Chapitre 4 : Le prix du miracle
L’adrénaline est une drogue fourbe. Elle te fait croire que tu es un dieu, que tu peux traverser les vitres et envoyer balader des camions, puis elle s’évapore d’un coup et te laisse seul avec l’addition.
Et l’addition, ce soir-là, était salée.
Affalé sur le gravier humide du toit, je sentis la brûlure se propager. Mon épaule droite n'était plus qu'un amas de chair broyée.
À chaque respiration, mes côtes me rappelaient que la physique classique n'en avait rien à foutre de ma cape dorée. Le moindre millimètre de muscle dans mon bras me hurlait d'abandonner, de m'évanouir là, sur le béton froid.
Mais je ne pouvais pas. J'étais à Northbridge.
Et si je restais là, la seule chose qui m'attendait au réveil, c'était une civière du B.R.S. ou un sac mortuaire.
Je me traînai jusqu'à l'échelle de secours. Descendre fut un enfer pur. Une main agrippée aux barreaux rouillés, l'autre ballante, morte, oscillant au rythme de mes pas boiteux. Une fois au sol, le véritable chemin de croix commença.
Je rasais les murs, me glissant d'une ombre à l'autre dans les ruelles sombres du quartier résidentiel. À chaque lointain hurlement de sirène, mon cœur ratait un battement. Je me collais contre la brique poisseuse, retenant mon souffle, terrifié à l'idée qu'un drone de surveillance ne repère cette silhouette blanche qui clignotait dans la nuit.
« Félicitations, Owen, » gronchai-je intérieurement, la lèvre sanglante. « Douze heures plus tôt, tu t'inquiétais pour un contrôle de physique. Maintenant, tu es un criminel en cavale recherché par le gouvernement. C'est ça, la fameuse réussite sociale ? »
Chaque pas me rapprochait de ma rue, mais l'angoisse me compressait la poitrine. J'avais l'impression d'avoir volé la vie de quelqu'un d'autre. Une vie trop lourde pour mes épaules de soixante kilos.
À deux pâtés de maisons de chez moi, dissimulé derrière la carcasse d'une camionnette abandonnée, je décidai qu'il fallait enlever cette merde. Le costume s'était rétracté de lui-même, ne laissant qu'un col épais, blanc et rigide, serré autour de mon cou.
J'y glissai mes doigts gauches, valide, et tirai de toutes mes forces.
Rien. Ça ne bougea pas d'un millimètre. C'était comme essayer d'arracher ma propre peau.
— Lâche-moi... s'il te plaît... murmurai-je, la voix brisée.
Le symbiote ne répondit pas avec des mots, mais par un réflexe viscéral. À ma panique, la matière réagit en se liquéfiant. Le tissu blanc perdit sa rigidité pour devenir une substance visqueuse, glaciale, qui se mit à ramper. Une vague de frissons horribles me submergea, une sensation d'encre froide s'infiltrant sous mes pores.
J'eus l'impression que des milliers d'insectes microscopiques creusaient des tunnels sous mon épiderme, remontant le long de mes bras, de mon torse, retournant "à la maison".
Je retins un haut-le-cœur. Quand la sensation cessa enfin, le costume avait totalement disparu sous ma peau. Seule restait dans ma main gauche une membrane solide, ovale et blanche : le masque, inerte, comme une coquille vide.
C'est à cet instant précis que mon estomac se contracta avec la violence d'un coup de poing.
Une crampe monumentale me plia en deux. Une faim animale, primitive, douloureuse, me tordit les boyaux au point de me donner la nausée. Le parasite venait de puiser dans mes réserves pour maintenir mes organes en vie, et mon corps réclamait son dû.
Tout de suite.
Atteindre le premier étage de ma maison fut la pire épreuve de ma misérable existence.
Le treillage en bois qui grimpait le long du mur extérieur craqua dangereusement sous mon poids. Suspendu à bout de bras, mon épaule droite à moitié luxée hurlant sa douleur à chaque traction, je gravis les derniers centimètres de briques.
Mes doigts ensanglantés agrippèrent le rebord de ma fenêtre, que j'avais laissée entrouverte par habitude.
Je basculai à l'intérieur et m'écrasai lourdement sur la moquette de ma chambre.
Le choc me coupa le souffle. Je restai allongé là, immobile, fixant le plafond sombre. J'étais couvert de crasse, de sueur industrielle, et mon t-shirt était maculé de traînées de sang. Mon propre sang, causé par les griffures que je m'étais infligées en essayant d'arracher le masque plus tôt.
Clic.
Le grincement de la porte de ma chambre me fit l'effet d'un coup de feu. La lumière crue du couloir s'engouffra par l'entrebâillement, m'aveuglant instantanément.
Je tournai la tête, le cœur au bord des lèvres.
