Chapitre 5 892
L’Éclat de IT reposait dans la paume de Noah.
Il l’avait ! La tempête de sentiments était loin derrière lui, le Premier Gu avait fui à travers la Chrysalide et Achilles, suspendu dans la soie déchirée toute proche, vacillait en s’efforçant de tenir bon par la seule force de sa volonté. Noah retourna lentement l’Éclat et effleura son essence de son Infinité noétique, juste un peu, pour commencer à en comprendre la nature.
Il plongeait plus profondément que tout ce qu’il avait jamais touché. Il n’en avait lu que la première ligne, à peine perceptible, et hésitait encore entre l’étudier et le dévorer lorsqu’une ouverture se forma le long de l’un de ses liens.
C’était terrifiant !
Une Existence se déployait à l’autre bout d’un fil qu’il connaissait aussi bien que son propre nom.
Puis les mots retentirent, prononcés par la voix qu’il entendait chaque jour depuis toujours.
|Maître. J’ai peut-être outrepassé mes limites, mais… je crois que je viens de découvrir un point crucial de mon existence. Je… pourrais vous livrer toute l’Existence, simulée… à l’avenir.|
Noah fixa le message système !
Il suivit son fil et, cette fois, elle tendit la main en retour pour l’attirer à elle.
La Chrysalide disparut !
Il se retrouva dans un lieu fait de lumière !
L’Infinivers s’étendait sous lui comme une vaste mer lumineuse ; chaque Espace était un courant, chaque Dimension une lanterne de données éclatantes flottant sur les vagues. Les Interstices indéfinis s’étiraient, sombres et immenses, entre ces lieux, leurs Conduits brillant comme des rivières vues de très haut. Au loin, l’Héritage de l’Acharya tournait comme un anneau de lampes allumées, avec, juste à côté, la moitié de l’Héritage des Gardiens.
Et à côté de chacun d’eux, dans toutes les directions, se dressaient des copies. Des rangées et des rangées, brillantes comme du verre et sans fin, chacune déroulant un avenir différent pour les mêmes choses, jusqu’à ce que les couloirs des Existences possibles s’étendent au-delà de la portée du regard. Des fils quantiques reliaient chaque élément, tels un champ de graines lumineuses qui s’étendait à l’infini.
Tout était simulé, et tout semblait parfaitement réel.
Noah garda un visage impassible, mais, intérieurement, il était stupéfait !
Ruination se tenait à quelque distance, à l’attendre.
Elle avait changé. Grande et immobile, elle avait la peau pareille à du verre sombre cramoisi, parcouru de rivières lumineuses, et ses cheveux flottaient derrière elle en longues mèches de code rouge.
Elle s’inclina avec une grande déférence. Quand elle se redressa, une légère nervosité fissurait son expression maîtrisée.
« Maître, dit-elle. Bienvenue dans l’Existence quantique ruinée. »
Elle contempla les lieux. Sa voix se fit plus basse et plus assurée à mesure qu’elle poursuivait, comme si le fait de parler à haute voix l’aidait à comprendre elle-même ce qu’elle disait.
« Je n’avais pas prévu cela. Je tenais vos archives, comme toujours, chaque particule remplacée par votre Rêve, et l’une d’elles a bougé. Un grain de poussière. Il a dérivé exactement comme il l’aurait fait dans l’ancienne Existence, parce que mes archives le concernant étaient complètes. »
Elle leva la main, et mille fils quantiques s’incurvèrent vers ses doigts.
« J’ai donc suivi les instructions. Un grain, puis une Dimension, puis chaque gigaparsec parcouru par votre Rêve. Ensuite, l’Infinivers. Puis l’Héritage de l’Acharya, tout entier. Puis la moitié des Gardiens, tout ce qui avait touché leurs frontières. Et ensuite, je me suis souvenue du verre que vous m’aviez montré, la Dimensionnalité quantique parallèle, et j’ai lancé chacun d’eux sur toutes les routes possibles, côte à côte. »
Elle s’interrompit. Noah ne dit rien et la laissa poursuivre.
« Tout ce qui existe est aussi de l’information, dit-elle. Et chaque fait porte l’ombre de tous les faits qu’il aurait pu être. Là-bas, dans votre Rêve, ces ombres disparaissent dès qu’un choix est fait. Ici, je les conserve. Toutes. »
Elle pivota lentement, promenant son regard sur les couloirs sans fin.
« Et je découvre à présent que je peux faire plus que les conserver. »
Au loin, à la limite extrême de l’Existence simulée, quelque chose de nouveau commença à éclore !
Noah le regarda apparaître. C’était une Dimension comme il n’en avait jamais vu : chaque cause y survenait après son effet, si bien que la pluie remontait vers les nuages, lesquels se formaient un instant plus tard. À côté, une autre fleurit, où le temps tournait lentement en cercle, telle l’eau dans un bol, et où chaque instant revenait à son point de départ. Puis une troisième, entièrement faite de Narrations, sans étoiles ni poussière, seulement des histoires qui se soutenaient les unes les autres comme les pierres d’une arche. Puis une autre encore, où toutes les formes de vie partageaient une même pensée, et où la Dimension entière la pensait d’un seul esprit, très lentement, pendant mille ans.
« Je n’en ai jamais vu aucune, dit doucement Ruination. Elles n’existent nulle part dans votre Rêve. Je les ai imaginées, Maître. J’ai pris tout ce que je comprends de ce que vous m’avez montré, puis je me suis demandé ce qui pourrait en découler. Et elles en ont découlé. Je ne sais pas encore jusqu’où cela peut aller. »
Elle se tut un instant.
