Chapitre 35
ㅤLe pisteur rejoignit une route pavée qui se dirigeait vers la cité, il resta prudemment sur le bord car les calèches et chariots traversaient sans arrêt la route et les accidents étaient fréquents.
ㅤApparemment depuis son départ, le seigneur Gorad avait fait construire des trottoirs sur le bord de la route en dehors de la ville. Normalement, les trottoirs ne se construisaient qu’en ville mais cela semblait être une bonne idée. Les voyageurs à pied pouvaient désormais entrer sans se demander s’ils risquaient de se faire écraser en chemin.
ㅤIl remarqua aussi que les uniformes des gardes avaient changé, ils n’arboraient plus les armoiries de la ville mais portaient l’armure argentée ainsi que la longue tunique blanche immaculée de l’Ordre par-dessus.
ㅤIls arboraient sur leur torse la fameuse flamme noire entourée de cinq mains blanches tendues, le symbole de l’Ordre. Les officiers ou les membres de la Légion de la Libération étaient reconnaissables par leur longue cape blanche qui descendait presque jusqu’aux chevilles.
ㅤL’entrée était divisée en trois parties, au centre le passage pour les chevaux et les transports et sur chaque côté une plus petite entrée pour les piétons.
ㅤIl vit trois drapeaux au-dessus de l’entrée. À gauche celui de Valésia, un lion blanc sur un fond rouge. Au centre les armoiries de la maison Gorad, un navire à trois mâts avec un fond bleu. Et sur la droite, le symbole de l’Ordre.
ㅤLe pisteur s’approcha de la porte de droite. Quatre gardes en contrôlaient l’entrée.
—Bienvenue à Alves, avez-vous des marchandises avec vous et des gens qui vous accompagnent ? demanda un des hommes.
—Bonjour, non, je ne transporte rien et personne ne m’accompagne.
—Vivez-vous à Alves ou êtes-vous de passage ?
—Je suis de passage en ville. répondit Elgad.
—Pour quelles raisons ?
—Pour des raisons familiales.
—Très bien. Êtes-vous munis d’un titre de séjour de l’Union ?
ㅤElgad tendit le petit parchemin contenant quelques phrases avec son nom, le désignant comme citoyen de l’Union avec le sceau de Valésia et de l’Ordre au bas de la page.
ㅤLe soldat observa rapidement le papier.
—Parfait. Vous pouvez avancer. dit-il en s’écartant.
—Merci bien. répondit le pisteur.
ㅤIl se remit en route, passa sous la muraille, observa les portes massives en bois sur les côtés et la double herse suspendue plusieurs mètres au-dessus.
ㅤDevant lui, la grande avenue continuait jusqu’au palais du seigneur Ris Gorad, le chef de la famille qui avait fondé la ville il y a quatre cents ans.
ㅤLes villes du royaume de Valésia étaient souvent agencées de la même manière. Chaque cité possédait une grande avenue qui partait de la porte principale pour aller jusqu’à la forteresse ou au palais local, selon les choix des architectes. Le reste de la ville s'agençait autour de cette grande avenue, comme des branches qui sortent du tronc d’un arbre. Lorsque la ville s’agrandissait, on rajoutait des branches tout simplement.
ㅤLe contraste était frappant, l’avenue représentait toute la beauté de la ville avec des pavés propres, des gardes patrouillant régulièrement, des commerces étincelants ou encore les deux lignes de drapeaux plantés dans des tubes en acier qui suivaient la route au centre de l’avenue. Alternant entre le symbole de l’Ordre et celui du royaume de Valésia.
ㅤEn comparaison, les rues qui partaient sur les côtés semblaient désordonnées. La multitudes de couleurs et les bâtiments biscornus qui les constituaient renforçaient encore plus cette impression.
ㅤCependant ses rues avaient un charme semblable à la grande avenue, elles n’étaient pas malfamées ou sales. Elles étaient bruyantes et remplies de vie, on y retrouvait toute la diversité de Valésia et même d’autres pays : des brasseurs et des tisseurs du Sud d’un côté côtoyaient les trappeurs et ouvriers du Nord. Chacun discutant ensemble et partageant leurs expériences.