Lily se tenait là. Ma petite sœur de dix ans, vêtue d'un pyjama trop grand, un verre d'eau à la main. Elle se frottait les yeux, encore embrumée par le sommeil. Sa silhouette frêle se figea net en découvrant la masse sombre et désarticulée qui gisait au sol au milieu de la pièce.
La panique me prêta une énergie de pure survie. Dans un mouvement désespéré, je pivotai sur le côté gauche, dissimulant mon bras meurtri et les taches de sang dans l'obscurité de l'angle du lit. J'enfonçai frénétiquement le masque blanc sous mon oreiller de la main gauche.
— Owen ? chuchota Lily, sa petite voix résonnant dans le silence. Qu'est-ce que tu fais par terre ? Pourquoi t'es habillé ?
Je dégainai ma seule arme disponible. La façade. Le sarcasme protecteur qui me servait de bouclier depuis des années.
— Je... j'étudiais la résistance de la moquette, Lily. Une expérience scientifique de haut niveau pour le lycée. Tu devrais dormir, la science n'attend pas mais ta croissance, si.
Elle plissa les yeux, pas du tout convaincue, faisant un pas de plus dans la pièce.
— Tu as l'air bizarre. Et tu es tout sale.
— C'est parce que j'ai essayé de capturer un pigeon super-vilain pour mon projet de SVT dans la cour, inventai-je, la voix tremblante mais forçant un sourire ironique dans le noir. Il avait des techniques de combat très avancées. J'ai perdu.
Lily me fixa pendant ce qui me sembla durer un siècle, avant de laisser échapper un petit soupir amusé.
— T'es vraiment un débile, Owen.
— C'est ce qu'on dit aux génies incompris. Allez, retourne au lit avant que le pigeon ne revienne.
Elle sourit, but une gorgée de son verre d'eau et fit demi-tour, refermant doucement la porte derrière elle.
Dès que le loquet s'enclencha, mon visage se détendit. Le masque tomba. Je me laissai glisser sur le matelas, sans même prendre la peine d'enlever mes baskets crottées. Mon esprit s'éteignit d'un coup, sombrant dans un sommeil noir et lourd, dénué de rêves.
Le lendemain matin, à 6h30, le réveil sonna comme une sentence de mort.
Chaque millimètre de mon corps protestait. Je me traînai jusqu'à la petite salle de bain commune, m'appuyant contre les murs pour ne pas tomber. Quand j'allumai le néon blafard au-dessus du lavabo et que je levai les yeux vers le miroir, je manquai de reculer.
C'était affreux.
Un immense hématome noir, violacé et jaune s'étalait de mon cou jusqu'à ma hanche droite. Mon épaule était gonflée, déformée.
Mais le plus terrifiant, c'était le mouvement sous ma peau. La guérison accélérée par le parasite était à l'œuvre, mais le processus n'avait rien de magique. C'était laid. J'entendais mes tissus musculaires se retendre avec des bruits de succion étouffés, et mes os émettaient de légers craquements secs sous ma chair alors qu'ils se réalignaient de force. Une agonie sourde qui me fit serrer les dents jusqu'à saigner.
Poussé par ce trou noir calorique qui me tiraillait les entrailles, je descendis les marches quatre à quatre, presque guidé par l'instinct d'un animal affamé.
La cuisine était vide. Ma mère était déjà partie pour sa garde à l'hôpital. Tant mieux.
J'arrachai la porte du frigo. Sans même prendre d'assiette ni de couverts, je me mis à engloutir tout ce qui me tombait sous la main. Les restes de ragoût de la veille, froids, saisis à pleines mains. Des tranches de pain de mie sur lesquelles j'étalais de la confiture directement avec les doigts.
Des morceaux de fromage, du lait bu à la bouteille. Je dévorais avec une frénésie sauvage, une voracité qui me terrifiait moi-même, comme si mon propre corps ne m'appartenait plus.
Alors que je mastiquais une énième bouchée de pain, mon regard fut attiré par la petite télévision posée sur le plan de travail, allumée en sourdine sur une chaîne d'information en continu.
Un énorme bandeau rouge clignotait en bas de l'écran.
La présentatrice, le visage grave et les yeux exorbités, fixait la caméra tandis qu'une vidéo amateur, floue et tremblante, passait en boucle derrière elle. On y voyait une silhouette blanche et dorée, fendant la nuit de Northbridge après avoir pulvérisé un tas de décombres.
« Miracle ou imposture ? » annonça la voix de la journaliste, montant soudainement en volume. « Le héros national Hope, déclaré mort il y a peu, aurait été aperçu cette nuit dans la banlieue industrielle de New Cost. Les autorités du B.R.S. sont en état d'alerte maximale face à ce qui pourrait être la plus grande manipulation de notre époque... »
Je me figeai, un morceau de croûte coincé dans la gorge. Mes yeux fixèrent l'écran, grands ouverts.
Dans un spasme de pure panique, je recrachai l'intégralité de mes céréales sur la table de la cuisine.
Fin du chapitre 4.