Chapitre 71
— Pourquoi tu possèdes le costume de Hope ? demanda-t-il, sa voix tranchant l'air comme une lame de rasoir.
Un silence de mort s'abattit sur la ruelle.
Je dois lui répondre quoi, au juste, là ? hurla mon cerveau en pleine panique. « Oh, tu sais mec, j’ai retrouvé ce costume de dingue greffé sur un morceau de chair pas si fraîche que ça appartenant à ton défunt pote, et depuis il squat ma chambre » ?
— Je... je l’ai trouvé par hasard ? tentai-je avec ma voix démoniaque, rendue rocailleuse par la peur.
Je savais pertinemment que le type en face de moi était mortellement dangereux et que rester ici n’allait pas du tout jouer en ma faveur. J'ai fléchi les genoux. J'ai sollicité le pouvoir du symbiote pour m'envoler à toute allure.
Mais, à la microseconde exacte où mes pieds ont quitté le bitume... Speed s’est retrouvé face à moi. Nez à nez.
Il n'avait pas bougé. Il avait apparu.
— Tu comptes aller où comme ça ? murmura-t-il en m'agrippant le visage avec une force inouïe.
Je n'ai pas eu le temps de comprendre. L’instant suivant, le monde a basculé. Ma tête a été projetée violemment en arrière, s'écrasant directement contre le sol défoncé de la ruelle.
BAAAM !
Leechoc fut si rapide, si brutal, que je n'ai rien pu analyser. Mon souffle a été coupé net. Vu les dégâts subis juste avant par l’autre poulpe et mes côtes déjà brisées, mon corps était au-delà de ses limites physiques. Je crachai une nouvelle gerbe de sang.
— Att-ends... essayai-je de baragouiner pour formuler une excuse plus crédible.
Mais les hurlements stridents des sirènes du B.R.S., qui se rapprochaient à toute allure de notre position, m'ont coupé dans mon élan.
Speed leva les yeux vers l'entrée de la rue.
— On va parler. Mais pas ici.
Il réajusta calmement ses lunettes sur son nez, fit un pas derrière moi et chopa fermement le tissu blanc de ma cape.
L’instant d’après, l'enfer commença.
Je vis d'innombrables paysages défiler sous mes yeux, étirés comme de la peinture fraîche. C'était comme si le temps s’était accéléré autour de moi, ou plutôt comme si l'univers entier avait été mis sur avance rapide. Mon corps était traîné à travers l'espace. Les ruelles sombres devinrent des traînées grises, puis les routes goudronnées se fondirent en un ruban noir, et enfin, les couleurs explosèrent vers du vert. Des champs. Peut-être des arbres.
Bien que mes yeux améliorés par le costume arrivent à capter des fragments d'images de ce phénomène, mon cerveau humain, lui, n’arrivait pas à les traiter suffisamment vite. C'était atrocement nauséeux.
Et lorsque je commençais à peine à mettre un mot sur ce qui nous entourait... le paysage s’est fixé brutalement.
J'eus à peine le temps de comprendre que nous venions de traverser l'intégralité d'une mégalopole en quelques minutes pour nous retrouver dans une forêt isolée, que Speed tira violemment sur ma cape pour me projeter en avant.
Je fus fracassé contre le tronc d'un chêne massif.
Le bois ancien se fissura sous la violence de l'impact. C’était le choc de trop. Mon cerveau disjoncta, incapable de gérer un tel niveau de traumatisme. Je perdis totalement connaissance. Mon corps s’avachit misérablement contre le tronc, assis dans la mousse, attendant sa sentence.
Clac. Clac. Clac.
Des petites claques humiliantes, assénées sur la surface de mon masque blanc, me tirèrent des limbes.
Je repris conscience dans un halètement, subissant les frappes en silence.
Speed était accroupi à ma hauteur. Il avait retiré ses lunettes de soleil. Ses yeux froids me scrutaient avec mépris.
— T’as pas intérêt à me claquer entre les mains avant de répondre à mes questions, le faux.
Mon crâne bourdonnait. Ma vision était floue, mais je vis que son attention, l'espace d'un battement de cil, s'était très légèrement relâchée.
Maintenant ! hurla mon instinct de survie.
J'armai mon poing droit et, puisant dans mes dernières réserves de force méta-humaine, je lui assénai un direct foudroyant, précis, visant sa mâchoire non protégée.
Un horrible craquement osseux déchira le silence de la forêt.
— AARGHH !
Le cri étouffé ne venait pas de Speed. Il venait de moi.
Mon coup avait littéralement perdu toute sa force au moment exact où les phalanges de mon armure avaient touché la peau de son visage. Ou plutôt... la force phénoménale engendrée par mon coup s’était retournée contre moi à 100 %. Mon poignet venait de se briser net, l'os fracturé sous la pression de ma propre frappe.
Speed n'avait pas bougé d'un millimètre. Il n'avait même pas cligné des yeux.
— C’est tout ? demanda-t-il, sans la moindre lueur d’amusement.
