Le réveil sonna à six heures trente, comme toujours, et Quentin Delacroix émergea graduellement de l'étreinte de Morphée; il lui fallait le temps de réacclimater ses yeux à la lumière âpre qui se reflétait au plafond fissuré après avoir été filtrée par le maigre voile lui servant de volet, son nez à l'odeur de vieux bois empreinte d'humidité ainsi qu'à l'odeur de café froid qui régnait en ces lieux. Et puis, émergeant complètement, la réalité le rattrapait, il serait même plus juste de dire qu'elle l'écrasait. L’ambiance était compacte comme à son habitude, sans surprise ! La majorité des histoires commencent dans une situations tout à fait banale, et celle-là en fait partie : il était là, toujours aussi pauvre qu'à son habitude, dans ce studio de douze mètres carrés, au dernier étage d'un immeuble du dix-huitième arrondissement de paris.
L'étroite pièce rectangulaire était meublée d'un lit à une place, adossé au mur du fond, d'une table servant à la fois de bureau et de cuisine, de deux chaises dont l'une possédait des pieds inégalisés en terme de longueurs provoquant un ballottement d'un côté à l'autre quand on s'asseyait dessus, d'un réfrigérateur miniature qui toussait d'une voix rauque près de la fenêtre, et d'un évier minuscule au-dessus duquel s'empilaient deux assiettes, une casserole et une théière ébréchée. Il n'y avait pas de salle de bains : une douche à l'italienne, grande comme un placard, occupait un coin derrière un rideau de plastique, et les toilettes étaient sur le palier, partagées avec les deux autres locataires de l'étage.
Quentin se souleva mécaniquement, passa la main sur son visage, et regarda un long moment son reflet dans la fenêtre. Ses yeux finirent par s'attarder sur le rebord de la fenêtre, sur lequel était rangées des bouteilles de plastique coupées en deux dans lesquelles poussaient ses salades : des feuilles vertes, tassées, un peu jaunes aux extrémités, mais vivantes. Il avait aussi des tomates cerises sur un tuteur de fortune fait d'un cintre déplié, ainsi que quelques pieds de basilic et de menthe dans un bac de récupération. Quentin les arrosait tous les matins avec l'eau du robinet — l'eau gratuite, celle que son pays distribuait depuis quatre ans, parce que, disait la campagne d'affichage, « la solidarité nationale est notre meilleure assurance ».
Il s'approcha de la fenêtre, ouvrit le voile, et fut légèrement ébloui avant de regarder la cour. C'était un puits de lumière gris, bordé de murs aveugles, traversée par un fil de linge qui pendait, vide, à quatre mètres du sol. En bas, un homme en survêtement faisait les cent pas en parlant dans un téléphone de dernière génération, 2030. Deux femmes discutaient devant une porte, avec des gestes lents et fatigués, jamais les commères n'avaient été aussi peu énergique de l'histoire de l’humanité. La journée s'annonçait chaude et particulièrement désagréable : alors que le thermomètre vétuste datant du siècle précédent qui était attaché à son mur affichait déjà 36°C, l’humidité pouvait déjà se faire ressentir.
Et combien, ici, savent à quel point l’humidité est pire que la sécheresse lors des canicules; vous étouffez à petit feu, l’humidité ambiante vous dessèche et vous empêche d'évacuer votre trop plein de chaleur sous forme de transpiration, c'est en fait tout simplement le même principe que dans la cocotte minute de votre grand-mère si elle est encore en vie; Une cocotte minute géante appelée "atmosphère", seul ceux disposant d'une climatisation fonctionnelle étaient indifférents à la situation météorologique, mais au combien y avait il de citoyens disposant d'une climatisation en Europe ? Aucuns ! Les derniers avaient cédés face à la faim depuis des lustres, revendant leur climatisation, sous forme de pièce détachée quand elle ne marchait plus pour une miette à l'étranger via les rares plateformes acceptant encore de commerce avec l'Europe à l'époque, mais c'était cette miette qui leur permettrait de survivre un jour de plus !
Quentin accompli rapidement sa première toilette de la journée dans sa douche : autant profité de la seule chose disponible GRATUITEMENT et en ABONDANCE. Il se brossa ensuite les dents avec une pincée de dentifrice en poudre, denrée moins bon marché. Il passa ensuite en revue ses provisions pour s'assurer qu'il lui restait encore de quoi survivre. Sur l'étagère du mur, alignés dans un ordre bien précis et soigneusement étudié : un paquet de pâtes entamé, une boîte de haricots blancs, un pot de café soluble à moitié vide, un sachet de sucre, un fond d'huile, du sel, du poivre, et deux œufs posés dans une coupelle. Dans le réfrigérateur, un demi-litre de lait entamé, un carré de beurre, une portion de fromage, et un reste d'une céréale sauvage vaguement cousine du blé dans une boîte en plastique. Sur la table, un quart de baguette dure à l'aspect insipide, enveloppé dans un torchon sale.
