai l'intégralité de mon âme, de ma terreur et de mon humanité dans un seul hurlement muet qui déchira l'océan noir de ma conscience.
STOP ! JE NE VEUX PAS DEVENIR UN MEURTRIER ! LÂCHE-LE !!!
La commande passa. La volonté humaine venait de briser la directive de l'armure. Le Fantôme Blanc ouvrit grand ses mains, relâchant la gorge broyée du Héros Numéro 7.
La seconde suivante, mon effort surhumain me coûta le reste de mon énergie. L'écran s'éteignit brutalement. Mon monde redevint d'un noir profond, absolu, m'engloutissant définitivement.
Biii Biiip— Biii Biiip—
Un bruit strident, régulier et atrocement familier agressait mes tympans.
J'ouvris violemment les yeux, aspirant une immense goulée d'air comme si je remontais à la surface. Mon torse se souleva dans un halètement désespéré.
Je fixais un plafond. Un plafond blanc, avec une petite fissure en forme d'éclair près du lustre.
Mon plafond.
Je me redressai en sursaut, le cœur battant à la chamade, trempé de sueur froide des cheveux jusqu'aux orteils. Le bruit continuait de marteler mon crâne.
Je tournai la tête. Mon vieux réveil numérique rouge clignotait sur ma table de chevet.
Il affichait 07h00.
Le soleil perçait faiblement à travers les stores de ma fenêtre. Mon armoire. Mes posters. Mon bureau mal rangé. Tout était là. J'étais dans mon lit. En caleçon et t-shirt. Les draps en bataille.
Je posai mes mains sur mon visage, palpant ma peau. Pas de sang. Pas d'os brisés. Mes côtes ne me faisaient pas souffrir le martyre, et mon poignet était parfaitement intact. J'étais... entier.
Confus, le souffle court, je regardai le bout de mes doigts, encore hanté par la sensation de la gorge écrasée du héros.
Était-ce... était-ce juste un cauchemar ?
Fin du chapitre.