
Il y a des pensées qu'on ne s'attend sincèrement jamais à formuler un jour.
Par exemple : « Bon. D'accord. Je suis littéralement en train de crever dans une ruelle dégueulasse. »
Et la seconde pensée, celle qui frappe votre cerveau en état de choc juste après, c'est : « Est-ce que ça veut dire que je vais rater mon couvre-feu ? Maman va me tuer. »
Je sais, j'ai le sens des priorités.
Mais quand tu t'appelles Owen Frey, que tu as dix-sept ans et un niveau de charisme qui flirte dangereusement avec le zéro absolu, ton esprit s'accroche aux détails les plus banals pour ne pas imploser. Surtout lorsqu'il commence à manquer cruellement d'oxygène.
Le constat est sans appel.
Je suis à quelques secondes de la mort, pitoyablement avachi sur le goudron d'une ruelle sombre, le nez à quelques centimètres d'une flaque suspecte qui ressemble à du vomi. (Et, honnêtement, j'espère de tout cœur que c'est juste du vomi).
Le pire dans toute cette scène pathétique ? Je suis coincé dans un putain de costume de super-héros qui est littéralement en train de m'étouffer.
L'endroit empeste le métal humide, l'urine rance et, très distinctement, le contenu de l'estomac de quelqu'un d'autre. Une douleur sourde et écrasante irradie dans l'intégralité de mon corps. Je n'arrive même plus à sentir le bout de mes doigts. L'air refuse de parvenir à mes poumons. Ma conscience s'évapore lentement dans un brouillard noir.
Je suis foutu.
Pour de vrai, cette fois.
Comment est-ce que j'en suis arrivé là ?
Ah oui.
Tout a commencé ce matin.
Notre ville est une métropole vertigineuse conçue pour vous briser la nuque. Ici, la règle de survie numéro un n'est pas de regarder à gauche et à droite avant de traverser. C'est de regarder en l'air. Constamment.
Pendant que je traînais des pieds vers le lycée, écouteurs enfoncés dans les oreilles, les sirènes hurlaient déjà au loin. C'est le contraste absurde de notre foutu monde. Tout là-haut, au-dessus des embouteillages et de la misère, des "Supers" en collants fluo volent à Mach 2 pour se battre contre des psychopathes mégalomanes.
Ils sont beaux, ils brillent, ils ont des sponsors publicitaires sur le torse.
Et en bas ? En bas, nous, les gens normaux, on prie juste pour ne pas recevoir une berline de deux tonnes, balancée depuis le ciel, directement sur le coin de la figure en allant acheter notre petit-déjeuner.
Je ne suis pas le héros tragique d'un film indépendant. Je n'ai pas de destin caché ou de quête de vengeance. Je suis juste un grain de poussière. Ma philosophie est simple : ne jamais me faire remarquer. Mon but ultime dans la vie ? Esquiver les débris, obtenir mon foutu diplôme, et survivre. C'est tout.
J'aurais dû me douter que l'univers déteste les plans simples.
Le premier déraillement s'est produit en cours de sciences. La salle empestait le formol et la sueurs d’adolescents. Depuis l'aube, les réseaux sociaux étaient en feu. Les rumeurs parlaient d'un affrontement titanesque, un truc lunaire. Apparemment, un super-héros légendaire y aurait laissé la peau. L'ambiance était électrique.
Sauf pour M. Harris. Blasé, strict, le visage taillé à la serpe, il aurait continué son programme même si le plafond s'était effondré.
— Prenons, si vous le voulez bien, l'exemple de cette vidéo virale d'il y a quelque temps, où cet individu doté de capacités antigravitationnelles a littéralement implosé. commença-t-il d'une voix monocorde qui donnait envie de se jeter par la fenêtre. D'un point de vue purement mécanique, si un corps subit une décélération brutale et non linéaire lors d'un choc, comment explique-t-on le transfert d'énergie au niveau de sa structure ?
Silence total dans la classe.
Naturellement, son regard de prédateur balaya la salle pour s'arrêter sur moi. Je regardais fixement le tableau, mais j'avais l'air de dormir les yeux ouverts. La proie parfaite.
— Owen. Puisque votre esprit semble être ailleurs, éclairez-nous.
Il voulait me piéger. C'était sa passion. Malheureusement pour lui, je n'ai peut-être pas de muscles, mais mon cerveau fonctionne en surrégime pour compenser.
— Le problème, ce n'est pas la quantité d'énergie, mais la durée du transfert, répondis-je sans ciller. D'après le théorème de l'énergie cinétique. Si la décélération est instantanée, la force d'impact tend vers l'infini. Comme l'onde de choc s'est propagée plus vite que la vitesse du son dans le matériau de son armure, l'énergie n'a pas pu se dissiper sous forme de déformation élastique. Elle a dépassé la limite de rupture instantanément. En gros, monsieur, à cette vitesse là, la peau ultra-résistant de ce type s'est comporté comme du verre et PAF!