Il calcula machinalement ses comptes dans sa tête comme il le faisait chaque jour sans raison : les provisions pouvaient lui tenir quatre jours, cinq s'il rationnait. Le RSA, huit cents euros par mois, tombait ce mercredi, le cinq. On était le trois, il restait deux jours à tenir avant l'échéance, avec cent quatre-vingts euros en espèces dans le portefeuille et un loyer de huit cent cinquante euros qui serait prélevé lundi prochain, le dix, et qu'il ne pourrait pas payer — tout comme les trois mois précédents — sans puiser dans des économies qu'il ne possédait même pas. L'Europe était et avait toujours été une société de prêt et de dette aussi loin qu'il puisse s'en souvenir. Peut-être que si les gens n'avaient pas adoptés un style de vie si irresponsable la société n'en serait pas là aujourd'hui... Enfin ce n'est pas comme s'il pouvait y changer quelque chose.
Il s'habilla d'un jean troué, par l'usure et non pas pour la 'mode', veine futilité n'étant plus au goût du jour, quelle drôle de situation, la mode elle même n'était plus à la mode ! Mais croyez vous vraiment que des gens n'étant plus qu'une bande de cadavres ambulants en ont quelque chose à saquer ?! Pardonnez ma digression et revenons à nos moutons, Quentin portait également une chemise à manches courtes, une veste légère ainsi que des baskets abîmées ayant plus que données.
Il vérifia, dans le tiroir de la table, la liasse de documents administratifs — les papiers de France Travail, l'avis du RSA, les impôt, le bail, les lettres de relance du propriétaire. Il avait rendez-vous à huit heures quarante pétante à l'agence, pour le « point mensuel » obligatoire, sans lequel son allocation risquait de lui être retirée.
Avant de sortir, il arrosa dans la précipitation ses salades, à l'aide d'une petite bouteille dont il avait percé le bouchon. L'eau coula sur les feuilles, s'infiltra dans la terre. Il regarda, un instant, les petits plants, et il se dit d'un air songeur, que ces légumes — s'ils continuaient à pousser — lui épargneraient peut-être deux ou trois achats par semaine au marché. Deux ou trois courses, dans un monde où l'inflation augmentait de vingt-cinq pour cent chaque année, ce n'était pas rien. Mais ce n'était pas non plus assez. Il n'y aurait jamais assez pour qui que ce soit de la classe populaire sur ce continent maudit par les cieux eux-mêmes.
Il sortit, ferma la porte à clé, dévala les 156 marches d'escaliers, oui il avait compté ! Cela représentait 8 étages à descendre à pied en l'absence de personnel qualifié pour réparer un engin comme un ascenseur dans ce pays, et même s'il y en avait eu un, son propriétaire, ne logeant pas ici, ne l'aurait sûrement pas payé. Il se retrouva, essoufflé, dans la rue de la Goutte d'Or, qui, à cette heure matinale, était déjà en mouvement. Des échoppes s'ouvraient, les premières devantures de métal remontaient dans un grincement, des camionnettes de livraison déchargeaient des cageots de légumes, et des files d'attente se formaient devant la boulangerie et l'épicerie. Malgré toute cette activité, l'ambiance était morne, comme chaque jour depuis au moins 8 ans, la situation n'avait fait que progressivement se dégrader depuis 2030; C'est ce que l'on appelle mourir à petit feu.
Quentin marcha d'un pas régulier tout en veillant à éviter les flaques d'eau. Il salua d'un signe de tête la femme de la boulangerie, qui lui répondit par un signe las. Il dépassa l'ancien cinéma, fermé depuis dix ans, transformé en centre d'hébergement d'urgence, puis la station de métro, où un agent en chasuble jaune filtrait l'entrée en vérifiant les titres de transport, parce que le dernier contrôleur automatique de la région était tombé en panne la semaine dernière et que personne ne savait les réparés et l'on ne disposait pas non plus des pièces détachées nécessaires à cet effet.
C'est à ce moment-là que son téléphone vibra. Un Nokia, il avait la chance d'être une des seules personne de France à en posséder un, ce modèle autrefois dénigré pour son clavier physique, son manque de RAM et de logiciels était maintenant tenu en haute estime par tout bon citoyen qui se respectait pour sa batterie inépuisable et le fait qu'il était l'une des seules choses ne subissant pas les effets de l’obsolescence programmée en ce bas monde. Il sortit l'appareil de sa poche, "Camille" s'affichait à l'écran.
