Chapitre 29
Chapitre 29 : La rumeur de la cafétéria
La journée avait atteint son pic de médiocrité lors de la pause déjeuner.
Aamir, Maya (miraculeusement présente avant midi) et moi-même étions affalés autour d'une table de la cafétéria. Nous étions tous les trois en train de mastiquer avec un manque d'enthousiasme flagrant un repas tiède, dont la texture flirtait dangereusement avec la limite de l'acceptable.
Après quelques échanges assez creux sur le prof de maths et le dernier contrôle de chimie, Aamir s'est soudainement penché vers nous, les yeux brillants d'excitation.
— Les gars, vous n'allez jamais deviner ce que ma grande sœur m'a raconté ce matin, murmura-t-il avec l'air d'un conspirateur dévoilant un secret d'État.
Maya piqua nonchalamment un morceau de carotte molle avec sa fourchette.
— Laisse-moi deviner. Un de ses potes a encore vomi dans un Uber ce week-end ?
— Non ! s'offusqua Aamir en balayant la remarque d'un revers de main. C'est du sérieux. Son pote Léo, le mec qui fait des shifts de nuit à l'épicerie du coin pour payer ses études... Il s'est fait braquer cette nuit. Et vous savez par qui il a été sauvé ?
Je me figeai. Un frisson glacial, qui n'avait rien à voir avec mon rhume de la veille, me parcourut l'échine. J'enfouis mon nez dans mon gobelet d'eau pour cacher mon trouble.
— Par un flic sous-payé ? proposa Maya.
— Par un Super ! s'exclama Aamir en tapant du poing sur la table. Un Super non homologué, les gars ! Léo a dit qu'un gringalet en jogging avec un masque blanc a débarqué, a balayé le couteau du braqueur comme si c'était un cure-dent, et s'est envolé avec le type dans la nuit !
Je toussotai pitoyablement, m'étouffant à moitié avec mon eau.
Petite parenthèse nécessaire au détriment du je-m'en-foutisme absolu de Maya et de mon propre scepticisme (récemment acquis à coups de traumatismes) face à l'univers des Supers, Aamir est un fan inconditionnel. Et je pèse mes mots. C'est un nerd absolu, l'incarnation vivante d'une encyclopédie sur les héros.
Plus jeune, son rêve ultime était de devenir un Sup' et de sauver la veuve et l'orphelin. Mais la réalité génétique l'a vite rattrapé.
Pas de pouvoir = pas de cape.
Aujourd'hui, il a revu ses ambitions à la baisse mais son cœur est toujours au bon endroit. Il souhaite intégrer les rangs du B.R.S. pour œuvrer pour le bien de la nation et aider les héros. Un chic type, en somme. Sauf quand il parle de moi sans le savoir.
— J'ai passé toute la nuit à théoriser là-dessus ! reprit Aamir avec un enthousiasme contagieux. Ça doit être un nouveau héros issu d'une petite agence indépendante ! Ou alors un prodige qui s'entraîne en secret ! J'ai failli aller poser la question à Sienna ce matin dans les couloirs, vu qu'elle baigne dans ce monde, mais je ne voulais pas être trop intrusif sur sa vie pro.
Maya roula des yeux.
— T'es naïf, mon pauvre Aamir. C'est évidemment un coup de com'.
— Un coup de com' ? En jogging? s'étonna Aamir.
— Exactement ! rétorqua-t-elle, persuadée de détenir la vérité absolue. C'est la nouvelle mode. L'agence paie un braqueur, envoie son poulain habillé comme un clochard pour lui donner un côté "proche du peuple" et "Vigilante incompris", et boum. Dans deux semaines, il a une présentation officielle en prime time avec un costume à un million de dollars.
De mon côté, je me contentais de hocher frénétiquement la tête, reniflant discrètement à cause de mon nez bouché, n'osant absolument pas prendre part à la conversation par peur de gaffer sur ma double vie.
Peu de temps après, les doubles portes de la cafétéria s'ouvrirent. Sienna fit son entrée.
Comme à son habitude, elle rayonnait, entourée de sa petite cour de "fans"... enfin, je veux dire, de ses amis proches, je suppose. Ses cheveux tombaient parfaitement sur ses épaules, et son rire cristallin couvrait presque le brouhaha ambiant. Mon cerveau a instantanément déconnecté.
— Frey, claque des dents ou ferme la bouche, tu baves littéralement sur ton plateau, me fit remarquer Maya en me donnant un coup de coude dans les côtes. Tu devrais te concentrer sur notre conversation au lieu de fantasmer.
— T'es vraiment une tueuse de mood, Maya, ronchonnai-je en m'essuyant le menton par pur réflexe. Et qui sait ? Peut-être qu'elle a ressenti mon regard. On m'a toujours dit que j'avais un petit côté charmeur.
Aamir s'est fendu en deux, éclatant d'un rire si bruyant que quelques tables voisines se sont retournées vers nous.
Malgré la honte, intérieurement, une pensée m'a traversé l'esprit. Ça me faisait un bien fou de savoir que mes actes héroïques nocturnes avaient des conséquences positives, et surtout, une petite reconnaissance. Les gens parlaient de moi. Allais-je devenir le nouveau héros en vogue ? Devrais-je me commercialiser ? Vendre des t-shirts "Owen près à vous sauvez" ?
Absolument pas.
L'idée restait tentante pour mon ego froissé, mais je savais pertinemment que si je sortais de l'ombre, je finirais disséqué comme un rat de laboratoire par le gouvernement, ou six pieds sous terre, le crâne broyé par un mec comme le Grizzli.
— Par contre, ajouta soudainement Aamir en se penchant encore plus près de nous, la voix baissée. Il y a un détail hyper flippant.
— Lequel ? demanda Maya en grignotant un bout de pain sec.
— Léo m'a dit que la police locale n'était pas seule sur le coup. Le B.R.S. enquête activement sur ce nouveau Sup'.
Mon estomac fit un triple salto arrière. Le léger frisson de tout à l'heure se transforma en une vague de froid polaire. Je me remettais à peine de ma cascade nocturne.
— Le... Le B.R.S. ? demandai-je, m'impliquant cette fois directement dans la conversation, la voix un peu trop aiguë. Pourquoi ils enquêteraient sur un simple braquage d'épicerie ? T'as d'autres détails ?
Aamir secoua la tête, un peu déçu lui-même.
— Non, Léo était trop sous le choc. Il sait juste que des enquêteurs du B.R.S. en costard l'ont cuisiné avec des questions super précises. Apparemment, ils prenaient cette histoire très au sérieux. C'est pour ça que je vous dis que ce mec est spécial !
Cette absence de détails me laissait complètement sur ma faim et ne me présageait absolument rien de bon. Si le Bureau de Régulation des Supers était déjà sur mes traces après un seul cambriolage minable, ma carrière de justicier amateur risquait d'être beaucoup plus courte que prévu.
Aaaah, pourquoi tout devait être si dur ?
Maya se tourna vers moi, plissant les yeux avec son légendaire sens de l'observation.
— T'as l'air d'avoir mangé de la merde, Owen. T'es tout pâle.
Je baissai les yeux vers la bouillie non identifiée qui trônait sur mon plateau-repas, l'estomac noué par l'angoisse.
— En même temps, répondis-je avec un cynisme amer, au vu de ce qu'il y a dans mon assiette aujourd'hui, on n'en est pas très loin.
Fin du chapitre 29.