Chapitre 72
J'étais plongé dans un océan.
À vrai dire, ce n’était même plus une métaphore. L'obscurité, le froid, la pression écrasante... tout était bien réel. Je ne voyais pratiquement plus rien, comme si mon champ de vision s’était rapetissé à une vitesse folle, réduit à la taille d'une tête d'épingle. À travers ce minuscule hublot de conscience, je n'apercevais que faiblement une main gantée agripper fermement le bord de mon masque blanc.
Est-ce la fin ? Allait-il finir par me démasquer ?
À vrai dire... je m’en fichais maintenant.
Il n’y avait plus qu’une seule boucle de pensées qui tournait au ralenti dans mon esprit engourdi : Allais-je mourir ici ? Allais-je revoir ma famille ? Ma mère, Lily ? Mes amis... Aamir, Maya, Sienna ?
Mais... finalement, dans cette forêt isolée, la seule victime, c’était moi. C'est bien, non ? Personne d'autre ne sera blessé.
Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans les profondeurs glaciales de cet océan mental, ces questions perdaient de leur substance. Elles n’avaient même plus d'importance. À vrai dire, qu’est-ce qui avait réellement de l’importance ?
Finalement... qui étais-je ?
Owen ? Ce nom sonnait creux. Il n’avait plus de sens maintenant. Une syllabe perdue dans le vide. Je finis par l'oublier, lui aussi.
Que devais-je faire, finalement ? Quelle était ma raison d'être ? Qui étais-je ?
Nulle importance. Cet être sans nom, cette coquille vide, finit par toucher le fond de l'océan. Un fond sans lumière, sans raison, sans artifice. Sans vie. Le calme absolu.
Puis...
Dans ces ténèbres totales, je sentis une main se poser dans mon dos. Une main lourde. Chaude.
Qui est-ce ? Y avait-il une raison même de le savoir ?
À l'instant où le néant absolu s'apprêtait à m'engloutir définitivement, une multitude de points de lumière crépitèrent dans l’obscurité. Comme des synapses qui se rallument. Un dialogue primitif, bestial, s'amorça au plus profond de mes cellules.
— Ma raison d’être ?
— Vaincre.
— Qui suis-je ?
— ****
— Qui était-il ?
— Ow...en.
— Que devrais-je faire ?
— Me battre.
— Contre qui ?
— Les monstres.
…
Speed agrippa fermement le bord blanc du masque.
Il s'attendait à trouver le visage d'un mercenaire endurci, d'un tueur à gages payé par un syndicat du crime, ou d'un méta-humain fanatique. Les doigts inertes de l'imposteur ne purent rien faire pour l'en empêcher.
D'un coup sec et impitoyable, le Héros Numéro 7 tira.
SCRIIITCH.
Le matériau, à bout de force, se déchira. La moitié inférieure du masque fut arrachée avec un bruit de succion organique, dégageant la vue sur la moitié du visage de l’imposteur.
Speed se figea. Ses yeux s'écarquillèrent. Son souffle se coupa net.
— Un... un gamin ? lâcha-t-il, véritablement choqué.
La moitié de visage dévoilée appartenait à un jeune garçon. À peine un adulte. Ses joues étaient juvéniles, imberbes, mais elles étaient couvertes de sang, de sueur et de larmes. Un visage tuméfié par les coups qu'il venait lui-même de lui asséner.
— Attends... mais qu’est-ce que j’ai fait... balbutia Speed, la culpabilité le frappant de plein fouet. Merde, gamin, réveille-toi !
Le héros était profondément déconcerté. Mille questions s’accumulèrent d'un coup dans sa tête. Un adolescent ? Comment un ado pouvait-il survivre à un tel combat ? Pourquoi portait-il le costume du Numéro 1 ? Mais pour le moment, les questions devaient attendre. Il devait le sauver. Son état respiratoire était critique.
Speed tendit la main pour vérifier son pouls carotidien. Mais avant qu'il ne puisse effleurer sa peau...
