Chapitre 44

Le lendemain matin, je fus littéralement essoré. Lessivé. Broyé.
Le réveil fut une épreuve olympique à lui tout seul. J'avais l'impression qu'un rouleau compresseur m'était passé sur le corps, avait fait marche arrière pour s'assurer du travail, puis s'était garé sur mes côtes. Je me suis levé en titubant et, dans un éclair de lucidité paranoïaque, j'ai ordonné au symbiote de se rétracter avant que ma mère ou Lily n'entre par malheur dans ma chambre.
Le costume se décompressa l’instant suivant avec un léger suintement organique, glissant le long de ma peau pour retourner se cacher sous la forme de son masque immaculé.
Je me suis traîné jusqu'au miroir de ma petite salle de bain pour constater les dégâts. Malgré la régénération accélérée que m'offrait le costume, mon corps biologique accusait le coup de l'effort surhumain. J'étais couvert d'hématomes violacés, du torse jusqu'aux cuisses. En me rapprochant de la glace, je poussai toutefois un long soupir de soulagement.
Mon visage était quasi intact. À l'exception d'une légère cicatrice fraîche sur l'arête de mon nez — très probablement un petit cadeau de la force de La Grenade —, rien ne trahissait mon identité.
Bon. Je m'en sors pas trop mal, pensai-je en passant un doigt sur l'éraflure. C'était largement suffisant pour cacher la misère sous un gros sweat et passer inaperçu.
Mais il était temps d'arrêter de se morfondre. J'ai enfilé un vieux jogging et je suis sorti m'entraîner. Les événements de la veille avaient agi comme un électrochoc : je ne pouvais plus être négligent. La plupart des Supers possédaient leurs pouvoirs depuis la naissance ou l'enfance, ils avaient grandi avec. Moi ? Je n'avais rien. Ce n'était pas mes propres capacités, c'était juste un "emprunt" capricieux à un parasite dont je ne comprenais même pas le fonctionnement. Si je voulais survivre à des assassins professionnels du B.R.S., j'avais besoin de comprendre la chose qui me servait de costume.
Après une heure de cardio intensif à m'en cracher les poumons, et surtout après avoir englouti un petit-déjeuner de bûcheron, j'ai filé à toute allure vers le lycée.
C’était le grand jour de sa réouverture.
Sur le chemin, bercé par de lourds bâillements, je ne cessais de revoir le combat en boucle dans ma tête. Mes erreurs, mes lacunes, ma lenteur. Mon plus gros défaut n'était pas la puissance, c'était l'expérience.
À peine arrivé devant les grilles du lycée, je fus accueilli par un Aamir en totale ébullition. Il vibrait littéralement sur place.
— Salut mec ! s'exclama-t-il avant de se figer en voyant mes cernes. Oh wow... t’as une sacrée tête ce matin, toi. T’as passé la nuit sur CS ou quoi ?
— Ouais, salut à toi aussi, beau gosse à la nuit douce et reposante, répliquai-je avec un sourire amer, m'étirant le dos pour soulager une courbature.
— Laisse tomber tes cernes, t’as vu ce qu’il s’est passé hier soir sur le grand pont suspendu ?!
— Actuellement, pas vraiment, ai-je menti avec le plus grand des flegmes. J’étais trop occupé à... réviser.
— Mais bien sûr ! Regarde juste ça !
Aamir me fourra l'écran de son téléphone sous le nez. La vidéo affichait un héros masqué d'un blanc pur, vêtu d'un jogging dégueulasse, flottant au-dessus des flammes avant de balancer sa punchline arrogante aux journalistes.
Putain... c'est moi ?! Mon estomac fit un triple salto. Vu de l'extérieur, mon ego trip de la nuit dernière atteignait des sommets de malaise. J'allais mettre ça sur le dos des dérèglements hormonaux dus au symbiote.
— Mec, t’as vu ça ? reprit Aamir, les yeux brillants. Ce type s'est proclamé publiquement comme le remplaçant de Hope ! Le pire, c’est qu’il n'est même pas homologué. C'est un vigilante pur et dur, et les médias officiels lui déversent une vague de haine pas possible ce matin. Ils l'accusent d'avoir détruit le pont ! Je comprends pas... on voit bien sur les images qu'il est venu en aide aux victimes coincées !
— Ouais, bon... ne défends pas l’indéfendable, lâchai-je en détournant le regard. Ça reste un électron libre et super instable. Un sacré danger public.
Maya apparut pile à ce moment-là derrière nous, comme par miracle, se glissant dans la conversation avec son cynisme habituel.