ㅤOn pouvait dire que la ville n’avait pas changé en son absence, si l’on excluait la présence de nombreux soldats de l’Ordre. Il reconnaissait même des boutiques où il avait autrefois l’habitude de passer.
ㅤAlves était disposée de façon à rassembler les habitations au centre de la ville donc dans le « tronc ». Les commerces, eux, s’éparpillaient le long des « branches ».
ㅤLe port se trouvait sur le côté extérieur à l’Ouest de la ville, très grand il devait représenter au moins un cinquième de la cité.
ㅤLa maison de ses parents se trouvait à une centaine de mètres dans un quartier bourgeois un peu éloigné du centre, cependant il n’avait pas l’intention de s’y rendre.
ㅤIl avait une destination bien précise en tête. Lors de son départ, les quartiers Sud abritaient les malfrats et autres personnages peu recommandables.
ㅤElgad décida donc d’aller y faire un tour, c’était le meilleur endroit pour écouter les rumeurs et trouver des informations sur des personnes recherchées.
ㅤIl prit une petite rue qui contenait l’arrière des commerces de la grande avenue, à un croisement, il tourna et partit vers le Sud de la ville. La plupart des bâtiments avaient un à deux étages et les rues étroites faisait que le chemin était perpétuellement plongé dans l’ombre, les rayons du Soleil s’infiltrait seulement lors des croisements.
ㅤLe pisteur continua son chemin pendant une dizaine de minutes puis reconnut un salon de barbier nommé La Bonne Coupe qui était situé dos à une Evequa. Le bâtiment religieux de la Morale.
ㅤModeste et épuré, l’édifice était uniquement reconnaissable par le vitrail représentant quatre hommes et une femme tendant la main vers une autre personne agenouillée, la tête baissée.
ㅤC’était le symbole de la Morale. Ils avaient la certitude que les cinq Gardiens étaient des entités divines.
ㅤSelon leurs textes, les fondateurs de l’Église avaient été chargés de perpétuer la volonté des Gardiens. Très ancrée en Union, la plupart des individus étaient convaincus du bien fondé de leurs écrits.
ㅤIl dépassa l’Evequa et continua sa route pour tomber face à une grille. Pourquoi y avait-il une grille à cet endroit ? Et des soldats de l’Ordre ?
ㅤEn jetant un coup d’œil derrière il n’aperçut pas les rues biscornues et les habituels détritus qui auraient dû se trouver là mais de grands bâtiments blancs rectangulaires.
ㅤLe quartier semblait avoir été rasé, désormais il n’y avait plus les vieilles habitations mais des baraquements alignés, des soldats s’entraînant à l’extérieur.
ㅤApparemment ils étaient installés depuis un moment car les bâtiments blancs portaient déjà les marques de la fumée de la ville.
ㅤDepuis quand l’Ordre avait des garnisons aussi loin au Nord ? Et surtout pourquoi le monarque de Valésia les laissait s’installer librement ? Dans le camp, pour un uniforme valésien, il en voyait trois de l’Ordre.
ㅤUn soldat devant la grille le voyant scruter le camp décida de s’approcher du pisteur.
—Que faites-vous ici ? C’est une installation militaire, veuillez vous éloigner.
—Je suis un ancien habitant de la ville, cela fait vingt-ans que je n'étais pas revenu, je ne savais pas que ce quartier avait été rénové.
—Ce serait bien de vous renseigner, cela fait un an que cette garnison existe, elle est interdite aux civils.
—Le roi Colrad vous a laissé construire un camp militaire au sein d’une ville de Valésia ?
—Mon vieux, je ne sais pas dans quel coin perdu vous vivez, mais le roi est mort depuis bientôt deux ans, c’est l’Ordre qui s'occupe de la régence désormais.
ㅤL’Ordre s’occupait de la régence en Valésia ? Comment était-ce possible ? Il était déjà au courant de la mort du roi Uler III mais celui-ci n’avait jamais prévu de laisser les commandes à la Morale.
ㅤC’était une très mauvaise nouvelle, ce royaume était auparavant le seul à contrôler les ardeurs expansionnistes de la Morale au Nord, si cette dernière avait désormais le contrôle ici, plus personne ne pourrait les ralentir.