Chapitre 1
Ilya Dovernikov se tenait droit, un grand sourire aux lèvres, ses longs cheveux blonds volant au vent, protégés par sa kartouz. Son corps était tout aussi protégé par une kossovorotka en lin fin avec des broderies, et de belles bottes en cuir souple de Kazan.
Sur la place du village, les anciens saluaient le jeune homme avec une déférence marquée, inclinant légèrement la tête sur son passage. Pour tous, il était le pilier, l'exemple même de la vertu.
— Dieu te garde en cette Semaine verte, Ilya Sergueïevitch, murmura une vieille femme en se signant.
Ilya répondit d'un hochement de tête bienveillant, mais son esprit était ailleurs, lourd d'un avenir qui lui semblait encore flou. C'est alors qu'un rire cristallin fendit l'atmosphère pesante. Radotchka s'approcha de lui en courant, ses petits pieds soulevant la poussière du chemin, une couronne de fleurs sauvages et de branches de bouleau fraîchement tressée entre ses mains tachées d'herbe.
Ilya s’agenouilla pour se mettre à sa taille.
— Pour toi ! s'exclama-t-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour la lui poser sur la tête, ignorant superbement les regards désapprobateurs des aînés face à son audace. C'est la Semaine verte !
Ilya toucha les pétales frais, un sourire triste aux lèvres devant tant de ferveur enfantine. Le poids de son prénom officiel sembla s'envoler.
— Merci, Radotchka. Elle est magnifique.
La petite fille le regarda avec une gravité solennelle qui jurait avec ses joues roses et ses yeux pétillants :
— Les autres filles les jettent dans la rivière pour chercher un fiancé, Ilioucha. Moi, je n'ai pas besoin de la jeter. Quand je serai grande, c'est toi que je vais marier.
En ce premier juin, l'air de la campagne russe était lourd du parfum des bourgeons. Dans le village, l'excitation était palpable : c'était la Semaine verte, et les enfants rapportaient des forêts des brassées de branches de bouleau pour décorer les isbas.
— Je dois te laisser, Radotchka. Je doit aller à l’église dire bonjour à Père Macaire. À plus tard !
La petite fille rousse eut l’air déçu. Elle repartit dans la direction opposée, se dirigeant vers d’autres enfants. Ilya Dovernikov était aimé de tous dans le village. C’était un jeune homme exemplaire et sérieux sur qui on pouvait compter. Même les anciens, d’habitude grincheux et adossés contre le mur de la taverne, ne trouvaient pas le moyen de déverser leur venin sur lui tant il était irréprochable.
Il arriva enfin à l’église après de nombreuses interruptions dues à certains villageois très bavards. Les portes étant déjà grandes ouvertes, Ilya fit le premier pas dans la nef. Il aperçut Père Macaire au fond de la bâtisse, occupé à ranger des affaires.
— Père Macaire ?
L’homme, d’environ une cinquantaine d’années, se retourna immédiatement en souriant, plongeant son regard droit dans celui d'Ilya.
— Oh ! Mon fils, Ilya, comment vas-tu ?
Les cheveux de l’homme de Dieu étaient blanchis par la sagesse de son âge. C’était un homme d'expérience sur qui l'on pouvait s'appuyer.
— Bien, Père Macaire… répondit Ilya, les yeux fixés sur le plancher de l’église comme pour s'empêcher de croiser son regard.
— Dis-tu la vérité ? Ton regard laisse à penser que ton cœur est entouré de ronces.
Père Macaire posa ses doigts contre sa courte mais épaisse barbe grise, comme pour compenser sa calvitie.
— Mes parents m'ont trouvé un mariage et… j’ai peur, mon Père… très peur.
Ilya s’assit sur une chaise posée contre l’un des piliers de l’église. Le dos plié, les coudes sur les genoux, il prit son front entre ses mains jointes.
— Peur de ne pas l’aimer ?
Père Macaire s’approcha, le dos droit, les mains posées sur les cuisses.
— Ce n’est pas ça. J’ai peur de me perdre… Peur que ma foi périsse dans la dure réalité de la vie. Peur qu'on m’arrache au libre arbitre que Dieu m’a confié…
L’homme laissa échapper un rire, rendant la scène presque étrange, comme s'il s'amusait de la détresse du jeune homme.
— Voyons, voyons ! lança enfin Père Macaire après une minute de gaieté. Comment comptes-tu avancer dans la vie si tu choisis de t’enfermer avec Dieu ? Notre Seigneur n’a jamais demandé cela. Il te demande de le faire vivre à travers tes yeux. Comment comptes-tu aider les gens dans le besoin et les remettre sur le droit chemin si tu restes coincé entre quatre murs dans ton grenier en attendant la mort ? Une vie vécue à fond est une vie bien vécue. Le libre arbitre t’appartient toujours. Dieu t’accompagnera à chaque instant car il t’aime ; il n’est pas là pour te punir de tes actions.
Ilya laissa couler quelques larmes.
— Vous avez raison, mon Père. Mais cette peine ne vient pas de l’extérieur, elle vient de moi. J’ai l’impression d’avoir le cœur noué, déchiré entre deux voies : échapper à tout mon passé, mon présent et mon futur pour vivre libre face à l’indifférence du monde... Ou vivre en combattant toutes les épreuves qui m’achèveront pour me rapprocher de Dieu…
Père Macaire posa une main paternelle sur l’épaule d’Ilya.
— Le mal qui te tourmente n’est pas impossible à guérir. Il suffit d’une seule chose : te sauver toi en premier. Ce n’est pas l’action en elle-même qui compte, c’est la manière dont tu la perçois. Si tu discernes ce que tu fais de bon, alors tout sera bon. Essaye simplement de survivre et de faire de ton mieux. Notre Seigneur te récompensera pour ta bravoure dans cette vie remplie de remises en question…
Ilya se leva et se pencha en signe de révérence et de remerciement devant l’homme.
— Vous êtes vraiment l’homme le plus sage que je connaisse, mon Père. Encore merci pour tout.
Le vieil homme caressa la tête d'Ilya avant que le jeune homme ne se redresse, quittant l’église en courant pour rentrer chez lui.
Mais malgré ces mots doux et remplis de sincérité, Ilya Dovernikov ne se sentait pas libéré.
« Je fais preuve d’un manque de foi… Je me sens si indifférent à ces gens. Et pourtant je les aime en même temps. J’essaye, mais les imaginer morts ne me fait rien. »
Cette fois, Ilya ne s’arrêta pour personne. Même si des villageois tentaient de l'interpeller, il continuait sa course folle en direction de sa maison, isolée au bout du village. Le vent soufflait avec violence, cinglant la gorge d'Ilya comme s’il essayait de le faire taire. Mais il s’était habitué au froid. Parfois, il aimait même cette morsure ; ce vent frais et piquant lui faisait du bien malgré la sensation de mille piqûres sur sa peau.
Il arriva enfin devant chez lui. C'était une demeure simple, bâtie de bois et de pierre, dressée au sommet d'une colline où le linge séchait au gré des rafales.
Ilya porta à ses lèvres la petite croix de son collier, l'embrassant avec ferveur avant de poser la main sur la poignée de la porte d’entrée.
« Pourquoi suis-je si étrange ? Je dois réussir à aimer. Je dois le faire. Il faut absolument que je puisse aimer. Si je n’aime pas, je mourrai dans ma solitude et j’irai en enfer. J'y serai seul, ayant abandonné les gens qui m’aimaient vraiment, sans jamais avoir pu leur donner de véritables signes d’affection. S'ils m'aiment... je dois les aimer en retour. »