— Ça, c’est sûr. Mais ça reste super drôle de voir toutes les agences gouvernementales, le B.R.S. et compagnie, en panique totale pour un simple type en collant qui fait sa loi. N’empêche, faut avoir de sacrées couilles pour vouloir prendre publiquement la place de Hope.
— J’y vois surtout un sacré con... grommelai-je en resserrant les cordons de mon sweat.
Aamir s'offusqua, pointant un doigt accusateur vers moi.
— Vous pigez rien, tous les deux ! Ce gars, c’est l'essence même d'un vrai héros. Pas d'agence, pas de marketing, pas de réputation à tenir. Il était juste là pour venir en aide à son prochain. Putain, ça se trouve, c’est même un disciple secret de Hope ! Voire même son fils caché ! Leurs costumes se ressemblent grave, non ?!
Après avoir passé de très, très longues minutes à écouter mes meilleurs amis débattre sur ce fameux personnage (c'est-à-dire, moi), nous avons fini par filer en cours.
La journée fut d'une banalité affligeante. Le contraste était atrocement étrange. La nuit dernière, je déviais des failles dimensionnelles tranchantes et j'échappais à un téléporteur flippant, et là, j'écoutais le prof de maths nous parler de fonctions exponentielles.
Assis au fond de la classe, caché derrière mon manuel, j'ai discrètement surfé sur les réseaux sociaux.
C'était clair : j'avais fait fort. Tout le monde me connaissait maintenant dans la ville, si ce n'est dans le pays tout entier, sous l'étiquette du Vigilante destructeur de pont. Côté relations publiques, c'était un désastre monumental. Les déclarations officielles du B.R.S. me qualifiaient de menace de Niveau A, et les commentaires des internautes conditionnés par le système étaient... disons, particulièrement désobligeants.
Mais en scrollant plus bas, dans les méandres des forums non filtrés, je suis tombé sur autre chose. Des commentaires postés par des survivants. Les vrais gens qui étaient sur le pont hier soir.
@Sarah_99 : J'étais coincée sous ma voiture avec mon petit garçon. J'ai cru qu'on allait brûler vifs. Ce mec en blanc m'a sortie de là comme si je ne pesais rien, et il a été si doux... Merci au Fantôme Blanc de NorthBridge.
@MamanOurs22 : Le B.R.S. crache sur lui à la télé, mais où étaient-ils quand le pont s'est effondré ? Il est le seul à avoir bougé. Sans lui, ma fille n'aurait plus de mère aujourd'hui. Dieu vous bénisse, Fantôme.
@Marcus_T : J'ai vu la mort en face. Ce gars en jogging s'est jeté dans le vide pour remonter une bagnole à bout de bras. Qu'il soit homologué ou non, pour moi, c'est un Héros. Un vrai.
Je me suis figé. Mon pouce s'est arrêté de scroller.
Je ne vais pas vous mentir : lire ça m’a ébranlé avec une force que je n'aurais jamais soupçonnée. J'avais sauvé des vies. Des vraies vies. Et j'avais leur gratitude sincère. Loin des flashs et des contrats, mes efforts solitaires avaient été reconnus par ceux qui importaient vraiment.
Ma vision s'est soudainement brouillée. Les lettres sur l'écran sont devenues floues. Des larmes chaudes commençaient silencieusement à monter aux coins de mes yeux.
— Eh, Owen ? fit soudain la voix d'Aamir, qui s'était penché vers mon bureau. Ça va ? T'es en train de pleurer sur ton tel ?
Maya se tourna depuis le rang de devant, haussant un sourcil narquois.
— Laisse-moi deviner, il lit les news sur le fameux Héros et il chiale d'émotion ? C'est beau la puberté.
J'ai reniflé bruyamment, éteignant mon écran en catastrophe pour le fourrer dans ma poche, le visage écarlate.
— Vos gueules... ai-je marmonné en essuyant mes yeux du revers de la manche. Je suis juste fatigué. Et je suis un peu sensible aux fake news aujourd'hui, d'accord ?
Ils ont ricané, me balançant quelques vannes affectueuses avant de se reconcentrer sur le tableau.
J'ai posé ma joue contre ma main et je me suis penché pour regarder par la fenêtre. Dehors, le soleil brillait calmement sur la cour du lycée. Les feuilles des arbres frémissaient sous une brise légère. Aucun monstre de boue, aucun assassin en costume, aucun téléporteur au sac en papier. Juste la vie.
Je fermai les yeux, savourant cet instant de paix volé.
Une journée calme... ça fait du bien, n'empêche.
Fin du chapitre 44.