Il s'arrêta au bord du trottoir et regarda ce nom pendant quelques secondes. Il ne lui avait pas parlé depuis trois semaines, depuis leur dernière dispute qui n'avait toujours pas été réglée. Les disputes avec Camille étaient des montagnes : elles ne se résorbaient pas, elles s'accumulaient, et un jour, l'une d'elles finirait par l'ensevelir vivant.
Il décrocha.
— Allô, dit-il d'une vois laissant paraître une pointe d'hésitation.
— Quentin, dit la voix de Camille. Il faut qu'on parle !
Il y eut un blanc. Quentin resta immobile un instant, le téléphone contre l'oreille, au milieu du bruit de la rue. Cette réplique il l'avait déjà entendu deux fois dans sa vie, et il savait que ce n'était jamais pour annoncer une bonne nouvelle.
— Je t'écoute, dit-il.
— Je sais que c'est dur, dit Camille, mais il faut que je te le dise… je pense que l'on devrait arrêter...
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda les gens passer, les voitures, les devantures, la boulangerie, la file d'attente, la femme en chasuble jaune, et il se demanda pourquoi le monde continuait à tourner, à cette vitesse, pendant que lui, ici, au milieu du trottoir, sentait le sol se dérober sous ses pieds.
— Pourquoi ? demanda-t-il d'une voix chevrotante.
— Parce que je ne le supporte plus, parce que je ne vois pas d'avenir avec toi, parce que j'ai peur, Quentin. J'ai peur de finir comme ma mère, à compter chaque centime, à vivre dans la peur du lendemain, à renoncer à ma vie.
— On a survécu. On a tenu, ensemble , jusqu'ici !
— Survivre, ce n'est pas vivre, dit Camille. Et tenir, ce n'est pas construire. Moi, je veux construire quelque chose, Quentin. Je veux une vie stable, un travail, un projet, un avenir. Et toi… toi, tu es coincé, tu es bloqué, tu n'a rien à m'offrir...
Il ne répondit pas. Il savait qu'elle avait raison. Il savait qu'il était dans une impasse, sa vie était une suite de jours identiques, de batailles perdues d'avance, de compromis minuscules qui ne menaient nulle part. Mais en même temps qui pourrait le lui reprocher ? C'était exactement la même situation pour tous les autres parisiens. Mais Quentin, aveuglé par la tristesse, n'eut pas le temps de se faire cette réflexion. On pouvait aussi en vouloir à l'immaturité de Camille ne s’ayant accepter qu'elle vivait dans un monde presque apocalyptique non pas par la venue d'une catastrophe naturelle ou extraterrestre mais simplement par l'effondrement lent mais inarrêtable de la société.
— Je ne te le reproche pas, enchaîna-t-elle, la voix se légèrement brisée. Ce n'est pas ta faute. C'est la faute de ..
— Et tu vas faire quoi maintenant ? lui coupa-t-il sèchement.
— J'ai rencontré quelqu'un… Un agriculteur, lui répondit Camille d'une voix enrouée en retenant ses larmes. C'était donc ça, elle avait touché le gros lot, un agriculteur était l'équivalent d'un noble ou d'un riche entrepreneur dans la société actuelle mais en plus vous aviez la quasi garantie qu'il ne vous tromperait pas, sa mentalité endoctrinée par son doux Jésus, c'était le véritable jackpot ! Qui sait combien serait prêt à se travestir pour ne serait-ce qu'espérer travailler dans une ferme ou posséder un terrain à la campagne.
Il y eut un silence. Quentin ferma les yeux, un instant, et il inspira profondément. Il ne ressentait pas de colère. Il ne ressentait pas de haine. Il ressentait une tristesse d’autant plus intense qu'il ressentait que la femme de sa vie était elle aussi triste à l'idée de le quitter mais se devait de préserver sa vie avant son couple. Si seulement il avait pu lui offrir une stabilité digne de celle-là 😭
— Je te souhaite d'être heureuse ...finit il par articuler en sanglotant.
Ils restèrent un long moment au téléphone sans se parler comme si ce simple fait pouvait les réconforter. Il restait immobile, au bord du trottoir, le téléphone à la main. Après avoir enfin raccroché après de nombreuses minutes de silence il regarda le ciel blanc, la rue, les gens, et il se sentit, soudain, infiniment seul. Non pas seul au sens d'être abandonné — mais seul au sens d'être nu, sans appui, sans filet, sans personne vers qui se tourner.
Il rangea le téléphone dans sa poche, et il reprit sa marche vers France Travail.