Chapitre 70
— Alors, vermine ! rugit le monstre, postillonnant un liquide visqueux. Le pouvoir que Dieu m’a conféré est absolu !
— Ta gueule, la pieuvre... articulai-je péniblement à travers mon masque.
J'avais remarqué un détail crucial : sous la violence du crash sur le bitume, son étreinte s’était infimement desserrée. Mon corps hurlait de douleur, l'air refusait d'entrer dans mes poumons, mais l'adrénaline effaça tout le reste. La peur, le frisson, la panique... tout s’était évaporé, balayé par un pur instinct de survie. Je devais simplement vaincre cet adversaire.
J'agrippai les épaisses tentacules qui m'enserraient le torse. Je tirai de toutes mes forces pour m'en dégager. Je sentais mes propres muscles forcer jusqu'à la limite de la rupture, les fibres du costume crissant sous l'effort, mais je n'arrêtai pas.
Lorsque les lianes de chair se desserrèrent suffisamment pour libérer mon bras droit, je ne perdis pas un millième de seconde. J'agrippai un lourd morceau de bitume fracassé gisant à mes côtés. Dans un mouvement de rotation foudroyant, je le jetai avec une force et une vitesse totalement inhumaines directement vers le visage du méta-humain.
CRACK !
Le choc fut si violent que la tête de l'homme-pieuvre bascula violemment en arrière. Totalement sonné, il relâcha complètement son étreinte.
La seconde suivante, je me redressai en volant, prenant quelques mètres d'altitude.
Le Fantôme Blanc fixa le monstre en contrebas. Cette fois-ci, l’air autour de moi me paraissait plus calme. Je poussai un long soupir rocailleux en faisant craquer mon cou, reprenant doucement mon souffle.
Putain, j’ai vraiment le dos en vrac et des côtes cassées, pensai-je en grimaçant sous mon masque. J’aurais dû être plus vigilant. Il m'a eu.
Je jetai un coup d'œil rapide autour de moi. La rue était déserte. Les civils avaient profité du chaos pour s'enfuir loin de la zone de combat.
Bon. Au moins, mon côté paillasson volant aura fait diversion suffisamment longtemps. C'est déjà ça.
En bas, le méta-humain se redressa difficilement, s'appuyant sur ses tentacules. En reprenant conscience, son apparence avait encore changé. Sa peau avait pris une teinte rosée maladive. Il bavait une écume blanchâtre, et le pire... ses pupilles s'étaient dilatées jusqu'à effacer son iris, devenant complètement vitreuses. Exactement comme les yeux globuleux d'un poisson mort.
Il perdait le contrôle.
Encore un mutant, sérieux ? penses-je
— T’as vraiment une sale gueule, mon pauvre, le raillai-je d'un ton monocorde.
— Tu jacasses trop... le gringalet... cracha-t-il d'une voix saccadée, gutturale. Je vais... te massacrer !
— Eh bien... place au second round.
Le méta-humain rugit. Ses membres se retransformèrent en une multitude de tentacules immondes et visqueuses. Il se propulsa vers moi avec une vitesse et une force brute largement supérieures à sa précédente attaque. L'air siffla sous la violence de ses coups.
Cependant, la silhouette blanche fila à travers ses attaques avec un instinct terrifiant, presque avec de la grâce.
Oui. C'était le mot juste.
On aurait dit que le Fantôme Blanc dansait au milieu de la tempête mortelle du monstre. Aucun coup n’arrivait à m'atteindre. Pas même à m'effleurer.
J'étais au paroxysme de ma concentration. Tout s'était ralenti. Et, comme lors de mon affrontement avec le mercenaire, je les vis. Les fils dorés.
Ils traçaient la trajectoire des attaques ennemies dans l'air, une fraction de seconde avant que les tentacules ne fendent l'espace. Mon instinct, guidé par la mémoire musculaire du costume, prenait le contrôle absolu. Je prévoyais et je parais chaque coup mortel avec de minuscules mouvements millimétrés.
En l'espace de quelques secondes, je me glissai à travers sa garde impénétrable.
