Chapitre 290
« Cette femme est une sorcière ! Si tu la laisses partir, elle se vengera de nous. »
« … Se venger ? »
Qu’est-ce qu’il racontait tout à coup ?
À cet instant, Anton le prévint à voix basse. « Rumie, tais-toi. »
« Non. Il doit savoir. S’il sait, il n’essaiera pas de réveiller cette femme ! Il doit savoir qu’elle se vengera de nous parce que nous allions l’offrir en sacrifice humain à la religion de Somora ! »
C’était atroce. Voir ce visage, si semblable au sien, se recroqueviller et bredouiller comme le dernier des lâches était profondément écœurant.
« Cette femme n’a plus toute sa tête ! Elle est folle ! La religion de Somora l’a plongée dans une terreur extrême et l’a torturée jusqu’à ce qu’elle frôle la folie ! Alors elle a vraiment perdu la raison et massacré tout le monde avec un pouvoir monstrueux ! Si elle reprend connaissance, elle se vengera de nous à nou— ! »
Bang ! À cet instant, une balle lui perfora le front. Il s’effondra en arrière sans même parvenir à pousser un gémissement. Boum.
« Aaaah ! » Ingria poussa un cri tardif. Agrippée au cadavre de l’homme, elle se lamenta. « Q-Qu’est-ce que tu as fait ?! Non, Rumie ! Rumie ! »
« Merde. Comment cet enculé de roturier ose-t-il… » Anton Rolland, qui avait tiré sur l’homme, respirait avec peine. Ses pupilles étaient dilatées, comme s’il avait lui aussi perdu la raison. « Je t’ai choyé et gâté tout ce temps, et tu oses ramper hors de je ne sais quel trou pour ouvrir ta sale gueule. Un vulgaire gigolo qui se permet de débiter pareilles absurdités à mon petit-fils… »
« Grand-père. »
Anton s’interrompit brusquement.
« Qu’avez-vous fait à Danaena ? »
« … »
Anton ne répondit pas. Malgré le brouillard qui lui embrumait l’esprit, il avait compris. Il vit toute la détermination tranchante dans les yeux de Rumie. « Toi… » Une vive douleur, comme une trahison, passa sur son visage. « À quoi penses-tu en ce moment ? »
« … »
« Tu comptes m’abandonner pour cette femme, Danaena ? »
« … »
« Toi, tu me ferais ça ? » Anton laissa échapper un rire sans joie. Il tendit la main et empoigna brutalement le visage de Rumie. « Tu songes à te retourner contre moi pour une femme ? Toi ? » Mais bientôt, sa poigne se relâcha. Boum. Sa main retomba mollement le long de son corps.
« Très bien… Plutôt que de te voir me trahir… » L’instant d’après, Anton Rolland leva brusquement son arme. Il la pointa vivement sur la tête de Danaena. « Je préfère tuer cette chose ! » Et sans hésiter, il pressa la détente.
« … ! »
Non, il n’y arrivait pas. Ses doigts, sa poigne, son bras, jusqu’à son épaule, n’avaient plus aucune force…
Que se passe-t-il ? Anton baissa les yeux vers son cou. Il comprit alors pourquoi il avait perdu ses forces. Un morceau de métal acéré, un poignard, lui avait transpercé la nuque et tranché les tendons. Il comprenait ce qui s’était passé, mais n’arrivait tout simplement pas à croire ce qu’il voyait. Non. Il ne pouvait pas croire que…
« … ! » Les yeux d’Anton s’écarquillèrent. Le frisson se propageait en lui, comme si ce n’était pas encore fini. Non, cette détermination absolue dans les gestes de Rumie… C’était tout bonnement incroyable. « Ru… mie. »
Rumie plongea son regard dans le sien. Dans les yeux de son grand-père, déchirés par la douleur et la trahison. Il les fixa droit dans les yeux tout en enfonçant plus profondément le poignard.
« Kh… keuh. »
Le visage d’Anton se tordit de stupeur et d’agonie. Pourtant, Rumie, face à lui, était d’un calme stupéfiant. Tout en poussant le poignard plus loin, toujours plus profondément, il dit : « Vous ne devez pas faire ça. »
« Euh, ugh, gah. »
« Vous ne devez pas, grand-père. »
« Euh, keuh… ! »
Boum. Enfin, le pistolet glissa de la main d’Anton.
