Chapitre 1
Mon frère voulait des fleurs.
Moi, Min Mu-hyun, j’étais parti lui en chercher, mais je ne pensais pas me retrouver dans cette situation.
Un homme se tenait cagoulé, un pistolet à la main. Il suait à grosses gouttes à travers sa cagoule. Il était énervé et avait des comptes à régler avec la gérante de la boutique.
Je me tenais à l’extérieur du magasin. Le soleil tapait fort, il faisait beaucoup trop chaud. Je suais moi aussi. L’homme hurlait sur la vendeuse. Je n’écoutais pas la conversation, je me contentais de regarder le ciel. Leurs voix étaient presque effacées. Elles étaient si sourdes qu'elles ressemblaient au babil d'un bébé.
Trois bruits sourds ont éclaté et les voix se sont tues. J’ai senti une chaleur dans mon ventre. Ce n'était pas celle, désagréable, de l'extérieur. C'était une chaleur intérieure qui se répandait en moi. J’ai baissé la tête pour examiner mon corps. Je venais de prendre trois balles.
J’ai regardé l’homme armé. Il tremblait, la bouche grande ouverte. Il avait l’air choqué. Pourtant, c’était lui qui avait appuyé sur la détente trois fois de suite. La vendeuse se tenait derrière lui avec la même expression. Ils me regardaient. Moi, j’attendais simplement la fin de cette scène pour acheter mes fleurs.
Mes jambes ont chancelé. Je suis tombé en arrière sur le sol. Il faisait si chaud. Le soleil me brûlait la rétine. J’ai vu une dernière fois des oiseaux passer devant le disque solaire, puis j’ai fermé les yeux.
Je suis resté suspendu dans un vide tiède. Je n'avais plus de bras, plus de jambes, plus de nom. Juste une pensée flottante, une conscience minuscule qui constatait l'absence. Je me suis dit que la mort, au fond, c'était assez reposant. C'était la fin des obligations, la fin des discussions inutiles, la fin de cette fichue chaleur estivale qui me collait à la peau. J'étais enfin devenu un simple spectateur du néant.
Mais le néant s'est lassé de moi.
Je n’étais pas mort puisque j’entendais et ressentais encore les choses. Mais les sons avaient changé. C'étaient des hurlements incessants, comme si des centaines de personnes me criaient dans les oreilles. Mon dos était en feu. Mon corps brûlait et la douleur était indescriptible.
J’ai fini par ouvrir les yeux. Je n’étais plus à la boutique de fleurs. J’étais perdu dans un lieu inconnu. Tout autour de moi, le noir régnait. Je ne voyais absolument rien, à part le sol. C'étaient des grilles qui ne semblaient jamais se terminer. Un feu violet en sortait et me brûlait sans s'interrompre. L’endroit paraissait immense, mais il était aussi trop petit. C'était une contradiction impossible à expliquer.
J’ai poussé sur mes bras pour me relever. Je me suis assis. Le sol s’étendait sur des milliards de kilomètres, peut-être à l'infini. J’ai commencé à oublier les brûlures. Plus je pensais, moins je les ressentais. Enfin, je me suis mis debout. J’ai commencé à marcher. Ma peau fondait, mes pieds brûlaient jusqu'à l'os sur la grille, mais ma chair se reformait instantanément.
J’avais l’impression de marcher sur place, comme si le sol me ramenait à mon point de départ. L’infini semblait inversé, il se resserrait sur moi. Plus j’avançais, plus j’oubliais cette position absurde. J'étais piégé dans un néant qui ressemblait à l’enfer.
Je voyais d’autres personnes. Elles essayaient de fuir des sortes de créatures avec des têtes de taureaux et des lances de bronze. Les créatures étaient immenses, colossales. Leur odeur bestiale se sentait à des kilomètres. Les autres humains n’avaient pas l’air de me remarquer, ils étaient sûrement trop pris dans leur fuite.
Une des créatures me fixa. Je la fixai en retour. Ça dura quelques secondes avant qu’elle détourne le regard et parte à l’assaut d’une autre victime. Je l'ai regardée s'éloigner. Elle a planté sa lance de bronze dans le dos d'une femme qui rampait en pleurant. Le sang a jailli, aussitôt évaporé par le sol de fer. Le monstre a poussé un rugissement de satisfaction, ses naseaux crachant une fumée noire et grasse.
J'ai compris à ce moment-là le secret de cet endroit. Ce lieu n'était pas juste une prison, c'était une machine qui fonctionnait à la terreur. Les démons avaient besoin des cris, des supplications et des larmes pour justifier leur rôle. En refusant de leur offrir mon agonie, je brisais les rouages. J'étais un grain de sable dans leur éternité bien huilée. Autour de moi, les autres humains commençaient à courir, prisonniers de leur propre panique. Ils étaient trop occupés à souffrir pour remarquer que le bourreau perdait son pouvoir dès qu'on cessait de le craindre.
Un nouveau bruit traversa le chaos, passant au-dessus des cris, des bruits du sang coulant et des os se brisant. Le carnage qui m’entourait disparut rapidement, me laissant à nouveau dans le noir complet. J'entendis le son cristallin et régulier de billes de fer s'entrechoquant.
Les flammes violettes s'écartèrent légèrement. Un moine marchait pieds nus sans que les flammes ne l’affectent. C'était un jeune moine bouddhiste aux traits fins, le crâne rasé, les yeux mi-clos reflétant une paix infinie. Il portait une robe de moine en haillons élimés, de couleur terre ou safran terne. Un long bâton de pèlerin était surmonté d'anneaux métalliques qui s'entrechoquaient à chaque pas. Il tenait dans sa main gauche une perle lumineuse qui brillait d'une lueur douce.
Je n’eus même pas le temps de relever la tête qu’il était déjà en face de moi. La lumière de sa perle n'éclairait pas le décor, elle l'effaçait. Là où son éclat doux se posait, les grilles de fer rouge semblaient perdre de leur éclat, devenant d'un gris terne et inoffensif. L'air brûlant qui me desséchait la gorge depuis mon réveil s'est adouci, chargé d'une subtile odeur d'encens et de terre mouillée après la pluie. C'était la première chose agréable que je ressentais depuis ma mort.
Le moine ne me dominait pas de sa hauteur, il se tenait simplement là, immobile, son bâton vertical ancré dans le sol magmatique. Il dégageait une certitude tranquille qui rendait tout le chaos environnant dérisoire.
— Mu-hyun, pourquoi n’as-tu jamais essayé de vivre dans ta vie ? Pourquoi as-tu décidé d’être l’observateur ?
Comment connaissait-il mon nom ? Je ne me souvenais pas l'avoir croisé de mon vivant. Mais l'effort de lui demander me parut trop grand. Ce moine était assez mystérieux, en tout cas il donnait l’impression qu’il me connaissait comme un ami de longue date.
— Je n’en voyais pas l’intérêt.
Le moine prit un air condescendant :
— Tu as été déçu de la vie ? N’as-tu jamais essayé de l’analyser plus en profondeur ?
— Je ne suis pas déçu de la vie. Elle est comme elle est.
Le moine me regarda en silence. Son visage ne trahit aucune colère, juste une immense et lourde patience. Il leva son bâton de pèlerin et frappa le fer rougi du sol. Le choc ne fit aucun bruit, mais la grille sous mes pieds se fractura, révélant un abîme encore plus sombre.
— Alors viens, Mu-hyun, dit-il en se laissant tomber dans le vide. Viens voir ce que ta passivité a laissé derrière toi.