Shiiish-
Il sentit un léger spasme parcourir le corps du garçon.
— Tu reprends connaissance, gamin ? Tu m’entends ?
La seconde suivante, le corps entier de l'adolescent se raidit comme une planche de bois.
Par pur réflexe conditionné par des années de combats mortels, Speed recula d'un bond de plusieurs mètres, s'éloignant de la silhouette blanche avachie contre le tronc fissuré.
Son instinct hurlait au danger. Chaque "Super" de son rang possédait un vécu lourd et des sens ultra-aiguisés, forgés à la frontière de la mort. Et actuellement, chaque cellule du corps de Speed lui hurlait qu'il n'arrivait plus du tout à percevoir ce gamin agonisant comme un être humain.
Son instinct lui ordonnait de fuir. Immédiatement. Lui ? Le Héros Numéro 7 ? Un Rang A ? Terrifié par un gamin blessé ?
Non. Ce qu'il ressentait là... ça lui rappelait la pire chose qu'il ait jamais affrontée. L'aura d'une Abomination de rang S.
La silhouette face à lui reprit petit à petit "connaissance".
"Il" se redressa. Non pas comme un humain qui se lève péniblement en s'appuyant sur ses genoux. Mais plutôt comme un pantin désarticulé. Ses mouvements étaient saccadés, contre nature, d'une fluidité absurde, presque grotesque. Les os semblaient se remettre en place dans des craquements écœurants, tractés par des fils invisibles.
Puis, le pantin se figea, tournant lentement son visage à moitié découvert en direction de Speed.
Était-ce sa raison d’être ? Est-ce le monstre à vaincre ? Peu d’importance pour la Chose. Elle savourait chaque instant de cette nouvelle liberté.
Le demi-visage ensanglanté du garçon se mit à sourire.
Ce n'était pas le sourire d'un adolescent. C'était un rictus grotesque, étiré à l'extrême, dénué de la moindre once d'humanité. Un sourire de pur cauchemar, maculé du sang des combats précédents.
Ce rictus ne dura qu’une seconde. La matière blanche du masque s'écoula rapidement depuis le front, comme de la cire fondue, recouvrant le visage humain, reformant le casque intégral, lisse et indifférent. Les yeux vides et inexpressifs du Fantôme Blanc fixèrent le héros.
Cette scène mit un froid glacial dans le dos de Speed.
La silhouette prit une posture différente. Le dos voûté, les bras ballants, presque bestiale, ses "yeux" toujours braqués sur Speed.
Bzzzzzz.
Le corps entier du justicier blanc se mit à frissonner. Chaque fibre du costume vibra simultanément. Sous les yeux du Héros, la silhouette fine et chétive de l'adolescent commença à gonfler. Elle fut petit à petit éclipsée par une musculature monstrueuse, grotesque et surdéveloppée qui distendait l'armure. Le Fantôme Blanc devenait un colosse.
Speed savait qu’il devait agir. Il devait le frapper maintenant, pendant sa mutation. Mais, étrangement, son instinct refusait de le laisser avancer, le clouant sur place, le suppliant de ne pas s'approcher d'un millimètre de ce prédateur parfait.
Cependant, il ne pouvait pas fuir. Il avait une conviction inébranlable. S’il laissait cette chose s'échapper d'ici, si elle rejoignait la civilisation... elle allait absolument raser tout sur son passage. Il devait l’arrêter. Il était le mur entre l'humanité et le chaos. Il activa son Vector Control à pleine puissance, sa peau luisant d'une fine aura cinétique.
La bête blanche finit par se calmer. Elle arrêta de convulser.
À l'instant exact où Speed crut déceler une ouverture pour l'attaquer... la Chose fondit sur lui.
Elle ne sauta pas. Elle s'arracha du sol avec une vitesse si absurde, si folle, que la terre explosa derrière elle.
L’affrontement allait débuter.
Fin du chapitre.