Chapitre 73
Le Fantôme Blanc bondit.
Il n'y eut pas de préparation, pas de cri de guerre. Juste une explosion de terre et de racines broyées sous ses pieds. La silhouette blanche s'arracha du sol à une vitesse qui défiait toute logique pour un organisme biologique, fonçant droit sur le Héros Numéro 7.
Mais Jalil Koffi, alias Speed, n'était pas le genre d'homme à se laisser surprendre par la vélocité. Habitué à percevoir le monde au ralenti, il vit le poing fendre l'air en direction de son visage.
Avec un calme olympien, Speed leva simplement sa main ouverte, paume en avant.
Le poing du monstre heurta la paume du héros de plein fouet.
BAAAM !
L'onde de choc fut cataclysmique. Le souffle explosa en anneau autour d'eux, soulevant la terre, arrachant la mousse et pulvérisant les feuilles mortes sur un rayon de dix mètres.
Toutefois, au centre de ce typhon, Speed ne chancela pas d'un millimètre. Il n'avait pas reculé. Ses pieds n'avaient même pas creusé le sol. Il restait vigilant, les yeux fixés sur le masque blanc, mais il n'était pas alarmé. Il pouvait compter sur son pouvoir : le contrôle absolu des vecteurs. Toute l'énergie déployée par l'attaque venait de s'écraser contre une forteresse mathématique impénétrable.
Le Fantôme Blanc, loin d'abandonner, continua sa charge. Il insista, poussant avec ses propulseurs, appliquant une force encore plus colossale dans son poing pour écraser le héros. La terre trembla sous l'effort.
Mais Speed resta de marbre, comme si toute la force titanique de l'attaque s’était simplement dissipée dans le néant au moment de l'impact.
— Reverse, murmura-t-il froidement.
La seconde suivante, la totalité de la force cinétique générée par le Fantôme Blanc fut redirigée et renvoyée directement à son expéditeur.
Le résultat fut d'une violence insoutenable. Dans un fracas organique écœurant, le bras droit de la silhouette blanche encaissa l'intégralité de sa propre force de destruction. L'avant-bras se brisa net. Les doigts blindés se plièrent dans des angles anatomiquement impossibles, arrachant un bruit de succion macabre. L'onde de choc remonta le long de ses fibres, pulvérisant son coude et réduisant son épaule en miettes sous le costume.
Le bras du Fantôme Blanc n'était plus qu'un appendice mort, pendant misérablement le long de son flanc.
Speed écarquilla les yeux, la culpabilité le frappant brutalement.
Putain, j’y suis allé un peu trop fort, là !
Il se souvint du visage en larmes de l'adolescent, quelques secondes plus tôt. Ce n'était pas un mercenaire endurci, c'était un gamin qui avait perdu le contrôle de son pouvoir. Mais à sa grande surprise, la silhouette blanche ne poussa aucun cri. Pas même un gémissement de douleur. Rien. Le silence le plus total.
La créature recula d'un pas lent, traînant son bras brisé. Elle reprit une posture parfaitement droite et pencha la tête sur le côté, fixant son membre mutilé, ou ce qu’il en restait.
— Gamin, je suis désolé ! cria Speed, baissant sa garde. Essaie de reprendre connaissance ! Ne laisse pas ton pouvoir te ronger l'esprit, bats-toi !
La silhouette blanche finit par lever la tête vers Speed.
Elle resta immobile, comme si elle était attentive à ce qu’il disait, comme si les mots du héros parvenaient à percer la folie du monstre. L'espace d'une seconde, Speed crut avoir réussi à ramener l'adolescent à la raison.
Mais la seconde d'après, l'horreur prit le relais.
Sous la lumière pâle de la lune filtrant à travers les branches, le masque de la créature se déforma. La surface blanche et lisse, habituellement froide et inexpressive, se mit à onduler comme de la chair vivante. Lentement, la matière se creusa pour afficher la forme d'un sourire. Un rictus fendu d'une oreille à l'autre. Profond. Dément. Grotesque.
