Chapitre 42
Chapitre 42 : L'homme au sac
— Boom.
Sa main ensanglantée s'était plaquée fermement contre la visière de mon masque. Pendant une fraction de seconde, j'ai fermé les yeux, m'attendant à être pulvérisé dans une explosion cataclysmique.
Mais rien de tel ne se produisit.
Au lieu de l'enfer incandescent que le régulateur espérait déclencher, seule une violente force cinétique nous frappa.
L'onde de choc nous projeta tous les deux en arrière, balayés par le simple impact de sa charge.
J'ai repris mes esprits. J'ai tendu le bras et agrippé fermement le poignet de Maki. Utilisant l'élan de notre chute, je l'ai fait tournoyer et l'ai projeté de toutes mes forces vers ce qu'il restait d'une barrière de sécurité tordue sur le bord du pont.
Le jeune Régulateur s'écrasa contre le métal dans un craquement sourd. En sang, le souffle coupé, il se redressa à genoux, n'en croyant pas ses yeux. Il fixa sa paume, puis mon visage immaculé. Il aurait dû m'exploser le crâne au moindre contact.
— POURQUOI ?! hurla-t-il, la voix brisée par l'incompréhension et la rage. COMMENT T'AS FAIT ? JE SUIS CENSÉ FAIRE EXPLOSER TOUT OBJET !
L'autre Régulateur l'interrompit d'une voix cinglante :
— Maki, la ferme ! Tu parles déjà beaucoup trop.
C'est noté.
Mon cerveau, bien que secoué, tourna à plein régime. Primo : l'abruti aux cheveux rouges venait de me donner sur un plateau d'argent un indice critique sur le fonctionnement de son pouvoir. Il ne pouvait transformer que des objets. Secundo : l'autre abruti en costard venait tout bêtement de lâcher son prénom.
Je me suis redressé lentement. Un petit rire narquois, nerveux et arrogant, s'échappa de ma gorge. Le synthétiseur du costume dut bugger sous l'effet des dégâts, car ma voix résonna dans un étrange mélange : ma véritable voix superposée au grognement démoniaque de l'armure.
— Que veux-tu, « Maki »... lançais-je en levant le bras pour lui asséner un doigt d'honneur. Je suis juste trop boosté.
Le jeune Régulateur vira au rouge vif, les veines de son cou prêtes à exploser de nerfs. De son côté, La Guillotine comprit non seulement son erreur, mais il perçut également la faille flagrante dans ma voix dédoublée. L'illusion de l'invincibilité venait de se fissurer.
— Eh bien, gamin, déclara le vétéran en redressant la tête, le regard meurtrier. On va passer aux choses sérieuses.
Il porta la main dans son dos. Il en tira un couteau militaire cranté, bien plus long, lourd et menaçant, caché sous sa veste depuis le début.
Maki, crachant une dent dans la poussière, se releva difficilement, prêt à en découdre pour une dernière charge.
De mon côté, honnêtement, ma posture n'avait rien de glorieux.
Sous le masque, j'étais trempé de sueurs froides. Mes jambes flagellaient. J'avais un mal de chien à simplement rester debout. Mon corps atteignait ses limites. J'avais bien une petite idée de comment m'en sortir en jouant sur l'instabilité du pont, mais c'était un pari risqué.
Mais à la seconde suivante, l'incompréhension absolue nous coupa tous net dans notre dynamique animale.
— Messieurs, je suis navré de vous déranger dans votre travail, mais j’aimerais discuter avec cet homme juste ici.
Une main gantée pointa dans ma direction.
Un homme venait d'apparaître. Il portait une tenue décontractée mais étrangement soignée. Un jean propre, une veste bien taillée. Mais le détail le plus absurde résidait sur sa tête : il portait un sac. Un simple sac lui recouvrant entièrement le visage, nous empêchant de l'identifier.
Absolument personne ne l'avait remarqué s'approcher, ni les Régulateurs, ni moi, ni même le symbiote. Il était perché avec une aisance désinvolte sur le bout de tôle tordue de la barrière de sécurité, situé exactement derrière Maki. Il était là comme si cette place lui avait toujours été réservée.
Maki, surpris et pris à revers, se retourna précipitamment. Rouge de colère, il tendit les mains, prêt à agripper l'intrus pour le transformer en torche humaine.
— T'es qui, t—
Il n'eut jamais le temps de finir sa phrase. Avant même que ses doigts ne puissent effleurer la veste de l'inconnu, Maki disparut.
Je veux dire... littéralement. Il n'y eut pas d'éclair, pas de fumée, pas le moindre cri. Il s'évapora dans le néant, sans laisser la moindre trace de son existence sur ce pont.
Mais qu'est-ce qui se passe, bordel ?!
Mon instinct de survie se mit à hurler. Un froid glacial m'envahit les tripes. J'avais rarement ressenti quelque chose d'aussi intense, pas même face à l'ours mutant, le Grizzli. Cette anomalie transpirait un danger monstrueux.
La Guillotine ne perdit pas une seconde. Comprenant la menace, il abattit son énorme couteau militaire dans le vide. La lame, bien plus imposante, projeta des lignes noires de Slash infiniment plus massives et destructrices que lors de notre combat.
Mmh son pouvoir dépendait donc de l'arme.
Mais les failles noires ne découpèrent que l'air. L'homme au sac avait disparu lui aussi.
Nous restâmes figés dans l'incompréhension la plus totale pendant une demi-seconde, jusqu'à ce que l'inconnu réapparaisse furtivement dans notre champ de vision. Pile derrière le vétéran.
La Guillotine pivota sur ses talons, la lame levée pour trancher.
— Attends mais tu es—
Mais avant même de finir sa phrase, la main gantée de l'homme masqué se posa doucement sur son épaule.
— Pssst... chuchota l'homme au sac. Pas de spoil. J'aimerais garder un peu de suspense, là.
Le Régulateur s'évapora à son tour. En un battement de cil.
J'étais pétrifié. Là, je n'avais aucun plan B, aucune parade. C'était quoi ce putain de pouvoir ? De la téléportation ? De l'effacement de réalité ? De la super-vitesse ? Comment étais-je censé affronter un truc aussi cheaté ?
Je laissai tomber mes bras le long de mon corps, amer.
— Tricheur... murmurai-je sous mon masque.
L'homme au sac réapparut dans un léger bruissement d'air, à quelques mètres seulement devant moi. Ses mains étaient tranquillement enfoncées dans les poches de sa veste.
— Bonjour, dit-il avec le ton amical. Navré pour ce contretemps, mais j'aimerais discuter de certaines choses avec vous.
Un frisson glacial me parcourut de la tête aux pieds.
Merde...
Fin du chapitre.