Chapitre 11
Chapitre 11 : Résolution mesquine
Le dîner chez les Frey avait ce soir-là un goût d'oasis au milieu du désert.
Assis autour de la petite table ronde de la cuisine, baigné dans la lumière jaune et chaude du plafonnier, j'écoutais en silence.
Ma mère, Elena, mélangeait sa salade en racontant une anecdote sur un patient récalcitrant de son service à l'hôpital. Malgré ses traits tirés par la fatigue, elle souriait.
À côté d'elle, Lily poussait ses petits pois du bout de sa fourchette en se plaignant avec la grandiloquence tragique d'une enfant de dix ans que son professeur d'histoire essayait clairement de ruiner sa vie avec un exposé sur l'Antiquité.
C'était banal. C'était ennuyeux. C'était absolument parfait.
Je les observais, la gorge serrée. L'odeur du rôti, le bruit des couverts contre la porcelaine ébréchée, les rires de ma sœur...
Tout cela formait une bulle de normalité fragile.
Si je gardais cette chose avec moi, si je laissais le monde des Supers franchir le seuil de cette maison, cette bulle éclaterait.
Je ne pouvais pas imposer ça à ma mère, qui se tuait déjà à la tâche, ni à Lily. Je n'étais pas un héros torturé prêt à sacrifier ses proches pour le bien commun.
J'étais un grand frère lâche qui voulait juste la paix.
La décision s'ancra dans mon esprit avec la solidité du béton : je devais me débarrasser de ce putain de costume.
De retour dans ma chambre, je tournai la clé dans la serrure avec un clic sec.
Le Tribunal était ouvert.
Je sortis la membrane blanche de mon sac et la posai bien en évidence sur le siège en tissu de ma chaise de bureau.
Je reculai et m'assis en tailleur sur mon lit, face à elle, comme on s'assoit face à un accusé ou un partenaire lors d'une thérapie de couple désastreuse.
Je pris une grande inspiration, rassemblant tout mon courage.
— Écoute. Il faut qu'on parle, commençai-je d'une voix que j'espérais ferme et autoritaire. Je sais que tu as des standards élevés. Tu as connu la gloire, les caméras, la puissance pure. Mais regarde-moi. On n'est pas compatibles. Je suis asthmatique, je suis lâche, et je déteste la violence sous toutes ses formes.
Je me penchai en avant, joignant les mains dans une prière laïque.
— Sérieusement, tu vaux mieux que ça. Trouve-toi un militaire surentraîné. Un sportif de haut niveau. Quelqu'un qui a le permis de conduire ou qui ne fait pas de crise de tachycardie quand une fille lui demande un stylo. Entre nous, ça ne marchera jamais. C'est toxique.
Le silence retomba.
Sur la chaise, le masque resta évidemment parfaitement immobile. Inerte. Dénué de toute aura terrifiante, il ressemblait soudain à un vulgaire morceau de latex oublié après une fête d'Halloween.
Aucun filament ne bougea. Aucune pulsation lumineuse ne contredit mon argumentaire.
Le silence s'étira pendant une longue, très longue minute.
Un malaise poisseux m'envahit. Je clignai des yeux. Je venais de passer cinq minutes à plaider ma cause, avec des arguments construits, face à un bout de tissu inanimé posé sur une chaise pivotante Ikea.
Je sentis mes joues m'empourprer d'un coup.
Je me frottai violemment le visage avec les mains, écrasé par ma propre stupidité.
— Mais qu'est-ce que je fais, putain... marmonnai-je dans la pénombre.
La honte se mua instantanément en détermination. Fini de discuter avec la lessive.
Je me levai d'un bond, saisis le masque du bout des doigts comme s'il s'agissait d'un rat mort, et le fourrai sans ménagement au fond d'un sac plastique opaque de supermarché.
Je fis un double nœud serré.
Je rouvris ma porte, descendis l'escalier sur la pointe des pieds pour ne pas alerter ma mère, et me glissai dehors dans la rue froide.
Je marchai d'un pas militaire jusqu'à l'intersection suivante. Mon regard se fixa sur la cible : la poubelle municipale la plus crasseuse et la plus nauséabonde de tout Northbridge.
Un réceptacle de métal rouillé qui puait le chou pourri, la bière chaude et les regrets urbains.
Je soulevai le couvercle poisseux du bout de l'index. Je tenais le sac plastique au-dessus de l'abîme.
— C'est pas moi, c'est toi, lâchai-je. Adieu.
Je lâchai le sac. Il tomba au milieu des détritus avec un bruit mou. Je rabattis le couvercle avec fracas, tournai les talons, et remontai la rue en sprintant jusqu'à chez moi, le cœur battant la chamade, fuyant la zone comme si je venais de braquer une banque.
Le lendemain matin, le réveil fut une révélation.
J'ouvris les yeux et étirai mes membres avec un sentiment de légèreté incroyable, presque enivrant.
J'avais l'impression de flotter, mais cette fois-ci, grâce aux lois normales de la physique et de la bonne humeur.
La chape de plomb qui m'écrasait la poitrine depuis trois jours avait disparu.
J'avais largué mon ex toxique. J'étais libre.
Même les sirènes de police hurlant au loin dans la grisaille de NorthBridge ressemblaient au doux chant des oiseaux de printemps. Je sautai du lit, esquissai un pas de danse ridicule en enfilant mon jean, et boutonnai ma chemise en fredonnant un air de publicité. Le cloporte était de retour dans son élément naturel : l'anonymat joyeux.
Prêt à affronter ma journée de lycéen normal, de frère normal et de fils normal, je me tournai vers mon bureau pour attraper mon sac de cours.
Mon cerveau mit exactement trois secondes à traiter l'image.
Trois secondes où la réalité se fissura dans un silence absolu.
Là. Posé parfaitement au centre de mon bureau. Exactement entre mon livre de mathématiques et mon pot à crayons.
Le masque.
Il était là. D'un blanc éblouissant, immaculé.
Sa surface lisse accrochait la douce lumière du matin avec une insolence terrifiante. Il n'y avait pas la moindre trace du sac plastique opaque. Pas la moindre tache de jus de poubelle.
Pas la moindre odeur de chou pourri.
Il était simplement "rentré à la maison". Sagement. Comme un chien fidèle et monstrueux qui attend son maître.
Mes connexions neuronales refusèrent cette information impossible.
Mes genoux se liquéfièrent instantanément. Incapable de supporter mon propre poids face à cette aberration de la nature, je basculai en arrière.
Je tombai lourdement sur les fesses, le souffle coupé, mon dos heurtant le bois de mon lit. Mes yeux, exorbités à s'en faire mal, restèrent rivés sur cette anomalie blanche qui trônait sur mon bureau.
Un rire nerveux, hystérique, mourut dans ma gorge. La terreur surnaturelle pure venait de percuter le mur du comique de situation.
La sentence était irrévocable, glaçante et définitive.
On ne rompt pas avec un dieu. J'étais lié à lui pour le reste de ma misérable existence.
Fin du chapitre 11.