Quand Rumie retira le poignard, le sang jaillit aussitôt de la blessure. Anton se plaqua la main contre le cou, les lèvres remuant faiblement. « Toi… » Sa voix était atrocement rauque. « Toi… »
Flop. Le corps de son grand-père s’écroula au sol. C’en était fini. Fini.
Rumie contempla le cadavre, le visage impassible. Ce qui le stupéfia davantage que d’avoir tué son grand-père dans un accès d’impulsivité, à cet instant même, c’était de ne ressentir pas le moindre regret, malgré tout.
« T-Tu… »
Rumie tourna lentement la tête. Ingria était assise par terre, tremblante.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Comme tu vois. » Rumie essuya le sang qui lui éclaboussait le visage en répondant.
« C-Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Il tenait tellement à toi, il t’aimait tellement… »
Rumie le savait. Lui aussi aimait son grand-père. Mais… pouvait-il vraiment laisser Danaena mourir ? Même si son grand-père avait été le gardien qui lui avait sauvé la vie, son maître et une figure paternelle. Tant que ce grand-père voulait tuer Danaena, Rumie pouvait-il vraiment le laisser continuer à respirer ?
Cette résolution, ce raisonnement étaient si parfaits qu’il ne pouvait même pas les remettre en question. Et c’était précisément ce qui était si étrange.
« Comment as-tu pu faire preuve d’une telle ingratitude ! »
Rumie se pencha et ramassa le pistolet que son grand-père avait laissé tomber.
« Fou. Dément. Cinglé. Tu es fou. » Ingria s’agrippa à ses cheveux en bataille et les tira. « Ha, haha. Oui. Le sang ne ment pas, j’imagine. Ce sang répugnant et barbare qui coule dans tes veines. »
Clic. Rumie vérifia le chargeur.
« Hahaha, aha. Tu veux que je te raconte quelque chose d’amusant, Rumie ? »
Il restait une balle. Ingria avait de la chance. Elle n’aurait pas à souffrir.
« Écoute. Tu as probablement le sang le plus répugnant et le plus dégoûtant de ce monde entier. Sur ce continent, personne n’a une lignée plus ignoble que la tienne ! »
Rumie braqua le pistolet sur elle.
Comme si elle avait pressenti sa fin, Ingria débita ses paroles comme une folle. « La moitié de ton sang vient d’un gigolo qui gagne sa vie en vendant ses charmes, et l’autre moitié d’un pirate absolument cruel et sauvage ! »
« Oui. »
« Tes ancêtres Rolland ont massacré toute une famille noble et volé sa généalogie pour se faire passer pour des nobles ! »
« Je le sais parfaitement. »
Bang ! La balle atteignit Ingria au sein gauche. Comme si elle lui avait transpercé le cœur sur-le-champ, elle s’effondra sans force sur le côté. Son corps se superposa à celui du gigolo qu’elle disait être son père biologique.
Alors seulement… enfin, la pièce retrouva le silence. Rumie respirait calmement. Enfin, tout le monde s’était tu. Enfin. Heureusement, l’orbe ne laissait plus entendre aucun bruit non plus. Peut-être cette longue et violente liaison avait-elle pris fin, ne laissant que le son d’une respiration régulière. Soudain, Rumie se rappela une phrase entendue récemment dans l’orbe.
[Tu es le genre d’homme à abandonner ton seigneur et à tourner le dos à ton ami, quitte à piétiner sans vergogne tes propres parents, tout ça parce qu’une femme t’a ensorcelé.]
[On dit que même un chien ne mord pas la main qui le nourrit.]
[Tu es pire qu’un chien.]
À bien y réfléchir, cet homme le connaissait remarquablement bien. Rumie lui-même se trouvait vraiment vil, vulgaire et répugnant. C’était pourquoi, même à présent… cette partie de lui était encore gonflée et palpitante. Comme s’il avait lui-même vécu l’orgasme qu’il avait goûté dans l’orbe, il était toujours enivré par les derniers échos de cette jouissance. Même à un moment pareil, alors qu’il venait de tuer sa femme et son grand-père… Mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire ?
Rumie s’approcha de Danaena. Tout en défaisant les cordes qui la ligotaient, il murmura : « Rentrons à la maison, maintenant. »
Danaena était saine et sauve. C’était tout ce qui comptait vraiment.