Je finis par me retrouver à quelques centimètres du corps du méta-humain. Toujours en lévitation à un mètre du sol, je pivotai sur moi-même, emmagasinant un maximum d'énergie cinétique, et j'armai un coup de pied circulaire.
— Pénalty, Calamardo !
J'assénai la frappe avec toute la force qu’il me restait. Mon tibia percuta son flanc dans un bruit de canon. L'onde de choc déforma l'air. Le pauvre type fut projeté comme une poupée de chiffon, s'encastrant littéralement dans le goudron éventré de la route.
Ses légers spasmes témoignaient néanmoins qu’il était encore un peu en vie.
K.O. technique.
Je me laissai retomber lourdement sur le sol, assis sur un bloc de béton, pour reprendre mon souffle.
Je pense avoir fait du bon boulot, là, analysai-je en observant la pieuvre rôtie. Je devrais peut-être rentrer, maintenant, avant qu’un Régulateur zélé ou une unité du B.R.S. ne me tombe dessus.
Je me remis tout doucement debout, serrant les dents de douleur.
Aïe, aïe, aïe... je me suis vraiment foutu en l’air les côtes sur ce coup.
Alors que je m'apprêtais à décoller, je me figeai.
Hein ? C’est quoi ça ?
Je clignai des yeux. Une nouvelle ligne dorée venait d'apparaître dans mon champ de vision. Mais elle ne partait pas de mes mains, ni du ciel. Elle filait à une vitesse supersonique en direction de l’homme-pieuvre avachi.
La seconde suivante, je ressentis un violent frisson me parcourir l'échine.
Un danger absolu.
La peur à l'état pur.
Ce n'était pas moi qui paniquais. C'était le costume. L'armure, d'ordinaire si froide et dominatrice, se mit à trembler imperceptiblement sur ma peau.
Un courant d’air d'une violence inouïe me frappa le visage, soulevant la poussière et m'obligeant à plisser les yeux.
Et, à cet instant précis, à la seconde où j'ai rouvert les paupières... un homme était apparu.
Sorti de nulle part. Il n'était pas tombé du ciel, il n'était pas sorti d'un bâtiment. Il s'était simplement matérialisé là, accroupi devant le méta-humain hors-service.
Il était vêtu d’un costume intégralement gris, un justaucorps profilé pour l'aérodynamisme, dépourvu de cape ou d'artifices.
— Wow, tu l’as pas loupé, le pauvre, dit-il d'une voix posée en observant le cratère.
Il se redressa lentement, épousseta ses genoux, et se tourna vers moi. Il me fixa droit dans les yeux, à travers la visière de mon casque brisé.
— Tu dois être le fameux vigilante, le Fantôme Blanc, pas vrai ?
Je ne répondis rien. Le type face à moi, je ne pouvais que le reconnaître. Tous les gosses du pays avaient vu sa figure sur des posters, des canettes de soda ou des magazines.
Jalil Koffi. Ou plutôt : Speed.
Un héros de rang A, et on disait qu'il n'était vraiment pas loin d’être promu au rang S. Mais surtout, il était le Héros Numéro 7 du classement national. L'homme le plus rapide du pays.
Face à mon silence pétrifié, il haussa les épaules.
— Pas de réponse, soit. Par contre, tu vas devoir m'expliquer une petite chose.
L’air s’était brutalement refroidi. L'atmosphère bon enfant du super-héros disparut. Il porta la main à son visage et retira ses lunettes teintées.
Ses yeux n’avaient absolument aucune lueur pacifique. C'était le regard sombre, froid et analytique d'un tueur qui venait d'isoler sa cible.
— Pourquoi tu possèdes le costume de Hope ? demanda-t-il, sa voix tranchant l'air comme une lame de rasoir.
Pour la première fois depuis que cette entité blanche s'était accrochée à ma vie... le costume me fit ressentir une terreur viscérale, glaçante, que je n’avais jamais connue auparavant.
Une terreur que je partageais à 100%.
Fin du chapitre 70.