Chapitre 26
Chapitre 26 : Retour banal
Mon réveil a sonné à cinq heures et demie du matin.
C'était brutal, mais j'avais un mantra à respecter. Règle numéro 1 de ma nouvelle liste de survie : s'entraîner physiquement à la dure. J'ai extirpé mon corps endolori des couvertures, enfilé un vieux jogging gris trop large et une paire de baskets usées, et je suis sorti affronter l'air glacial de l'aube.
Je courais dans les rues encore endormies de ma banlieue, essayant de trouver un rythme. C'est à ce moment-là que j'ai croisé ma mère. Elle rentrait tout juste de sa garde de nuit, les traits tirés, son badge d'infirmière accroché à sa blouse. En me voyant trottiner, elle a pilé avec sa vieille voiture. Elle a baissé la vitre, l'air sincèrement perplexe.
— Owen ? a-t-elle demandé en plissant les yeux, persuadée d'avoir des hallucinations dues à la fatigue. Tu fuis un braquage ou tu es somnambule ?
— Aucun des deux, m'man ! ai-je lancé en essayant de ne pas cracher mes poumons devant elle. Je fais du sport !
— Du sport. Toi. D'accord. Ne meurs pas sur le trottoir, je n'ai pas la force de te ramasser à la petite cuillière.
Elle a refermé sa vitre et s'est garée. J'ai souri intérieurement et j'ai continué ma course.
Au bout de quelques kilomètres, une réalisation glaçante m'a frappé en plein visage. Je me suis arrêté net près d'un arrêt de bus. J'ai fouillé frénétiquement les poches de mon jogging, cherchant mon inhalateur. Et là, j'ai compris.
Je n'en avais pas eu besoin. Je n'avais pas fait de crise d'asthme depuis l'incident de la ruelle, le jour où j'avais enfilé le masque pour la première fois.
J'ai pris une grande inspiration. L'air remplissait mes poumons avec fluidité. Ce médecin pervers de symbiote n'avait pas fait que ressouder mes os cassés ou effacer mes bleus.
Pendant que je dormais, il avait discrètement optimisé mes poumons défaillants.
D'un côté, j'étais ravi de pouvoir enfin respirer comme un être humain normal. De l'autre, j'étais absolument terrifié. Cette chose modifiait silencieusement mon ADN et mon métabolisme sans mon consentement. J'étais en train de devenir un OGM sur pattes.
Burk—.
Deux heures plus tard, je franchissais les portes du lycée.
La nouvelle concernant la prise d'otages à l'école primaire et l'implication de Lily avait déjà fait le tour de l'établissement. Dès mon arrivée dans les couloirs, un brouhaha de chuchotements s'est élevé sur mon passage. Des regards curieux et compatissants se braquaient sur moi.
Aamir, fidèle à sa réputation, tenait la cour au bord des casiers, entouré de trois filles de première qui gloussaient à ses blagues. Dès qu'il m'a aperçu, il s'est détaché du groupe avec l'élégance.
— Mesdemoiselles, le devoir m'appelle. Mon frère d'armes a besoin de moi, a-t-il lancé avec un clin d'œil avant de trottiner vers moi.
Il m'a attrapé par les épaules, inspectant mon visage. L'air du séducteur s'est évaporé pour laisser place à une vraie inquiétude.
— Mon gars, t'as carrément meilleure mine que sur Discord, a-t-il soufflé, soulagé. T'es sûr que ça va ? Lily tient le coup ?
— Ouais, ça va, ai-je menti avec le sourire. Lily va bien. On a eu chaud, mais on s'en est sortis.
— Et ces enfoirés qui t'ont racketté ? s'est-il assombri. Owen, dis-moi juste dans quel quartier c'était. Je connais du monde, on peut aller leur faire passer l'envie de s'en prendre à toi.
— Laisse tomber, Aamir. Vraiment. C'est de l'histoire ancienne. Ils m'ont juste pris quelques billets, ça vaut pas le coup de risquer des ennuis.
Il a soupiré, capitulant, mais m'a tapé amicalement sur le torse. La profondeur de sa loyauté m'a réchauffé le cœur. Savoir qu'il était prêt à aller se battre pour moi prouvait qu'il y avait encore de vraies valeurs dans ce monde pourri.
En me dirigeant vers ma salle de classe, j'ai remarqué que Maya était, comme à son habitude, portée disparue. Probablement en train d'hiberner dans à l'infirmerie.
Étrangement, j'ai aussi croisé Sam Kodd. Il m'a vu arriver. Il a regardé mon visage, s'est figé une fraction de seconde, et a baissé les yeux avant de passer à côté de moi sans m'adresser le moindre mot, ni la moindre bousculade.
Je suppose que même les gorilles décérébrés ont la décence de choisir leurs moments quand ils savent qu'un type vient de frôler un drame familial.
J'ai fini par retrouver mes esprits en entrant en classe de sciences. C'était mon terrain de jeu.
Eh bien oui, cher lecteur, je sais que je n'en ai pas forcément l'air. Surtout au vu de mes dernières décisions catastrophiques et de mes cascades suicidaires avec un costume quasi divin, mais je suis ce qu'on considère comme une "tête". J'ai d'excellentes notes.
Notre prof de physique, était en train de dessiner un schéma thermodynamique complexe au tableau, une équation piège censée nous faire réfléchir tout le trimestre.
— Quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi ce système perdrait son énergie en moins de deux secondes ? a-t-il demandé en scrutant la classe silencieuse.
Sans même lever les yeux de mon carnet où je dessinais grossièrement une cape pour me changer les idées, j'ai pris la parole.
— Parce que la friction cinétique n'est pas isolée thermiquement. L'énergie se dissipe sous forme de chaleur.
Le professeur a cligné des yeux, posé sa craie, et a hoché la tête, presque déçu que son mystère ait été résolu en cinq secondes. J'ai répondu avec une facilité déconcertante, presque par ennui. C'était logique. Tout le contraire de ma vie actuelle.
Soudain, une ombre parfumée s'est penchée au-dessus de mon bureau.
— Owen ?
J'ai levé la tête. C'était Sienna. La fille la plus brillante du lycée. Ma crush inaccessible et parfaite. Ses grands yeux clairs étaient remplis d'une inquiétude sincère, et son visage était si proche du mien que je pouvais sentir l'odeur fruitée de son shampoing.
— J'ai entendu pour les derniers événements avec ta petite sœur... murmura-t-elle doucement, son air si concerné me laissant littéralement bouche bée.
— Je voulais juste savoir si tu allais bien. Si tu avais besoin de parler, ou... de quoi que ce soit.
Le silence s'est abattu dans mon cerveau. Un court-circuit total.
Le mec qui, quelques jours plus tôt, avait affronté le terrible Grizzli, pulvérisé un plancher en béton armé et sauvé une dizaine d'enfants d'une mort certaine, venait de perdre la totalité de ses moyens face à une lycéenne d'un mètre soixante.
Je suis devenu écarlate. Mes paumes sont devenues moites.
— J-je... Oui ! Enfin, non, je veux dire... Lily va bien ! Elle est... petite. Et moi aussi ! Enfin, je suis grand, mais... ça va ! Merci de la parole... de la question !
Sienna a esquissé un petit sourire doux, un peu déconcertée mais charmée par ma maladresse, avant de retourner à sa place. J'ai laissé ma tête retomber lourdement contre mon bureau, priant pour qu'un trou noir s'ouvre sous ma chaise et m'aspire pour l'éternité.
Costume divin ou pas, Owen Frey est, et restera toujours, un désastre absolu avec la gent féminine.
Enfin surtout avec Sienna.
Fin du chapitre 26.