Chapitre 1
Chapitre 1
I-Avant d'etre.
Il faisait déjà nuit quand Fine poussa la porte de son appartement.
Les cours avaient été longs, monotones, et le trajet en bus encore plus. Il jeta son sac contre le mur, retira ses chaussures d’un coup de pied et se dirigea machinalement vers le mini-réfrigérateur.
— Aaaah… enfin rentré chez moi…
Il ouvrit la porte. Une lumière blanche éclaira l’intérieur quasi vide. Une bouteille d’eau à moitié finie, un yaourt périmé depuis trois jours, et rien d’autre.
Fine poussa un long soupir.
— Il n’y a vraiment rien… Qu’est-ce que je vais manger, moi ?
Après une courte hésitation, il se résigna. Il alla chercher un paquet de nouilles instantanées épicées dans le placard, fit chauffer de l’eau et s’assit par terre, dos contre le canapé. Pendant que les nouilles cuisaient, son regard se posa sur le petit cadre posé sur la table basse.
Une photo de classe.
Troisième année. Son ancienne école.
Ses doigts touchèrent le verre du cadre, et les souvenirs remontèrent d’un seul coup.
Flashback
La cour de récréation résonnait encore des cris des élèves. Fine, les mains dans les poches, regardait ses amis avec un sourire un peu forcé.
— Eh, les gars… Si je pars dans un autre lycée l’année prochaine, vous feriez quoi ?
Franky haussa les épaules.
— Bof. Je sais pas.
Petit Ke hocha la tête.
— Ouais, moi non plus.
Mita les fusilla du regard.
— Vous êtes sérieux, les gars ?
Franky se tourna vers Fine.
— Pourquoi tu demandes ça, d’abord ?
Tojo fronça les sourcils.
— Y a un truc ?
Fine détourna légèrement les yeux.
— Bah… Je vais étudier dans une autre école, en fait.
Un silence s’abattit sur le groupe. Tous le regardaient.
Franky fut le premier à parler.
— Je le savais, moi.
— Quoi ? fit Fine, surpris.
Petit Ke sourit.
— Moi aussi.
Tojo croisa les bras.
— C’était évident.
Cassam éclata de rire.
— Hahaha !
Fine le regarda, un peu vexé.
— Pourquoi tu ris ?
— Parce qu’on savait tous que tu partirais un jour, répondit Cassam en s’essuyant une larme.
Fine ouvrit la bouche, puis la referma.
— Quoi ?! Mais… mais…
Franky lui posa une main sur l’épaule.
— T’inquiète.
Cassam ajouta, plus sérieux :
— On va encore profiter avant que tu partes.
Tojo confirma :
— Il reste encore six mois.
Fine les regarda un par un. Sa gorge se serra un peu.
— Les gars…
Petit Ke sourit largement.
— On te dit qu’on va s’amuser, alors.
Mita hocha la tête.
— Alors ne t’inquiète pas.
Fine détourna le visage pour cacher son expression.
— Vous êtes vraiment des… des… des cons… Allez, on rentre, sinon le prof va nous engueuler.
Monay regarda sa montre.
— Déjà ?!
Michael confirma :
— Bah oui… Il est déjà neuf heures vingt-sept.
Fine se redressa, un vrai sourire aux lèvres cette fois.
— Allez les gars. On va s’amuser.
Ils rentrèrent en cours en riant, se poussant les uns les autres, comme s’ils avaient encore tout le temps du monde.
L’examen final passa. Fine dit au revoir à chacun d’eux. Puis il quitta la ville.
Quelques semaines plus tard, il atterrissait dans son nouveau lycée… et rencontrait Andrew, Yannis, et les autres.
Fin du flashback
Fine cligna des yeux. La vapeur des nouilles lui chatouillait le visage. Il regarda à nouveau la photo, un sourire nostalgique aux lèvres.
— J’espère qu’ils vont bien…
Il attrapa les baguettes et se mit à manger en silence.
Le lendemain
La cour du lycée Aladin grouillait d’élèves. Fine marchait en direction de sa classe quand une voix trop enthousiaste lui explosa dans les oreilles.
— Eh ! Eh ! Eh !!!
Yannis arrivait en courant, un large sourire aux lèvres. Yassin, juste derrière, le regardait d’un air blasé.
— Mais wesh… On dirait un zgeg, murmura Yassin.
Fine sourit.
— Yo mon gars. Y a quoi ?
Yannis s’arrêta net devant lui, les yeux brillants.
— Frère… J’ai regardé le dernier épisode de Blasher !
Fine retient un soupir. Enfin… Ça fait un mois que je lui dis de le regarder, ce con.
Un mois plus tôt, la scène s’était déroulée exactement comme il s’en souvenait :
— Eh Yannis, regarde le dernier épisode de Blasher.
— Okay, vas-y.