Quelques ricanements étouffés fusèrent. Harris pinça les lèvres, agacé par le sarcasme, mais incapable de me contredire. J'avais gagné la bataille, mais je venais de perdre la guerre de l'invisibilité.
— Fais le malin. Je vais te déboîter la mâchoire à la sortie, murmura une voix caverneuse juste derrière moi.
Sam Kodd. Un mètre quatre-vingt-dix de stéroïdes et de rancœur, avec le QI de sa propre pointure. Je sentis un frisson froid me remonter le long de la colonne vertébrale.
C'est là qu'Aamir est intervenu.
Aamir, c'est mon opposé absolu. Sourire ravageur, charisme indécent, le mec que même les professeurs appellent par son prénom avec affection. Il se pencha en arrière et lâcha avec un naturel désarmant :
— Détends-toi, Sam. Si tu lui casses la tête, qui va faire tes devoirs de chimie la semaine prochaine ? Sûrement pas toi, tu confonds encore le tableau périodique avec le menu de la cantine.
Quelques élèves pouffèrent. Sam devint écarlate et se renfonça dans sa chaise en grognant. Aamir me fit un clin d'œil, persuadé d'avoir sauvé la mise.
Je me penchai vers lui et murmurai avec un faux sourire :
— Super intervention, mec. Maintenant, il ne veut plus juste me frapper, il veut me tuer et m'enterrer dans le désert pour laver son honneur.
C'était notre dynamique. Aamir attirait la lumière, je préférais l'ombre.
L'élément déclencheur est arrivé à 16h00. La sonnerie a retenti. En trois secondes, Aamir s'est fait happer par un groupe de filles de terminale. Je me suis retrouvé seul. Vulnérable.
J'ai tenté une exfiltration par la sortie secondaire, mais c'était sous-estimer la persévérance d'un imbécile vexé. Sam Kodd et deux de ses sbires bloquaient le couloir principal.
— Alors, Frey. On va voir si ton éponge peut encaisser un clou.
Le dialogue était tendu. J'ai utilisé mon seul bouclier disponible : mon sarcasme.
— C'est une métaphore filée, Sam ? Wow. Ton prof de français serait ému aux larmes.
Son visage s'est tordu de rage. Il a fait un pas en avant.
Mais au lieu de courir bêtement en ligne droite comme dans les films, j'ai utilisé ma tête. J'ai attrapé le lourd chariot d'entretien du concierge qui traînait là, rempli de seaux d'eau crasseuse et de serpillières, et je l'ai basculé de toutes mes forces dans leurs jambes.
Le fracas métallique et le déluge d'eau savonneuse m'ont offert exactement trois secondes d'avance.
J'ai sprinté.
La course-poursuite m'a fait passer des trottoirs propres et surveillés du quartier du lycée aux ruelles défoncées de la banlieue industrielle. Mes poumons d'asthmatique brûlaient. Je crachais mes tripes, mais je connaissais cette zone par cœur. J'ai enchaîné un grillage troué, une cour arrière, et j'ai fini par m'engouffrer dans une vieille ruelle poisseuse, encastrée entre deux entrepôts abandonnés.
Je me suis laissé glisser derrière un conteneur à poubelles rouillé.
Le sanctuaire.
J'ai fermé les yeux, tentant de calmer les battements frénétiques de mon cœur. Le silence est retombé. Personne ne m'avait suivi. J'ai lâché un petit rire nerveux, fier de mon coup. Le cloporte avait encore survécu.
Mais soudain, le rire est mort dans ma gorge.
L'ambiance a basculé. Il faisait beaucoup trop froid ici. La température avait chuté brutalement. Et surtout, il y avait cette odeur.
Une odeur métallique, âcre, profondément écœurante.
L'odeur du cuivre et de la viande chaude.
La panique m'a repris. Je me suis avancé lentement, sortant de derrière mon abri de fortune. La comédie lycéenne s'est évaporée instantanément.
Sur le sol goudronné de la ruelle s'étalait une gigantesque mare de sang.
Et au milieu... une chose. Un amas de chair déchiqueté.
Mon estomac s'est contracté. L'os d'un membre était arraché, pointant vers le ciel gris dans un angle cauchemardesque. Le gore était irréel.
Mais ce qui m'a glacé le sang, ce n'est pas le cadavre en lui-même.
C'était le tissu.
Recouvrant encore cette chose palpitante, il y avait un morceau d'uniforme. Un tissu d'un blanc vif et immaculé, traversé de reflets dorés que je reconnaîtrais entre mille, que le monde entier reconnaîtrait entre mille.
Le costume du héros disparu, Hope.
Fin du chapitre 1.