Avant que je ne puisse hurler de douleur, sa main fusa. Il agrippa mon cou avec la force d'un étau d'acier, resserrant son étreinte jusqu'à m'empêcher de formuler le moindre mot, me soulevant à moitié du sol.
À ce moment précis, la panique absolue, viscérale, m'envahit.
Ce n'était plus un combat. C'était une exécution. L'air ne passait plus du tout. La pression sur ma trachée était telle que je sentais le cartilage de mon cou prêt à céder. Sous mon masque, mes yeux s'exorbitèrent. L'obscurité commençait à grignoter les bords de ma vision, transformant la forêt environnante en un tunnel de cauchemar.
— Maintenant, tu vas m’écouter, siffla Speed en approchant son visage du mien. J’ai deux questions pour toi. La première, qui es-tu ? La seconde, comment se fait-il que tu possèdes le costume de Hope ? Manifestement, tu es bien trop faible pour l’avoir tué toi-même. Mais tu es sûrement un complice. Dis-moi pour qui tu travailles.
(Ca fait trois questions andouilles).
J'étais pratiquement en pleurs. Mon cerveau, privé d'oxygène, ne comprenait plus qu’un mot sur deux. La douleur de mon poignet brisé et de mes côtes en miettes irradiait trop violemment pour me permettre de formuler une pensée cohérente.
Toutefois, l'instinct de survie d'un animal traqué est tenace.
Avec mon bras valide, j'empoignai l'avant-bras de Speed qui m'étranglait. Je plantai mes doigts blindés dans sa chair, tirant de toutes mes forces pour desserrer l'étau.
— Lâ... che... moi... suppliai-je avec une voix si faible qu’elle ne se distinguait guère de la brise dans les feuilles.
Soudain, les yeux de Speed s'écarquillèrent légèrement.
Il sentit une pointe de douleur émaner de son avant-bras. Mon emprise exerçait une pression telle que sa peau changea de couleur.
Comment est-ce possible ? pensa le Héros Numéro 7.
Ce n’était pas la ténacité de l'homme face à lui qui le surprenait. Non. C'était l'impossibilité pure et dure d'être atteint physiquement.
Speed n’était pas en passe d’être promu au Rang S uniquement parce qu'il courait vite. Son véritable pouvoir, Vector Control, résidait dans le fait de pouvoir modifier instantanément la direction et la vitesse de tout ce qui entrait en contact avec sa peau. Si une force était exercée à son encontre — un poing, une balle, une explosion —, il pouvait la contrer et la renvoyer intégralement à son expéditeur (bien que l'opération soit extrêmement épuisante pour son cerveau).
En somme, lorsqu’il activait son pouvoir, sa peau était une forteresse impénétrable. Les lois de la physique pliaient devant lui.
Et pourtant... les doigts du Fantôme Blanc étaient en train de broyer son muscle. L'armure, touchant à l'essence même de l'énergie, ignorant ses vecteurs.
L’étreinte d'Owen fut si forte et si inconcevable que Speed agit par pur instinct de préservation.
La seconde suivante, il asséna un coup. Ou plutôt trois. À une vitesse tellement folle que le son des impacts fusionna en une seule détonation sourde.
Les trois coups frappèrent le visage d’Owen de plein fouet. La puissance cinétique libérée fut telle qu'elle creusa un peu plus le cratère dans le tronc du chêne derrière lui, faisant pleuvoir une averse de feuilles mortes.
Ce combo fut fatal pour ma défense mentale.
Je m'effondrai. Je me mis à verser des larmes incontrôlables. Pas seulement de douleur physique, mais de pure terreur. J'étais en train de me noyer dans mon propre masque, suffocant entre les larmes, le sang chaud qui coulait de mon nez brisé, et la morve. C'était pitoyable. C'était abject.
Je relâchai ma prise sur son bras, mes muscles m'abandonnant définitivement. Ma conscience commençait, petit à petit, à couler à pic, entraînée dans un océan noir et sans fond.
Moi, Owen Frey. 17 ans. Un lycéen tout ce qu’il y a de plus normal. Je me retrouvais à agoniser dans une forêt, massacré par l'un des êtres les plus puissants de la planète Terre.
— S’il... te... plaît... arrê— gargouillai-je misérablement.
Au seuil de la mort, mon esprit divagua vers l'absurde. Mon dernier regret ne fut pas de ne pas avoir sauvé le monde. Ce fut de repenser au fait que je n’allais finalement jamais pouvoir aller à ce fichu voyage scolaire en Zvolénie avec Sienna, Aamir et Maya. J'avais payé l'acompte pour rien. Ma mère allait me tuer.
Mes supplications pitoyables firent mouche.
Speed s'arrêta. Il me fixa, dégoûté par ma faiblesse, son avant-bras légèrement endolori.
— Je vais répondre moi-même à mes questions, cracha-t-il.
Il agrippa fermement le bord blanc de mon masque. Mes doigts inertes ne purent rien faire pour l'en empêcher.
D'un coup sec et impitoyable, il tira.
Speed baissa les yeux.
— Qui es-tu, imposteur ?
Fin du chapitre.