Le lendemain :
— T’as regardé ?
— Regardé quoi ?
— Le dernier épisode de Blasher.
Fine l’avait alors fixé d’un air bizarre.
— T’as regardé ?
— Non.
— Enfin ?
— Non. Non. Non. Non.
Retour au présent. Fine serra légèrement la mâchoire.
J’ai vraiment envie de lui coller une droite parfois…
Yassin se pencha vers eux.
— Alors, c’était bien ?
Fine regarda autour de lui, l’air soudain fatigué.
Pourquoi je suis dans cette école, déjà ?
Yannis, lui, n’avait aucune retenue.
— Je vous jure que c’était un banger ! L’animation de ouf, les combats, tout ! Waoh !
— Ouais, je sais, mec. C’était stylé, répondit Fine calmement.
Yassin, qui venait d’arriver, se joignit à la conversation.
— T’as vu aussi ?
— Bah oui, frère. À ton avis… C’est moi qui lui avais dit de regarder.
Yannis le regarda, surpris.
— Ah bon ?
Fine ferma les yeux une seconde.
— Hé… Vas-y, ferme ta gue—
Briiiiiing !
La sonnerie retentit, stridente. Tous les élèves se figèrent un instant, puis commencèrent à se diriger vers le terrain de sport. C’était le rassemblement du vendredi matin, le dernier de la semaine.
Les secondes formèrent un grand cercle. Le surveillant, un homme imposant à la voix de stentor, prit place au centre.
— Gardez-vous !!!
Un murmure de surprise parcourut les rangs. D’habitude, il n’était jamais aussi… intense.
Le surveillant poursuivit, les bras croisés :
— Comme vous le savez, les Premières sont rentrées la semaine dernière. Et il ne reste plus qu’un mois avant les vacances d’été.
Les élèves se regardèrent, perplexes.
Fine fronça les sourcils.
— Euh… Et alors ?
Le surveillant leva la voix d’un cran.
— ET ALORS ?! Ce sont les Secondes qui… vont… faire… LA SORTIE SCOLAIRE DU DERNIER TRIMESTRE !!!
Un hurlement collectif explosa.
— OUAAAIIIS !!!!!!!
Fine ne put s’empêcher de sourire.
— Youpi… Enfin.
Yas hocha la tête à côté de lui.
— Oui !
— On va bien s’amuser, ajouta Fine.
Le surveillant attendit que le calme revienne tant bien que mal.
— Dès lundi, vous partez. Vous resterez là-bas pendant deux semaines. Préparez vos valises dès ce soir. Maintenant… Qui a des questions ?
Une main se leva.
— Moi, monsieur.
— Oui, Romina ?
— Est-ce qu’il y a des frais ?
Le surveillant secoua la tête.
— Non. Ce sont les frais d’inscription et l’argent des compétitions remportées par les Terminales qui nous ont permis d’organiser ce voyage d’études.
Dans le lycée Aladin, les sorties scolaires étaient rares. Très rares. Il n’y avait que trois niveaux : Terminales, Premières et Secondes. Et pourtant, cet établissement figurait parmi les plus prestigieux de la région — classé troisième. Mais personne, pas même les élèves, ne savait vraiment ce qui se cachait derrière ces murs.
— Bon. Maintenant, tous les élèves rentrent dans leurs salles de classe. Merci, et bonne journée.
Tout le monde s’exécuta.
Fine s’étira en marchant.
— Punaise, c’était long…
Une voix familière répondit derrière lui.
— T’inquiète. Au moins, c’était pas comme la semaine dernière.
Fine se retourna.
— Oh ! Andrew, salut.
— Salut.
— Je t’ai pas vu…
Yannis intervenient, moqueur :
— Il était derrière toi, zébi.
— Ah oui ?
Andrew haussa les épaules.
— C’est pas grave, Yannis. De toute façon, c’est pas important.
Une fille aux longs cheveux bruns s’approcha alors, un sourire éclatant sur le visage.
— Salut, Andrew.
— Ah, salut, répondit Andrew poliment.
Patricia se tourna ensuite vers Fine. Son expression changea du tout au tout. Son regard devint froid, presque agacé.
— Salut, Fine.
— Euh… Salut, répondit-il, mal à l’aise.
Pourquoi cette fille me déteste autant… ?
Soudain, deux cris stridents résonnèrent dans le couloir.
— Noëla !!!!!
— Sandy !!!!!
Fine se boucha les oreilles.
— Weshhhhh…
Yannis grimaça.
— Aïe, mes oreilles…
Yassin ajouta, mort de rire :
— On dirait des sorcières.
Les trois garçons se tournèrent instinctivement vers Andrew. Celui-ci regardait les deux filles s’étreindre avec un air parfaitement sérieux.
— Les femmes sont vraiment des personnes bizarres. En plus, elles crient pour n’importe quoi et trouvent ça normal.