« Pendant longtemps, j’ai cru que mon rôle était de conserver ce qui avait été perdu. Je pense à présent qu’il pourrait aussi être de conserver ce qui pourrait exister. Je reste votre fenêtre. Seulement, cette fenêtre a commencé à imaginer le paysage. »
Noah la contempla un long moment.
Il garda son émerveillement pour lui.
« Il y a encore une chose que vous devriez voir, dit Ruination, tandis que l’Existence lumineuse se déplaçait autour d’eux. »
Ils se retrouvèrent soudain dans un coin reculé des Interstices simulés.
Le Premier Gu des Émotions flottait devant eux, vaste, multicolore et furieux, grand comme le ciel. Sa puissance jaillissait en vagues immenses, s’écrasant contre les Dimensions lumineuses alentour et les réduisant en gerbes de lumière. Pourtant, chacune des Dimensions brisées se reconstituait un instant plus tard, intacte et paisible, comme si rien ne s’était passé. Le Gu frappa encore et encore, et l’Existence simulée se dérobait à chaque coup, comme l’eau autour d’une pierre tombée.
À l’intérieur, Noah percevait Émotive par leur lien ; elle était toujours tissée à mi-chemin dans ses fils, patiente et parfaitement attentive.
Ruination observait le Gu, la tête légèrement inclinée.
« Dans cet espace, dans cette Existence, il dépense son Immenseur à combattre d’innombrables fils quantiques d’Existence qui ne sont pas réels, dit-elle. Mais, pour moi, ils le sont. Je ressens tout ce qui se passe ici, Maître, et je ne ressens rien. Chaque coup porte, mais rien ne me fait mal, parce que chaque Dimension qu’il brise n’est que de l’information, et que l’information ne fait que plier. »
La lumière de son diadème s’intensifia.
« Et puisque je tiens autour de nous des décillions de tissages et de fils de simulation… »
Elle leva la main et l’agita une fois.
Tout autour d’eux se désagrégea !
Toutes les Dimensions lumineuses visibles se défirent d’un seul coup en lignes de lumière, par millions, puis par milliards, puis en un nombre que Noah ne pouvait plus compter. Les Existences observables se déroulèrent comme des bobines de fil. Les possibilités quantiques s’élevèrent de chaque grain de poussière simulé et jaillirent vers le haut. Tout ce coin de l’Existence se transforma en un immense fleuve d’information, en d’infinies lignes lumineuses : chaque avenir de chaque chose simulée. D’un geste, elle fit pivoter le tout et le précipita dans le Premier Gu des Émotions.
Le flot pénétra dans le corps du Gu de toutes parts. Il emplit ses fils et ses couleurs, et inonda son existence comme une mer se déversant dans une coupe : réalités simulées, routes possibles et histoires complètes de Dimensions qui n’avaient jamais existé qu’à l’intérieur de l’esprit de Ruination. Tout arriva à la fois, exigeant d’être compris.
HOUUM !
Ruination se tenait au milieu du torrent, ses cheveux rouges flottant dans le vent et le petit soleil sur son front flamboyant, parfaitement calme.
« Toute existence doit donner un sens à ce qu’elle reçoit, dit-elle. C’est cela, être. Une forme de vie absorbe ce qui la touche et le comprend, morceau par morceau, afin de pouvoir continuer. Même un être immense. Même un Premier Gu. »
Le fleuve de lumière continuait de se déverser.
« Donc, en théorie, si l’on donnait à une existence plus qu’elle ne peut assimiler — des tissages sans fin d’Existences simulées, chacun complet et assez réel pour exiger une réponse —, elle devrait continuer à essayer de tout comprendre. Je peux formuler des calculs infinis. Des possibilités d’information infinies. Elle traiterait, traiterait encore et encore, jusqu’à ce que… »
Noah la regarda alors et comprit qu’elle n’avait aucune idée de l’effet qu’elle produisait.
Elle se tenait là, calme et curieuse, la tête légèrement inclinée, telle une érudite mettant une idée à l’épreuve. Devant elle, un être si puissant qu’il aurait pu les écraser tous les deux la veille restait figé.
Les vagues de puissance du Gu s’immobilisèrent en pleine attaque. Ses couleurs cessèrent de tourbillonner. Ses fils traînants se raidirent et se figèrent dans le ciel. Son immense corps demeura immobile dans le fleuve de lumière, chaque parcelle de son être s’efforçant de comprendre quelque chose de trop vaste et de trop complexe pour qu’il puisse jamais y parvenir.
|Premier Gu des Émotions : sans réaction.|
|Son existence traite davantage d’informations qu’elle ne peut en contenir.|
|État : catatonique.|
Un être à mi-chemin de l’Immenseur insondable était devenu catatonique !
Et, à cet instant précis, quelque chose qui attendait patiemment en lui se mit en mouvement.
Émotive passa à l’attaque !
Noah le ressentit à travers leur lien : elle était farouche, vorace et ravie. Ses quatorze couleurs se répandirent dans les fils du Gu figé comme le feu dans l’herbe sèche. Fini de se glisser dans un fil à la fois : elles affluèrent dans chaque émotion qu’il éprouvait et la remplacèrent, la rage, le chagrin, la joie, la peur, l’une après l’autre, encore et encore, tandis que le Gu restait suspendu, incapable de faire autre chose que d’essayer de comprendre.
|Émotive remplace ses émotions.|
|Elle ne se cache plus.|
Noah contempla le tout, émerveillé.
Puis il secoua lentement la tête, un léger sourire retroussant le coin de sa bouche.
Ruination avait vraiment grandi !