Simultanément, le bras broyé commença à s'agiter de lui-même. Dans un bruit de succion organique humide, les fibres et la chair mutilée commencèrent à se ressouder.
Crac. L'épaule disloquée rentra dans son orbite avec un claquement sec.
Crac. L'avant-bras brisé à angle droit se redressa violemment.
Crac. Un par un, les doigts tordus reprirent leur forme initiale, se dépliant dans des craquements sinistres qui donnaient la nausée.
Le monstre leva sa main flambant neuve devant son visage sans expression. Il fixa ses doigts, et ouvrit puis ferma le poing à plusieurs reprises, faisant jouer les articulations, comme pour s'assurer que sa mécanique était de nouveau opérationnelle.
Une sueur froide perla sur le front de Speed.
L’ambiance dans la forêt venait de monter d'un cran. Ce n'était plus un combat contre un lycéen hors de contrôle. Son instinct n'avait même plus besoin de le prévenir : cette chose émanait désormais une intention de MORT si pure, si dense et si étouffante que même un simple civil aurait pu s’en rendre compte et s'évanouir de terreur.
Mais les pensées analytiques du héros furent coupées net. La chose chargea à nouveau.
Aidée par les propulseurs anti-gravité de l'armure, la créature bondit sur Speed avec une trajectoire fulgurante. Elle pivota en plein vol, armant un coup de pied dévastateur visant directement le crâne du héros.
Speed, fidèle à sa discipline martiale absolue, arma simplement son bras pour bloquer la frappe et diffuser la force dans le sol grâce à ses vecteurs. Une parade parfaite, mathématiquement infaillible.
Mais la réalité le frappa en pleine face. Littéralement.
Au moment où le talon blindé du monstre entra en contact avec l'avant-bras de Speed, la forteresse vectorielle grésilla. Puis, elle se brisa. L'attaque ne répondait pas aux lois de la physique. Elle atteignait l'énergie elle-même. Le coup traversa la garde impénétrable du Héros Numéro 7.
Le choc fut si violent qu'il pulvérisa la défense de Speed. L'homme le plus rapide du pays fut projeté en arrière comme un vulgaire pantin de chiffon.
Il vola sur plusieurs dizaines de mètres, abattant trois chênes centenaires sur son passage dans une explosion d'écorce et de bois mort, avant de s'écraser lourdement dans un fourré.
— Impossible... haleta Speed, le souffle court, au milieu des débris.
Il était bien plus choqué que blessé. Il porta une main tremblante à son visage. En retirant ses doigts, il vit une tache rouge. Un liquide chaud coulait de son nez.
Du sang. Cela faisait combien d’années qu'il n’avait pas été mis à ce point en difficulté ? Il se souvenait à peine de la dernière fois qu'un individu avait réussi à le blesser en passant outre sa barrière de vecteurs. C'était inconcevable. Ce monstre venait de briser les règles mêmes de son pouvoir.
Mais son répit ne pouvait durer. Un hurlement de propulseurs déchira la nuit. Le Fantôme Blanc volait déjà dans sa direction à une vitesse folle, prêt à l'achever.
Les yeux de Speed se rétrécirent. La stupeur laissa place à la concentration absolue. Il venait de comprendre. S'il continuait à se retenir pour épargner le gamin, il allait mourir ce soir.
Il prit enfin son adversaire au sérieux. À la fraction de seconde où le poing du Fantôme Blanc allait s'abattre sur lui, Speed activa sa véritable célérité. Il esquiva le coup à une vitesse si phénoménale qu’il laissa derrière lui une image rémanente grise.
Le Fantôme Blanc frappa le vide, pulvérisant le sol.
Apparu dans l'angle mort de la créature, Speed concentra l'intégralité de sa force vectorielle dans sa jambe. Il asséna un coup foudroyant dans les côtes du monstre. L'impact relâcha une onde de choc colossale, projetant cette fois le Fantôme Blanc à travers la forêt, labourant la terre sur des dizaines de mètres.
Le véritable combat de titans venait de commencer.
Fin du chapitre.