Un silence glacial s’abattit.
Fine le regarda de côté.
— Andrew…
— Quoi ?
Yannis toussa.
— Tu sais… Faut pas abuser dans la vie, tu sais.
Fine secoua la tête.
— C’est pas ça que je voulais dire, moi.
Andrew le regarda, perdu.
— Hein ?
— Je voulais juste te dire que… t’as toujours un très bon sens de la remarque.
Andrew cligna des yeux.
— Euh… Merci, alors.
Sandy et Noëla finirent par les rejoindre, toujours aussi énergiques.
— Salut les garçons !
— Salut, répondit Yassin.
— Yo, fit Yannis.
— Salut, dit Andrew.
— Salem, conclut Fine.
Ils discutèrent encore un moment en se dirigeant vers leur salle. Mais une question restait en suspens dans l’esprit de Fine.
Où est-ce qu’on va, au juste ?
Deux jours plus tard — Lundi, 7 h
Le parking du lycée était déjà rempli. Deux gros cars attendaient, moteurs allumés. Les élèves s’agglutinaient, sacs de voyage à la main, rires et bavardages fusionnant dans un bruit de fond permanent.
Antonia s’approcha de Yannis, un sourire timide aux lèvres.
— Yannis ! On s’assoit ensemble ?
— Ok, j’arrive.
Fine fit triste.
— Et moi alors ? Je voulais être avec lui, moi.
Yassin lui donna une tape amicale sur l’épaule.
— Bah, y a moi.
Fine se tourna vers Andrew.
— Eh, Andrew, on s’assoit ensemble ?
Plus loin, Raoul chuchotait à Lorenzo :
— Eh mec, t’as apporté le truc ?
— Oui, t’inquiète.
Nathan passa nonchalamment à côté d’eux. Son regard s’attarda une seconde sur un petit sachet que Lorenzo tentait de dissimuler. Maylisse, juste derrière, fronça les sourcils.
— Nathan, qu’est-ce que tu fais ?
— Non, rien, répondit-il trop vite. Je vois…
M. Pouf, le professeur responsable, tapa dans ses mains.
— Allez les enfants, tout le monde dans le bus !
Les élèves montèrent dans un joyeux désordre. Fine s’installa près de la fenêtre, Andrew à côté de lui. Le car démarra. Pendant une bonne heure, tout se passa normalement. Rires, musique partagée dans les écouteurs, discussions sans intérêt.
Puis, soudain, le chauffeur ralentit.
— Euh… Monsieur ?
M. Pouf se leva légèrement.
— Oui ?
— Il y a un truc bizarre devant nous…
Le professeur se pencha pour regarder à travers le pare-brise. Son visage se décomposa.
— Et c’est… Ooh… UNE TORNADE ?!
Fine se redressa d’un bond.
— Quoi ? Comment ça, une tornade ?!
Raool, quelques rangs plus loin, jura.
— Mais putain, il a quoi ?!
La masse sombre et tourbillonnante se rapprochait à une vitesse monstrueuse. Le ciel, encore bleu quelques minutes plus tôt, était devenu d’un gris menaçant. Le vent se mit à hurler contre les vitres.
— Attention, les enfants ! cria M. Pouf.
Sandy serra la main de Noëla.
— Noëla, ça va ?!
Le bus entra dans la tornade.
Tout devint noir et chaos.
Fine sentit son corps être projeté contre le dossier. Les cris se mélangeaient au bruit assourdissant du vent. Des objets volaient. Des élèves s’accrochaient aux sièges comme à des bouées.
— Merde… Je vois rien… pensa Fine, les yeux écarquillés.
Yannis, quelque part dans le bus, criait :
— Antonia, ça va ?!
— Oui ! répondit une voix tremblante.
Une autre voix, celle de Nanty, se fit entendre, paniquée :
— Kyle se fait emporter par le vent !!
— Quoi ?! hurla Fine.
— Non, Kyle !!!
Le bus secouait violemment. Fine eut l’impression que le sol disparaissait sous ses pieds. Des corps glissaient, des sacs volaient, des cris se perdaient dans le vacarme. Puis, aussi brutalement que ça avait commencé…
Le silence.
Un silence total.
Fine sentit sa tête battre douloureusement. Il ouvrit les yeux avec difficulté.
Le ciel au-dessus de lui n’était plus le même.
Il n’y avait plus de route. Plus de bus. Plus de lycée Aladin.
Autour de lui s’étendait une plaine herbeuse d’un vert trop vif, sous un ciel mauve parcouru de nuages étranges. Des formations rocheuses impossibles s’élevaient au loin, et une forêt aux arbres tordus bordait l’horizon.
Fine se redressa lentement, le cœur battant à tout rompre.
— C’est quoi… cette dinguerie… ?
Ils n’étaient plus chez eux.
Ils étaient ailleurs.